SANCHEZ COELLO
L'INFANTE ISABELLE CLAIRE EUCiÉNIE
disait qu'il avait là toute la médecine. Les artistes voyageurs rapportent toute la peinture. Lourd fardeau qu'il faut se partager. A chacun son faix. L'un rapportera Michel-Ange, d'autres Fra Bartolomeo, le Titien, Raphaël, puis le Caravage.
On rattache déjà à l'art italien, aux premiers peintres de l'Ecole vénitienne, des œuvres qui sont au Prado: quatre scènes de la vie de Saint Dominique de Guzman, quatre scènes de la vie de Saint Pierre, une représentation de miracles de Saint Thomas d'Aquin après sa mort, une apparition de la Vierge. Ces dix panneaux sont attribués à Pedro Berruguete, sur lequel on n'a que des données incertaines.
Ce qu'il y aurait de plus affirmé dans la biographie de Pedro Berruguete, c'est qu'il serait le père d'Alonzo Berruguete (1480—1561) lequel, après un voyage en Italie, à son retour en Castille, en 1520, est le premier maître espagnol qui rapporte avec lui le goût, les procédés, les traditions des grands florentins. 11 n'a rien au Prado, mais il était impossible de passer son rôle historique sous silence.
Luis Vargas (1502—1567), élève de Perino del Vaga, fait deux fois le voyage d'Italie, comme s'il ne s'était pas senti définitivement en état de grâce après le premier pèlerinage, et revient avec l'ardent désir d'imiter Raphaël. Vargas paraît être le premier en
Pantoja de la Cruz.
Philippe IL
date des demi-sainls, des demi-moines, des clerigos, des prébendes qui feront de la peinture ù genoux: tels le père Nicolas Borras, Pablo Cespédès, Panloja de la Cruz, Juan de las Roëlas, le moine Fray Juan Sanchez Colan.
Les Espagnols ont rapporté d'Italie de bonnes méthodes, de hauts enseignements artistiques, et de petits procédés expéditifs, mais non pas Fart des maîtres. Ces gens-là ont une tare indélébile, A Venise, à Florence, à Parme, à Rome même, ils n'ont pas la Foi! Il y a en Italie trop de mythologies, trop de nudités, trop de seins elïrontés qu'un san-benito ou une chape soufrée couvriraient mieux qu'un mouchoir. On est un peu païen dans ce pays italien.
Mais Morales est là. Il fixera avec une rigueur sauvage les limites précises de Torthodoxie dans Tart. 11 les jalonnera par des croix, des lances, des épées. Il fermera le champ-clos avec des chaînes et des cadenas qu'il sait bien où trouver. Il dira de sa voix d'apôtre qu'en dehors de Dieu et du Roi, de la foi et du glaive, du guerrier et du martyr, il n'y a que ténèbres et perdition. Si les autres sont italiens de goût et d'exécution, il est, lui, espagnol. Luis Morales, dit cl Dinino, le divin Morales (né au commencement du XVI^ siècle, vers 1509, mort en 1586) ne fait pas le voyage d'Italie, il travaille silencieusement et opiniâtrement, avec une patiente gravité. Il est tourmenté de visées, ou de visions, hautes, il voudrait s'élever, offrir pieusement un chef-d'œuvre au Père Eternel, mais il retombe à terre meurtri et dès lors son œuvre ressemble au labeur d'un pénitent. La misère auréole ce martyr, et Philippe II ne survient qu^au dernier acte du drame de sa vie pour assurer le pain et le gîte au malheureux Morales. Son chef-d'œuvre, la tragique Pieta, est à l'académie de San Fernando, mais il y a sept toiles de lui au Prado: des représentation de Jésus et de la Vierge. Il est gothique de métier, sa peinture
est lourde et sévère, il est catholique espai^uol dlnspiratiou et d'expression, et nul ne montrera comme lui, avec |)lus de triste sauvaiïerie, plus d'amer désespoiï% la moi l du (Christ el la douleur de sa mère.
Atonso Sanehez Coëllo (1513—1590) jouit de la laveur de plusieurs papes, des ducsde t^lorence, du cardinal l'arnese. Os faits donnent beaucoup de ^'raisemhlance à rassertion de son séjour en Italie. Ce qui est cerUiin, c'est quil futenllspagne T ad ni ira leur et le disciple passionne d'Anlonis Mor et que^ sans égaler son maître, il fut fort estimé de son temps, ainsi qu'en témoijîne son épi la plie composée par Lope de Vega. Il y a au Prado de Ijons portraits des enfants de Philippe I! par (Coëllo:
Don (kifios A Infante l m belle.
Isahette et Catherine réunies.
11 excelle aux images sobres, au dessin et au rendu précieux des Jirodcries, des bijoux, de t'or, des perles. II semble un Clouet espagnol.
Vicente Joanès (Macip), né en 1523, mort en 1579, est le chef de l'école de Valence. II fait de fortes études a Rome, probablement clans Tatelier de Jules Romain, el revient transporté d'admiration pour leur maître commun ; il a senti la beauté paisible, la sereine majesté de RaphaeL II a vu le jeune maître, le jeune dieu, créer des chefs-d'œuvre sans effort, avec une sorte de joie tranquille.
F. LIE ItlIiALtA,
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Sa destinée à lui est d'enfanter dans la douleur. Il se préparera à l'exécution de ses tableaux par des expiations publiques, les pratiques d'une religion exaltée. Le musée du Prado possède une partie considérable de Tœuvre du «Raphaël espagnol»: le Christ portant sa Croix, le Grand-prêtre Aaron, Saint Etienne accusé de blasphème, Saint Etienne devant les docteurs, Enterrement de saint Etienne, etc., une suite de tableaux dont les sujets sont tirés de la légende de son saint préféré, de sa prédication, de son martyre. Sa peinture est fortement italienne, de couleur nourrie, d'expression tranquille.
Juan Fernandez Navarette (1526—1579), devient sourd et muet à la suite d'une maladie d'enfance. Il vivra pour voir. 11 se recueillera dans 1 admiration des formes et des colorations et patiemment, le muet, (el Mudo), arrivera à l'éloquence. Le musée de Madrid possède son Baptême du Christ et des figures d'apôtres assez intéressantes.
Mais voici un peintre important de cette période de l'art espagnol : Pantoja de la Cruz (1551—1609), ami et élève de Sanchez Coëllo. Comme lui, il est sous l'influence de Mor et il annonce Velasquez. 11 vit chez Philippe II, nommé par lui son peintre et son valet de chambre. Il peint tous les portraits de la famille royale, il est l'historiographe du sombre Escurial. Il étudie et représente à merveille son maître, inquiet, subtil, maladif, le visage fade avec des yeux clairs et vifs comme des soupiraux où se révèle le feu intérieur. Il fait aussi de beaux portraits, corrects et sévères, de la troisième femme de Philippe II, Isabelle de Valois, de ses sœurs Maria et Juana, puis de la famille de Philippe III, qui lui a continué son patronage.
Avec Coëllo, Pantoja, l'Espagne s'affirme mieux que par les Christs italiens de Ribalta (1550—1628) et de tant d'autres, tous écoliers des maîtres étrangers, ignorants de leur patrie.
II. — LE GRECO. — J. B. MAYXO. — PEDRO ORRENTE. — JUAN DE LAS ROELAS. — FELIPPE DE LLAXO. — ANTONIO FERNANDEZ. — BARTOLOMÉ GONZALÈS. — FRANCISCO PACÏÏECO. — VICENTE CAR- DUCÏÏO. — EUGENIO CAXES. — LUIS TRISTAN. — FRANCISCO COL- LANTES. — ANTONIO PEREDA. — FÉLIX CASTELLO.
Un artiste tient une place importante dans Tart de l'Espagne: Domenico Theotocopuli, dit le Greco. On ne connaît exactement ni la date ni le lieu de sa naissance. On suppose qu'il est né vers 1548, en Crète, qu'il est mort vers 1625, à Tolède. Il est grec d'origine et il a fait un long séjour en Italie. Cela ne l'empêche pas d'être un des plus Espagnols parmi les Espagnols. Agé d'environ trente ans, il vient, vers 1575, s'établir à Tolède, où il fonde une école. Une attraction mystérieuse l'a amené, retenu, fixé. Là est sa vraie patrie, dans la noire Espagne de Philippe II.
Il a fait son apprentissage à Venise, voilà le fait certain. Sur cet apprentissage même, aucun document. Il a pu être élève du Titien, ou bien il a seulement étudié ses œuvres, et aussi celles de Palma, du Bassan, du Tintoret. Il est bon de s'en tenir à cette vue générale. Le Greco est issu de Venise à n'en pas douter, il se montre épris du Titien dans ses premières œuvres d'Espagne telles que le Partage de la Tunique (sacristie de la cathédrale de Tolède), puis marque surtout une parenté avec le Tintoret du Paradis qui est à Madrid, et du Paradis qui est au Louvre. Ce sont les mêmes colorations blafardes et bleues, les mêmes formes allongées, dans nombre de tableaux du Prado, dans la partie céleste de V Enterrement du Comte d'Orgaz (Eglise san Thome à Tolède).
Cet Enterrement du Comte d'Orgaz est un chef-d'œuvre très beau, très singulier, sans analogie, parce qu'il montre d'abord une page de réalité extraordinaire, Tensevelissement, le mort en armure, les évéques, les diacres, les assistants, nobles Espagnols en pourpoints noirs, en collerettes blanches, et qu'il superpose à cette scène exacte et grandiose une vision du ciel entrouvert avec
la Trinité, la Vierge, des saints, des anges audacieusement lancés dans l'espace et qui, brassant les nuages, semblent soulever un rideau de théâtre au-dessus de la scène funèbre. C'est d'une simplicité, d'une magnificence sans pareilles. Il faut, après avoir vu le Greco du musée de Madrid, faire le court voyage de Tolède pour VOrgaz, — de même qu'il faut faire le voyage de TEscurial pour le Martyre de saint Maurice et de ses compagnons. Je sors ici de mon sujet, mais je ne donne que des indications nécessaires:
le Saint Maurice est une page splendide qui aurait dû révolutionner la peinture espagnole.
L'admiration du Greco pour le Titien, Palma, Bassan, le Tintoret, fait place chez lui ù un goût passionné pour la vision directe des choses et des êtres. Il peint naïvement, fortement, ce qu'il voit, et sa sécheresse, son âpreté sont d'une nouveauté étrange. Il n'a pas renoncé à la couleur, il la montre dans la lumière, et il est extraordinairement lumineux. Plus rien de sinistre, au contraire un hymne à la clarté. Le dessin est parfois déformé, les personnages
Le Greco.
La Vierge.
ECOLE ESPAGNOLE