RIBERA
MARIYRK [ni: SAliNT BAR IKÉLKMY
RlBEIV\.
Jacob béni par Isaac.
l'action: Tartiste épouse la fille du brocanteur, Léonora Cortese. Les commandes affluent, les toiles se couvrent, les coffres s'emplissent. Ribera est devenu un personnage fastueux. Nommé de l'Académie de Saint-Luc à Rome, peintre officiel, pensionnaire du vice-roi, un peu domestiqué en dépit de sa nature, il produit des œuvres pondérées et solides, où se mêle une grâce corrégienne. Il se grise au banquet de la vie, mais il a l'ivresse mauvaise de ceux qui ont longtemps jeûné. Ce qu'il va chanter au dessert, d'une voix forte, rauque, sépulcrale, ce sont les visions farouches de sa jeunesse, les souffrances qu'il a endurées, les tortures de son amour-propre humilié et de son ventre creux. Les pauvres diables, nus ou vêtus de noir, qu'il va peindre, lui ressembleront comme des frères. Il représentera le Martyre de saint Barthélémy, Saint Paul dans sa grotte, Saint Laurent, Saint Sébastien, Saint Janvier, Saint Jean . . . tous ceux qu'on a grillés, fustigés, cuits au four, décapités, lapidés, écorchés, percés, dépecés, tenaillés, étripés, crucifiés. Ce peuple de martyrs est au Prado.
II y a des pages de premier ordre parmi les soixante-dix tableaux de Ribera que possède Madrid: des figures d'apôtres; des scènes
bibliques où il y a une parenté avec Rembrandt: Jacob béni par Isaac; le portrait de femme, dite la Sibylle, belle d'attitude et de chair, le visage de profil, le menton appuyé sur son bras nu; le groupe de la Sainte Trinité, où la colombe vient voler entre les bras du père au-dessus du cadavre du fils; le sauvage Martyre de saint Barthélémy, l'horreur du grand corps attaché à la potence, l'acharnement des bourreaux.
Mais le chef-d'œuvre de Rihenx h Madrid, c est V Echelle de Jacob, le magnifique chemineau endormi dans un vaste et triste paysage. L'homme, vêtu de bure, écrasé de fatigue, montre la face triste, résignée et énergique de ceux qui savent la vie et qui sont dignes de la vivre. Sur ce visage, admirablement peint, Ribera a marqué le courage, le dédain, il a éclairé ce front de la lumière de l'intelligence.
Il recherchera des martyrs aussi dans l'antiquité : Prométhée, Ixion, ceux qui ont enduré des souffrances surhumaines. Il enflera sa voix, il la soufflera dans un tube d'airain pour nous annoncer la sinistre parade, accompagner les hurlements de ses martyrisés. Les simples difformités l'occuperont un instant, comme un intermède: tel le Pied'Bot du Louvre. Un homme qui a perdu la vue, ce n'est pas grand' chose, mais c'est tout de même une créature qui souffre, cela peut intéresser en passant: il peindra V Aveugle de fiambazo.
C'est sur ces corps pantelants, ces membres tordus, ces entrailles fumantes, qu'il promène son pinceau, lentement, amoureusement, violemment quand l'odeur du sang lui monte à la tête. Il fouille les plaies, il les exacerbe, il va chercher le pus au fond. Pour faire des martyrs, il faut des bourreaux, et Ribera a une sympathique considération pour ses pourvoyeurs. Il s'acquitte d'un devoir en peignant le grand-prêtre qui condamne, le bourreau qui exécute, les soldats qui assurent l'ordre. Il leur réserve dans ses compositions une bonne place, les groupe autour du «morceau», du lambeau, de la plaie qui fait le sujet du
tableau, qui est le vrai niotit' l^nfin, ayant aclievé son œuvre, placé en vedette ce (luil a pu imasi"^'!' tle plus cruellement réaliste, il ouvre le volet d'une lanterne sourde, projette sur le morceau fumant un jet de lumière l>riitaL I/eHcl est Irouvé,
On n évoque pas impunément tes Furies. Cvl homme hanté de tortures et de visions sanglantes vu souffrir et saigner à son tour. Sa fitle bien-aijnée, Marîa-tiosa, a plu a don Juan d'Autriche. C'est le dernier acte du drame. I.e royal séducteur suborne et enlève la iille du peintre.
t^a Bible, la Mythologie, tout s'écroule et s'efl'acc, llibera ne voit plus que sa propre misère. Il cheiche en vain le repos, Toubli, le silence. Un jour, en 1M9, il disparaît mystérieusement, on perd sa trace. Il tombe dans un de ces trous de ténèbres qu'il creusait dans ses tableaux. On croit qu'il n'est mort que sept ans après, mais on peut écrire que cette date est bien celle [de sa mort. Sur ce dernier épisode, comme sur tes autres, les biographes sont en désaccord.
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Francisco Zurbaran (1598 — 1662) est né a Fuente de Cantos, dans FEstramadure. Il lait ses premières études dans l'atelier du tkenciado Juan de las Roëlas^ à Sévi lie.
Ribera, qui aimait les contrastes violents, aurait pu faire un tableau saisissant, image de sa destinée et de celle de Zurbaran. Tous deux placés à un carrefour que domine une énorme croix noire. Ribera va prendre la route de gauche, raboteuse, sinistre, coupée de fondrières où pourrissent au soleil des cadavres d'hommes et d'animaux : elle s'enfonce et se perd dans une forêt sombre. Zurbaran regarde le grand chemin uni, lumineux, qui mène à des lointains bleuâtres, où l'on devine des bocages d'Eden. A gauche, on entend des coups d'escopette, à droite, le tintement de cloches argentines. Zurbaran fera lentement; en sage, son unique voyage dont les étapes sont: Séville, Guadalupe, Madrid.
C'est une grande figure grave, austère, recueillie, imprégnée jusqu'aux moelles du mysticisme espagnol, aussi éloigné des brutalités de Ribera que des gentillesses de Murillo. On voit clair dans le cristal de son âme. Elle est aussi limpide, aussi chaste que celle^'Eustache Lesueur. Elle est plus mâle. Sa foi tranquille et simple ignore les affres de Morales, les tourments de Pacheco, sacristain inquiet, bavard et agité, la passion du Greco. Zurbaran ne trouve rien de plus beau que les moines dans leurs robes de bure ou de laine blanche, et il peint des moines respectueusement. Il ne leur ajoute pas des ailes d'ange, mais dans son ardent désir de les ennoblir, il donne à Thumble froc une majesté paisible.
Il sollicite la permission de se faire un peu moine lui-même. Il a, d'autre part, quelque chose de plus que la foi. S'il a l'âme d'un primitif, il a la main d'un ouvrier consommé, on pourrait presque dire la patte . Les patientes études de nature morte faites dans Tatelier de Roëlas lui ont donné une incomparable virtuosité. Etoffes, accessoires, terrains, il interprète tout avec une tranquille maîtrise. Son Franciscain en prière, de la National-Gai-
lery, d'un sentiment si âpre, est en même temps un morceau de peinture savoureux.
Les bruits du monde ne iVanchissenl pas les hautes murailles du cloître où raiiiste s'est enlei mé. Les vagues humaines tourbillonnent, bondissent à Tassant, retombent en poussière.
Zurbaran ne t'ait pas de tableauxdHistoire, pas de portraits, si ce n'est ceux de quelques dignitaires de Tordre de la Merci (San TYm nando). Au-dessus du couvent, plus haut que la tour d'ivoire de son atelier, flotte un monde de visions célestes qu'il va fixer sur sa toile: Sainte Ursule, saint Thomas, sainte Casilda, le Christ . . . Cette (Aisilda, qui est au Prado, tombée dans Tœuvre de Zurbaran toute chaude du coloris vénitien de lioëlas, doit oublier parfois son éventail au
ZninAiiw.
Sainte Casilda.
bord d'un bénitier. Son visage fardé est pourtant grave, si elle semble se complaire en ses atours bien ajustés, robe marron, corsage vert et bleu, manches rouges, écharpe jaune, tout un délicieux arrangement de couleurs.
Apprécié à sa valeur par Velasquez, désigné au roi, Zurbaran vient à Madrid en 1650, est chargé par Philippe IV d'exécuter une série de tableaux quî vont tenir une grande place dans son œuvre.
Il s agit de compositions mythologiques. Nous croyons deviner, mais nous nous trompons peut-être, les inquiétudes, les scrupules éveillés, les secrètes révoltes de Zurbaran. On lui épargne toutefois les fantaisies de Jupiter, les équipées de Vénus. Le héros qu'on lui désigne est presque un saint, presque un martyr, il a passé sa vie à terrasser les méchants, à exterminer les monstres. Dans ces temps fabuleux, on prêchait 1 Kvangile à coups de massue, voilà tout. Zurbaran entreprend donc et mène à bien les Travaux d'Hercule dont les dix numéros figurent au Prado. Le peintre n'a pas fourni le compte des douze tableaux, peut-être parce que certaines prouesses d'Hercule lui auront paru trop scabreuses. Les dix toiles montrent dix belles académies, dix solides peintures: Hercule aux prises avec les montagnes Calpe et Abyla, le monstre Geryon, le lion de Némée, le sanglier d'Erymanthe, la taureau de Crête, le géant Antée, la rivière Alphée, Thydre de Lerne, le chien Cerbère. Il est enfin bridé par la tunique du centaure Nessus.
Le musée du Prado conserve encore deux œuvres importantes de Zurbaran: une Apparition de saint Pierre, crucifié la tête en bas, et une magnifique composition : Vision de saint Pierre Nolasqne.
Les meilleurs élèves de Zurbaran sont Barnabe de Aijala, Martinez de Gradilla, les frères Polenco.
ECOLE ESPAGNOLE
VELASQUBZ
PHILrPPr- IV (âge auancé-i
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VL*hisf|iicz eslnéiiSéville le ti juin 1599. Il esl iiioi't fi Mntliid le 7 août KiOO.
C/csL une figure ^rave.
éiUTi^iffue, impassible. Si i\\] iin[ïereeplil)le sourire diinuie l'ait IVissonner |);irlnis sa niouslaehe ea\'aliere. r'esl (fuil a été dishail un instant. Il a eessé, penilaiit la durée dun éelnji\ tle reiîardei^ devant lui. Luituur de lui, de fbuillei\ de noter, de voir, de ecïinpi'endre. Une vision s'esl iulerposée, tristement risible. quelque ehose comme ces pauvres boni'- (bns t[u'il peindra si bien... (]elte >'îsinn, c'est sa destinée. Molière souriait de cette tayon là.
porte fîcrenienl la livrée, mais il sert. Les barreaux de sa cage sont dorés, mais ce sont des barreaux, l)el)oul dans sa loge, tragique el silencieux comme un lion enTermé, il regarde 1 humanité qui passe.
Rubens parcourt le monde à grand fracas, son œuvre éclatante chante avec des sonorités cuivrées la joie de vivre. Raphaël, beau comme un jeune dieu grec, traverse lentement la scène, suivi d'un cortège délèves, d'une cour brillante ([ui fait froncer les sourcils
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de Michel-Ange. Van Dyck est plus duc que tous les ducs qu il fait poser devant lui. Du bout de son pinceau, en retroussant ses
manchettes de dentelles, il les touche, les transfigure, leur donne un peu de sa noblesse 11amande. Rembrandt ouvre sur la rue la porte de son atelier, un rayon de soleil entre, traverse les ténèbres, la rumeur de Thumanité entre aussi, appelle Tartiste qui s'en va libre par la foule. Titien est le doge mystérieux et tout-puissant de la peinture, il laisse Tautre épouser la mer et prend pour lui la lumière.
Velasquez, tout frémissant de son art, enveloppé jusquaux yeux dans le sombre manteau de sa dignité, frappe discrètement à la porte de rintendant du palais pour lui demander ses gages en retard, un acompte.
Ce sera ainsi durant toute sa vie. Sur le tard, à l'ancienneté, il parviendra au grade d'Aposentador. Cette promotion d'un collègue un peu lier fera sans doute ricaner Tldiot de Coria et Sébastien
Vr.i.Asyi KZ.
L'Adoration tics IUhs.
ViXASQUEZ.
Le Jardin de la Villa Médicis.
de Morra, qui a l'esprit caustique. Pauvres nains! Si la charge de maréchal-fourrier et de peintre du roi est lourde, celle d'amuser est effroyable. Velasquez n'est chargé que de distraire un peu le monarque, de l'occuper: celui-ci le lui rend bien d'ailleurs.
Si Philippe IV était né deux siècles plus tard, il eut fait certainement de la photographie pour se désennuyer, nous aurions une longue série de clichés où l'on pourrait suivre et étudier toutes les formes du spleen aigu. Venu trop tôt, le roi a dû demander qu'on lui trouve un spécialiste adroit de ses mains, et il l'a chargé de reproduire à (l'année, moyennant une petite pension, les traits du roi, l'épouse du roi, les infants du roi, les courtisans, les chiens, les bouffons, le gibier, les arbres du roi.
Velasquez sera nommé à ce poste d'honneur sur la recommandation d'un dignitaire du Chapitre de Séville, un certain Fonseca, dont il a fait le portrait. On n'entrait guère à la Cour, fut-ce comme sous-moucheur de chandelles, sans la protection d'un chanoine, d'un évêque, ou bien [d'une suivante de la remueuse de l'Infant ... Gil Blas nous l'a dit.
Velasquez avait, par surcroît, quelques titres : brevets de noblesse et sérieux répondants artistiques. Don Diego Rodriguez de Silva y Velasquez, issu d'une famille noble d'origine portugaise, était de bonne et haute mine, et n'avait rien perdu de sa distinction au contact du brutal Herrera, chez qui on l'avait placé à l'âge de treize ans. Un jour, il sort de la tanière de ce terrible compagnon, s'éloigne jusqu'à ce qu'il n'entende plus le grondement lointain des imprécations, le fracas des appuie-mains brisés, des tabourets renversés, e\ discrètement, avec une belle révérence à l'espagnole, il pénètre dans l'atelier du seigneur Pacheco.
Le maître du logis est là qui parle avec affectation et sans arrêt. C'est un robinet d'eau bénite. Les yeux levés au ciel, il laisse tomber des sentences d'un mysticisme séraphique et précieux. Disserte-t-il d'art ou de théologie? On ne sait, mais un gentilhomme qui l'écoute impatiemment, se lève, l'interrompt, débite avec emphase des vers de sa façon. Dans un coin de l'atelier, un
vieillard à l'œil profond, à l'allure militaire, cause en souriant avec une belle jeune fille, la fille de Pacheco. Il se garde bien de lui conter ses campagnes, pourtant on devine qu'il les conterait superbement, qu'il a beaucoup vu et observé.
Le poète, c'est Gongora. Le vieillard, c'est Cervantes. Velasquez a fait, croit-on, le portrait de Gongora. Quel malheur qu'il n'ait pas fait plutôt celui de Cervantes! C'est la faute de Philippe IV. L'artiste, au cours de sa laborieuse carrière, trouvera-t-il même le temps de fixer sur la toile les chères images de sa femme et de sa fille? Le portrait de sa femme est au Prado, et il a le caractère de l'authenticité, mais il n'en est pas de même des deux images que Ton suppose représenter la fille de Velasquez.
Le voilà admis et installé dans le nouvel atelier. Le ronron béat du dévot Pacheco ne le gêne guère. Il laisse le vieux maître édifier de ses mains pieuses de petites chapelles et, silencieusement, il cherche, ramasse, soupèse, accumule les matériaux du monument colossal qu'il doit élever, un monument devant lequel les religions et les politiques défileront, passeront, ou pourriront sur place, un monument à l'éternelle vérité, à l'éternelle beauté — son œuvre.
Velasquez fait patiemment son apprentissage de maître-ouvrier. Il veut connaître à fond les secrets du métier, les posséder au point de n'y plus penser. Il peint des natures mortes, des bodegones, des figures qu'il traite comme des natures-mortes, des choses à peindre. Plus tard, il traitera les natures-mortes comme des figures, verra partout la vie. Il cherche, pour le moment, la précision, le signe juste et bref, le rendu littéral qu'il ne confond pas avec le trompe-l'œil. On trouve des vestiges de ces premières études à Munich, à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Londres.
Velasquez veut bientôt rendre sensible l'insaisissable enveloppe qui baigne ses modèles, il voudrait que l'atmosphère de son tableau continuât celle où il se meut lui-même. Moratin dira
Velasqi'ez.