‹ Les musées dE̕urope: Le Louvre: La peinture étrangèreChapitre 8 sur 38 · I.c Jardin dr Ui Villa Médias · texte numérisé non relu

I.c Jardin dr Ui Villa Médias

justement de lui qu'il a su peindre iair. On ne trouvera pas mieux, et la critique ne pourra que développer cette observation véridique. Avait-il, à cette époque, conscience de son génie? Faut-il

voir dans ces débuts modestes, cet efTacement voulu ou accepté, un trait de fierté espagnole, le fait d'un caballero [qui marche droit sur les bas-côtés plutôt que d'être exposé à céder à quelqu'un le haut du pavé?

Le chroniqueur Palomino conte que Velasquez aimait mieux être le premier dans sa manière rustique... ^que mias qiieria ser primero en aquella groseria, que segundo en la delicadeza.^ Cependant, il ne regarde pas que ses modèles, il sait aussi regarder les œuvres des autres peintres, Ribera, le Caravage, Tristan, le Greco, qu'il observe longuement, dont il veut pénétrer la volonté et le travail. De cette époque, 1618—1624, on connaît le Porteur d'eau, une Vieille femme faisant cuire des œufs, les Deux garçons. Enfin, le jeune maître fait un pas en avant. Il exécute un tableau composé: [^Adoration des Bergers, puis un autre, r Adoration des Rois, qui est au Prado. Le groupe de la Vierge et de Jésus y est admirable par la manière dont la mère, une belle paysanne, tient tout droit, de ses deux fortes mains, le petit enfant au visage volontaire: elle l'expose, simplement, modestement, à l'adoration des Mages apportant leurs précieux vases de nard, d'encens, de myrrhe.

On voit que, s'il ose aborder l'Histoire sainte, il choisit des sujets familiers où pourront trouver place ses premières découvertes. C'est tout. Ce fils de la catholique Espagne n'a pas le sentiment religieux. Le doux Pacheco, tout en égrenant son chapelet et ses apophtegmes, observe du coin de l'œil le fier petit cavalier qui travaille si bien, sans bruit, dans un coin de son atelier. Quel gendre ce serait, si sa piété était un peu plus exaltée, au ton de la maison! Quelle âme à sauver! Il ne se sent pas de force à catéchiser Velasquez, mais il pense que sa fille y réussira mieux que lui. Elle-même n'en doute pas. On marie les deux jeunes gens. Comment Velasquez, qui n'a pas encore vingt ans, résisterait-il à la douce influence de sa chère Juana? De bonne grâce, il se

met a tivire de la peinture religieuse. Son biave homme de beaupère en pleure de joie. Il ne doute pas C(ue son gendre ne soit bien toi un sujet édifiant. Le néophyte se prêle courtoisement à l*exorcisnie et travailk\ Qui travaille piie, dit le proverbe. Il s'avance timidement dans la voie du sahit, se cramponne encore aux sujets lamiliers. Il [>cint tin dhnsl chez Marthe, les Pèlerins d*Ëmmaus, Ici finil la i)rcniiere i>aiHic de riiisloire.

Après un premier voyage à Madrid en 1()2;}, où il ne trouve pas le duc d Olivares, auquel il est lecommandé, il en lait un second, recontre enfin son redoulablc j}ix>(ecteur. On montre au roi un porlraiL de Fonseca, (|ui plaîl au monarque. Velasquez entre au palais avec le titre en\ te tic valet de chambre et une pension de 2(10 ducats. Il est pi is.

Il va désormais, jusqu'à ta ninrl. tourner comme Samson, dans le cercle étroit qu'on lui a Iracé dans un coin du palais. Il recevra vers la fin de sa carrièic ta clef d'or des chambellans qui donne accès à toute heuie dans les appartements royaux, mais dès son entrée au Palais, il a lalki t[u'il livre la sienne à Philipi>e IV pour que cet homme puisse, à toute heure, venir poser ou bailler dans râtelier, (luaiul il ne rôde pas autour des chenils. A certains jours, il |>rendra nicnie des mains de son serviteur la palette et la brosse, il daignera taire semblant de peindre.

La série des portraits orficiels est commencée. Les premières études de Velasquez Font bien préparé à la tache qu'il entreprend. II faut tout son génie pour que les lableaux qu'on lui commande représentent autre chose qu un pourpoint brodé, une collerette, une cuirasse, des bottes lauves. des bas de soie: une nature morte. Son prodigieux talent nous fait deviner sous ces objets des créatures anijnées d'une vie obscure, mais réelle, incontestablement. Cela tient du sortilège. A quoi songe llnquisition? 11 parvient à faire respirer, palpiter, sourire même parfois, les pauvres infants,

VELASyUt^Z.

M é nippe (fragment).

ECOLE ESPAGNOLE

OP

VELASQl'EZ

MÉNIPPh

bambins anémiés, décolorés, gâtés, asphyxiés, qui ont l'air, non pas de vivre, mais d'être rappelés à la vie par le génie du peintre.

De cette époque datent des tableaux de chasse qui sont en Angleterre, des gibiers, la réunion de gentilshommes qui se trouve au Louvre, enfin une étude à mi-corps représentant, en buste cuirassé, barré d'une écharpe lie de vin, le roi imberbe à dix-huit ans, puis un portrait du roi en noir, avec une lettre à la main, puis l'Infant don Carlos, frère du roi, — trois toiles qui sont au Prado.

On met au concours un tableau représentant le dernier épisode de l'expulsion des Morisques. C'est de l'Histoire, au même titre qu'un pourpoint neuf ou une chasse royale. Velasquez se met sur les rangs et l'emporte sur ses rivaux: Caxes, Vicente Carducho, Angelo Nardi. On ne connaît ce tableau que par la description de Palomino, il fut détruit dans l'incendie de TAlcazar.

Velasquez a vingt-neuf ans, il cherche encore sa voie, un grand artiste va la lui indiquer.

Rubens, chargé d'une mission politique, arrive à Madrid dans tout l'éclat de sa maturité triomphante. Les conférences avec les ministres ne le prennent pas tout entier et, son portefeuille de diplomate sous le bras, il heurte à la porte de l'atelier du jeune artiste. On peut supposer qu'après en avoir fait le tour, il lui frappe sur l'épaule et l'embrasse cordialement, à la flamande. 11 le sacre grand peintre, comme il a sacré Van Dyck et Jordaens. Pendant un an, Velasquez va voir Rubens à l'œuvre, copiant avec une verve débridée les Titien des collections royales. Forte leçon. Rubens donne en partant un conseil à Velasquez: qu'il fasse le voyage d'Italie.

Il est bien vraisemblable que le célèbre tableau des Buveurs — los Bébedores ou los Borraclios, — doit quelque chose au contact vivifiant du maître flamand.

Ce tableau, que le peintre anglais Wilkie contempla, dit-on,

pendant trois mois entiers, à l'exclusion de tous les autres, ce tableau où Carducho ne veut voir qu'une réunion de drôles effrontés, mérite plutôt cet «excès d'honneur que cette indignité». Velasquez en vacances, débarrassé sans doute pour un temps du fantôme qui s'installe si souvent dans son atelier, s'en donne à cœur joie de peindre des vivants.

Il s'agit d'une cérémonie bachique où des buveurs chevronnés admettent, avec des rites saugrenus et gaillards, un nouveau membre de la confrérie. Tous ces gens-là ont dû boire de la forte bière dans les Flandres, du vin d'Asti en Italie, du tord-boyaux un peu partout, toutes les piquettes qu'on trouve dans les caveaux des villages mis à sac, toutes les liqueurs précieuses qu'on découvre dans les châteaux, dans les couvents, enlevés à coups de pique et d'escopette. En regardant vers le coin, à gauche, les vieux soudards peuvent se croire encore dans la campagne romaine: le garçonnet qui est là, couché à demi, ne ressemole-t-il pas à un jeune faune antique? Et Téphèbe qui officie, comme il les conduirait joliment à l'assaut, en frappant sur un long tambour ! Comme ils auraient gaillardement égorgé, étripé le lansquenet qui eût osé toucher de son épée, du bout du doigt, cette peau blanche et délicate. Ces vieux ogres entourent joyeusement de leur tendresse la chair fraîche qui •préside à leur campement. Tableau admirable de relief, de vie animale et joj^euse, par ces faces vineuses et riantes, ces costumes, ces loques dont les couleurs, marron, amadou, jaune, composent avec les verdures, les couronnes de feuilles de vigne, une riche et sourde harmonie, éclairée par le bol blanc du buveur au grand chapeau, par le verre délicat que lève un compagnon, par l'épaule et le torse du gras et jeune Bacchus, aux yeux vicieux et fins.

Velasquez, sur le conseil de Rubens, sollicite un congé, l'obtient, s'embarque pour l'Italie avec une maigre subvention du duc

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