‹ Les musiciens belgesChapitre 13 sur 51 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Oi-land de Lassus. — Sa naissance. — Sou départ pour l'Italie.

— Il est maître de chapelle à Saint-Jean de Latrau. — Il revient en Belgique. — Ses voyages. — A-t-il habité Anvers ?

— Il entre au service du duc de Bavière. — Séjour à Paris. — Charles IX et les Psaumes de la pénitence. — Orland de Lassus accepte des fonctions à la cour de France. — Il part pour Paris et apprend en route la mort de Charles IX. — Il retourne à Munich.

Si nous suivons l'ordre chronologique des faits, un nom illustre se présente sous notre plume. Ce nom est celui d'Orland de Lassus, de ce maître dont la gloire effaça celle de tous les maîtres de son siècle et qui domine une longue période de l'histoire de l'art.

Orland de Lassus ou Delattre, car il s'est élevé au sujet du nom de ce grand artiste une discussion dont

nous parlerons tout à l'heure, est né à Mons en 1520. Cette date authentique a été rétablie par feu Delmotte, d'après un manuscrit des Annales du Hainaut de Vinchant. Jusqu'alors les biographes avaient varié de 1524 à 1532, pour fixer l'année de la naissance de Lassus. Voici le passage des Annales de Vinchant, qui contient, outre la date précise, des détails curieux : « L'an 1520, fut né en la ville de Mons, Orland, dit Lassus (ce fut en cest an que Charles V fut couronné empereur à Aix-la-Chapelle); il fut de son temps le prince et le phénix des musiciens, d'où vient ce vers :

Hic ille Orlandus Lassus qui recréât orbem.

« Il fut donc né en la rue dicte Gerlande à l'issue de l'enseigne de la Noire teste. Il fut enfant de chœur en l'église de Saint-Nicolas , de la rue de Havrecq. Après que son père fut, par sentence judicielle, contraint de porter en son col un pendant de fausses monnoies et avec iceluy faire trois pourmaines (promenades) publiquement à l'entour d'un hour (échafaud) dressé pour avoir esté convaincu d'estre faux monoyer. Ledit Orland, qui s'appelait Roland de Lattre, changea de nom et s'en alla en Italie avec Ferdinand de Gonzague, qui suivait le parti du roy de Sicile. >>

Il paraît être établi que notre compositeur s'était jadis appelé Delattre; mais néanmoins nous continuerons à lui donner le nom de Lassus, contre lequel il avait changé celui de son père et qu'il a illustré. Nous dirons plus, ce nom est devenu véritablement le sien, et l'on a eu tort de vouloir le changer de nos jours.

Lassus donc quitta sa ville natale dans de tristes conjonctures. La condamnation infamante que venait de subir son père lui faisait une nécessité de cette expatriation. Gomme les biographes aiment à joindre le merveilleux aux événements de la vie de leurs héros, quelques-uns ont prétendu que le jeune Orland de Lassus avait été, à différentes reprises, enlevé à ses parents, à cause de sa belle voix, lorsqu'il était enfant de chœur à Saint-Nicolas. Suivant la tradition, deux fois on le retrouva et deux fois il rentra dans la maison paternelle ; mais la troisième, il fut conduit vers Ferdinand de Gonzague , général au service de Charles-Quint, qui l'attacha à sa maison. Il est inutile de dire que ceci n'est qu'une fable. Lassus alla volontairement, après le malheureux événement arrivé dans sa famille, offrir ses services à Ferdinand de Gonzague, qui le prit sous sa protection et qui l'emmena en Sicile.

Partout où s'arrêtait son protecteur, Lassus mettait le temps à profit pour continuer ses études musicales. A Milan, en Sicile, où le conduisit l'actif lieutenant de Charles-Quint, il s'inspirait des monuments de l'art et puisait à de riches sources d'instruction. Cependant la vie active qu'il menait était trop souvent un obstacle à ses travaux. Il quitta Ferdinand de Gonzague pour s'attacher à Constantin Castriotto qui le conduisit à Naples. Les trois années qu'il passa dans cette ville furent employées par lui à acquérir une instruction générale, qui , alors pas plus qu'aujourd'hui, n'était le partage d'un grand nombre d'artistes. Le marquis l'avait pris chez lui et exerçait à son égard une généreuse hospitalité.

loG BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.

Après trois ans de séjour à Naples, Orland de Lassus n'avait plus rien de nouveau à voir dans cette ville, plus rien à y apprendre. Rome l'appelait, comme elle appelle quiconque a dans l'âme le sentiment du grand et du beau. Il prit congé de son hôte, le marquis de la Terza, et se dirigea vers la cité éternelle. Tout artiste, poète, musicien ou peintre, était sûr de trouver un Mécène en Italie. Le cardinal de Florence accueillit noblement Lassus et lui donna dans son palais un asile, où le jeune maître reprit le cours paisible de ses études. Il y avait six mois à peine qu'il était installé chez son nouveau protecteur, lorsqu'une circonstance bien honorable pour lui et bien glorieuse pour l'école dont il était un des représentants, vint imprimer, pour la première fois, à ses travaux une direction active. On lui donna la place de maître de chapelle de l'église de Saint-Jean de Latran. Il avait alors vingt et un ans. Certes il fallait que la réputation des compositeurs belges fût bien établie, pour qu'on investît de fonctions aussi importantes un musicien qui n'avait pas encore pu donner de son mérite personnel des garanties positives. L'abbé Baïni. auteur de Mémoires sur la vie et les ouvrages de Palestrina , cite, d'après les registres de l'église Saint-Jean de Latran , la date de l'admission d'Orland de Lassus comme maître de chapelle. C'est en 1541 que cette admission eut lieu. Un faux esprit de nationalité a fait porter par le savant abbé un jugement peu équitable sur le compositeur belge : « Roland de Lassus, dit-il, Flamand de naissance, Flamand de style . impuissant à produire de belles mélodies, sans âme et sans feu, et qui, avec quelques

LUS MUSICIENS BLLGEà. 157

messes et quelques motets, a usurpé eet éloge exagéré : Lassum qui recréât orbem. » Deux grandes renommées brillent au xvie siècle entre toutes les renommées ; deux maîtres éminents se partagent les suffrages de l'Europe musicale. Palestrina et Orland de Lassus dominent l'époque où ils vivent, dans la sphère de leurs travaux. Pourquoi ne pas reconnaître les titres de l'un et de l'autre aux admirations qu'ils ont excitées? Pourquoi vouloir sacrifier celui-ci à celui-là? Certes l'amour national est une vertu; mais cette vertu, comme toutes les autres, ne doit se manifester que dans une juste mesure. L'abbé Baïni ignorait-il, en parlant des quelques messes et des quelques motets de Lassus, que le génie fécond de ce grand artiste a produit plus de deux mille ouvrages? iNe savait-il pas que ces Flamands dont il parle avec un superbe dédain avaient été les fondateurs de la plupart des écoles de composition de l'Italie? Le docte, mais trop partial abbé, n'est pas plus heureux lorsqu'il signale l'impuissance d'Orland de Lassus a produire de belles mélodies, car la fraîcheur de l'inspiration est précisément ce qui caractérise les compositions du maître. Laissons intactes la gloire de Palestrina et celle de Lassus; il y a place pour leurs deux grandes célébrités dans les annales de l'art.

On aurait pu croire Lassus fixé pour toujours en Italie. Il semblait destiné à finir ses jours à Rome, revêtu des plus hautes dignités de son art. Une circonstance toute particulière, et qui n'avait aucun rapport avec sa carrière , lui fit abandonner subitement le poste de maître de chapelle de Saint- Jean de Latran qu'il occupait depuis deux ans. Il apprit (pie

ses parents étaient dangereusement malades et qu'il n'avait pas un moment à perdre, s'il voulait les revoir une dernière fois. Il ne songea ni à leurs fautes, ni au motif qui lui avait fait abandonner son pays ; il partit. Quelque diligence qu'il mit dans son voyage, il arriva trop tard. Comme ce fait n'entre pas dans la biographie artistique de Lassus, nous aurions cru inutile de le rapporter, s'il n'avait dû servir à expliquer une démarche que sans cela on n'eût pas comprise. Nous voulons parler de son départ de Rome. Il nous sera moins facile d'indiquer le motif qui lui fit renoncer à retourner en Italie. Ce qu'il y a de certain , c'est que, à dater de ce moment et pendant douze ou quatorze ans, il parut ne plus vouloir prendre de position fixe. Le goût des voyages, un moment calmé par ses graves fonctions de maître de chapelle, se réveilla chez lui avec une nouvelle ardeur. Il parcourut l'Angleterre et la France , s'arrêtant parfois pour composer (car l'immense quantité d'ouvrages qu'il a laissés ne permet pas de croire qu'il y ait eu interruption dans ses travaux) , mais ne s'établissant nulle part à demeure. On se demandera sans doute comment il trouva moyen de fournir aux dépenses de ces pérégrinations ; car, il y a toujours malheureusement un point de vue matériel sous lequel il faut envisager l'existence humaine. L'artiste devrait vivre d'art, le poète de poésie, les femmes et les enfants du parfum des fleurs:, mais la nature a d'autres exigences et notre civilisation ne nous donne les moyens de les satisfaire qu'à de certaines conditions. Lassus voyageait avec Jules-César Brancaecio, noble italien qui employait sa fortune à traiter généreuse-

ment les artistes. Il est probable que ce gentilhomme

s'était chargé momentanément de la fortune du jeune musicien. Il n'était pas rare de voir un personnage riche se constituer ainsi le protecteur d'un écrivain ou d'un artiste. Les grands seigneurs de notre époque aiment mieux se ruiner en frais d'écurie; ils payent pour un seul pari de course dix fois ce qu'ils donneraient pour un tableau ou pour une partition. C'est une autre façon d'envisager les choses , mais cette façon n'est pas la meilleure. Quant à l'artiste qui acceptait le patronage d'un particulier, on ne le jugeait point défavorablement; il ne passait pas pour abdiquer sa dignité. Il y avait entre le personnage riche et l'artiste une espèce d'association dans laquelle chacun faisait son apport, pour parler la langue commerciale. Si l'un payait de son argent, l'autre payait de son génie.

On a dit que, voulant se reposer de ses voyages et travailler avec plus de loisir, Lassus s'était retiré à Anvers et qu'il avait passé deux années dans cette ville où il aurait accepté la place de maître de chapelle de la cathédrale. Aucun témoignage authentique ne vient à l'appui de ce fait. Il est peu probable qu'après s'être expatrié pour les motifs que nous avons dits plus haut, Lassus soit venu se fixer à Anvers, sans que rien justifiât ce changement de détermination; il est peu probable que le musicien qui avait dirigé un des premières chapelles de R.ome eût accepté des fonctions semblables dans une église d'Anvers. Durant ce long intervalle où l'illustre maître disparaît et où on le perd complètement de vue, un grand nombre de ses compositions furent

publiées à Venise. On a cru pouvoir en conclure qu'il avait fait un second voyage en Italie. Cela n'est pas impossible; mais, il serait étrange qu'on ne trouvât point de trace de son passage dans ce pays où il jouissait déjà d'une grande renommée. Ce qui nous semble le plus vraisemblable, c'est que Lassus employa ces quatorze années qui font le désespoir de ses biographes à composer, dans quelque retraite paisible où il se sera retiré pour obéir, loin du monde et de ses exigences, à ce besoin de production qu'éprouvent parfois impérieusement les hommes de génie. Ce qui vient en aide à cette supposition, c'est la quantité fabuleuse de pièces de musique, tant religieuse que profane, qu'il a laissées et dont la multiplicité ne pourrait pas s'expliquer, s'il avait toujours eu des fonctions actives à remplir.

Quoi qu'il en soit, sa réputation grandissait, ses ouvrages portaient partout la gloire de son nom. Le duc de Bavière, Albert le Magnanime, dont la chapelle n'avait pas de rivale en Europe, comprit qu'il en rehausserait singulièrement l'éclat, s'il s'attachait un artiste d'un aussi grand mérite. II écrivit à Lassus pour l'engager à venir se fixer à sa cour, en le priant d'amener avec lui quelques-uns de ces musiciens belges jugés partout si excellents. Lassus se rendit à cette invitation. S'il faut en croire Quickelberg, il ne se fit pas seulement remarquer à Munich par son érudition musicale et par son talent de compositeur, mais aussi par son instruction , son esprit fécond en saillies et par une conduite à l'abri de tout reproche. Les manières distinguées du compositeur belge, ses connaissances variées , contrastaient avec la rudesse

des musiciens allemands et devaient contribuer à le faire bien accueillir.

Dans cette chapelle du duc de Bavière, qui comptait seize enfants de chœur, six castrats, treize contralto, quinze ténors, douze basses et trente instrumentistes, en tout quatre -vingt douze exécutants, Orland de Lassus était incontestablement le premier par le mérite. Nul ne lui contestait ce rang; mais soit qu'il n'y eût pas encore de maître de chapelle revêtu officiellement de cette dignité, soit qu'il existât un titulaire aux anciens droits duquel on ne voulût point, par convenance, porter atteinte, cinq années s'écoulèrent avant qu'il devînt le chef reconnu de cette belle institution. C'est en 1562 seulement qu'il fut nommé directeur de la chapelle. Le génie de Lassus prit à Munich un nouvel essor: il s'éleva jusqu'à des conceptions d'un ordre plus élevé. D'une part, les moyens d'exécution dont il disposait lui offraient des ressources qu'aucun autre compositeur ne possédait et qui agrandissaient nécessairement le cercle de ses combinaisons : de l'autre , les suffrages d'un prince ami des arts et ceux dune cour éclairée, étaient pour lui d'actifs stimulants. L'artiste sait sa propre valeur, il est souvent le meilleur juge de ses ouvrages; mais il a besoin des applaudissements de ce public si souvent injuste. C'est sa faiblesse; il faut l'en absoudre. Si Lassus n'avait pas été maître de chapelle du duc de Bavière, il aurait composé les madrigaux qui ont rendu son nom populaire partout où l'on s'occupait de musique, et de chant surtout; mais peut-être n'aurions-nous pas ces Psaumes de la Pénitence et ces Magnificat qui l'ont placé

l(i*2 BIDMOTHEQUK NATIONALE.

si haut dans l'estime des artistes de son siècle. En 1570, Orland de Lassus fit un voyage à Paris. C'était la première fois qu'il voyait cette ville; il le dit lui-même dans la dédicace d'un de ses ouvrages au duc Guillaume de Bavière. Adrien Leroy, compositeur et imprimeur de musique, qui avait publié beaucoup de ses ouvrages , voulut que le grand artiste logeât chez lui : il employa son crédit à lui faire obtenir une audience de Charles IX, ce qui ne fut pas difficile. Le fils de Catherine de Médicis, auquel on ne prête pas en général un penchant très-décidé pour les beaux-arts , aimait la musique et désirait voir ce maître fameux dont les ouvrages lui avaient procuré d'agréables délassements. On s'étonne que de beaux chants aient pu émouvoir un prince auquel les historiens ne donnent que des instincts barbares. Cependant deux écrivains de son temps ont pris soin de nous éclairer à cet égard, de manière à rectifier un;; opinion erronée. Ouvrez, si par bonheur il vous tombe sous la main, un petit volume de la plus grande rareté, intitulé : Histoire contenant un abrégé de la vie, mœurs et vertus du roy trèschrétien Charles IX, par A. Serbin de Sainte-Foy , son prédicateur; vous y verrez ce passage : « Dieu qu'il aimait la musique ! fust aux instruments ou aux voix humaines, et surtout lui estoit agréable la musique, principalement celle d'un des plus rares musiciens de ce temps nommé Orlande, serviteur au duc de Bavière, de qui la musique lui plaisoit si très tant . qu'à peine en pouvoit-il gouster d'autre pour lui estre de tous poincts aggréables. » Ce passage prouve deux choses: la première, que Charles IX

aimait beaucoup la musique; la seconde, qu'il considérait Orland de Lassus comme supérieur à tous les compositeurs ses contemporains. On dira peut-être que le témoignage du prédicateur de Charles ne peut pas être pris en sérieuse considération, attendu qu'il est nécessairement favorable au fils de Catherine de Médicis. Cet argument ne manquerait pas de force, s'il s'agissait de porter un jugement politique sur le prince qui donna le signal de la Saint-Barthélémy ; mais quel intérêt pouvait avoir Serbin de Sainte-Foy, tout prédicateur de Charles IX qu'il fût , à soutenir que ce souverain aimait la musique? D'ailleurs un certain Papyre Masson, auteur d'une Histoire de Charles IX aussi peu commune que la première, vient en aide au prédicateur pour certifier le fait qui nous occupe. Cette histoire est divisée en petits chapitres ; il y en a un intitulé : Son amour pour la musique. « Entre toutes les sciences, y est-il dit, il (Charles IX) s'attacha d'affection à celle que le roi son père chérissait davantage, je veux dire la musique, en faveur de laquelle il fit estime de bons chantres et entre tous d'un nommé Leroy, lequel non-seulement il ne se contentait pas d'entendre, mais lui-même se mesloit dans le chœur des musiciens pour chanter sa partie; il leur donnoit, outre leurs gages, des bénéfices de grand revenu, et sçavoit bon gré à ceux de ce mestier qui se faisoient valoir. »

Orland de Lassus reçut de Charles IX un accueil plein de bienveillance et de générosité. Adrien Leroy le rappelle dans la dédicace qu'il fit au roi, d'un ouvrage de l'illustre artiste, imprimé chez lui : « Vous avez reçu Orlande de telle sorte ( il y a plusieurs

Ifi4

témoins de la chose) qu'il peut vraiment se glorifier de ce que parmi ceux qui sont venus vous saluer cette année, il n'en est aucun auquel vous ayez témoigné plus de considération, de bonté et de libéralité qu'à lui-même. » Lassus avait, en effet, reçu de Charles IX non-seulement des marques d'une grande estime; mais aussi des présents magnifiques.

Peu de temps avant l'arrivée de Lassus à Paris, Charles IX avait donné des lettres patentes pour la fondation d'une académie de musique. Les termes de ces lettres patentes sont une nouvelle preuve du zèle dont ce prince était animé à l'égard de l'art musical. Il y est dit qu'il importe grandement poulies mœurs des citoyens d'une ville, que la musique usitée au pays soit sue du plus grand nombre, d'autant plus que les esprits des hommes s'accordent avec elle, de façon que là où la musique est désordonnée, les mœurs sont dépravées, tandis que là où elle est bien réglée, les hommes se gouvernent aisément. Lassus dut visiter avec intérêt cette institution, bien que. sans doute, les exécutants de l'académie fussent moins habiles que les musiciens de sa chapelle de Bavière. Peut-être est-il permis de s'étonner qu'il n'ait pas composé, soit à la demande du roi, soit de son propre mouvement, quelque ouvrage pour cet Opéra naissant.

Suivant une opinion généralement répandue, Orland de Lassus avait écrit les Psaumes de la Pénitence pour se conformer à un vœu de Charles IX, qui, tourmenté des remords que lui causait le souvenir de la Saint- Barthélémy , aurait espéré calmer ses agitations par l'effet de la musique com-

^^^«JWfv ,. .

jx&aeAT

Orland Je Lanna faisanl «étutei en présent* de Charles l\ les Psaoœes de la pénitence.

posée par le grand artiste pour ce but expiatoire. C'était donner à l'un des plus beaux ouvrages de Lassus une origine historique qui en rehaussait la valeur aux yeux des antiquaires. On ne manquait pas d'ajouter que le désir de se montrer digne de la mission que lui avait donnée le roi Charles, ayant vivement excité son génie, il en était résulté tout naturellement un chef-d'œuvre. Le chef-d'œuvre existe, on ne saurait le nier ; mais il n'a pas l'origine qu'on lui prête. Depuis qu'on s'est avisé de vérifier le fait sur lequel était bâtie cette ingénieuse fable , on a reconnu que la copie du premier volume des Psaumes de la Pénitence, qui se trouve à Munich, était terminée en 1565: or ce fut en 1571 que Lassus se rendit à Paris, et le massacre de la Saint-Barthélémy eut lieu, comme chacun le sait, en 1572. La musique des Psaumes de la Pénitence fut exécutée en présence de Charles IX, qui voulait que sa chapelle lui fit entendre le plus souvent possible les œuvres du maître qu'il affectionnait entre tous: mais ce ne fut pas une expiation de l'acte du 24 août 1572. Ce qu'il y a de vrai ou du moins de vraisemblable, et ce que nous nous rappelons avoir lu quelque part, c'est qu'après la Saint- Barthélémy Charles IX donna plusieurs fois aux musiciens de sa chapelle l'ordre de lui jouer les Psaumes de la Pénitence , et que vivement impressionné par cette belle composition, il tombait, toutes les fois qu'il l'entendait, dans une mélancolie profonde.

Charles IX prenait chaque jour, dans les derniers temps de sa vie, un goût plus prononcé pour la musique. Depuis qu'il était obligé de renoncer aux exer-

-i 66 BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.

cices violents, sans lesquels, comme l'écrivait Catherine de Médicis a M. de Matignon : « il estoit pour vivre longtemps 5 » depuis qu'il n'avait plus ni la chasse ni la paume pour se distraire , il eut recours à l'art qui l'avait toujours vivement ému. Seulement il n'y avait à sa cour, il n'y avait ni à Paris, ni en France, aucun musicien qui réalisât ce que rêvait son imagination. Il songea à Orland de Lassus ; il voulut avoir ce grand maître pour directeur de sa chapelle ; il le voulut avec cette énergie qu'apportent dans leurs derniers désirs les malades dont les jours sont comptés. Il fît faire à Lassus des offres magnifiques, et Catherine de Médicis joignit ses instances à celles de son fils, dans l'espoir que le talent de l'artiste, s'il n'avait pas le pouvoir de guérir Charles, saurait au moins adoucir ses souffrances.

Malgré les promesses brillantes qui lui étaient faites, Orland de Lassus hésitait à quitter Munich. La reconnaissance l'attachait au duc Albert.- mais celui-ci, ne voulant pas qu'un sentiment si honorable fût un obstacle à la fortune de son maître de chapelle, lui donna lui-même le conseil de se rendre au vœu du roi de France. Lassus partit. Il était à peine arrivé à la moitié de son voyage, qu'il apprit la mort de Charles IX. Rien ne l'appelait plus en France ; il reprit le chemin de Munich , et le duc lui rendit ses fonctions.

Page 1