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CHAPITRE XII

Orland de Lassus, prince des musiciens, anobli par Maximilien, fait chevalier de l'Eperon d'or par le pape et décoré de la croix de Malte par Charles iX. — Grand nombre et importance de ses travaux. — Manuscrits des Psaumes. — Affaiblissement de ses facultés. — Sa mort. — Sa descendance. — Orland de Lassus et Palestrina.

Ce n'était pas en vain que les contemporains d'Orland de Lassus lui avaient décerné le titre de prince des musiciens. Il était le premier des compositeurs de son temps, et par son génie, et par l'admiration qu'excitaient ses ouvrages, et par les honneurs dont il était comblé. Quand l'empereur Maximilien lui donna, à la dièle de Spire, le 7 décembre 1570 , des lettres de noblesse transmissibles à ses descendants,

ce fut dans les annales de l'art une chose nouvelle et d'une haute signification, car les titres nobiliaires avaient alors le prestige qu'ils ont en partie perdu, et pas un musicien n'aurait osé rêver une telle distinction. Quatre ans plus tard , le pape Grégoire XII octroyait à Lassus une faveur insigne, en le créant chevalier de l'Éperon d'or. La cour du duc de Bavière fut témoin de la cérémonie dans laquelle deux gentilshommes romains lui remirent les insignes de l'ordre avec le cérémonial accoutumé. Le roi de France, enfin, lui donna la croix de Malte.

Ces honneurs n'éblouissaient pas Orland de Lassus. Ni la vanité, ni l'ambition ne le préoccupaient; il poursuivait ses travaux avec la même tranquillité d'esprit, avec la même activité. De quelque facilité de conception qu'il ait été doué, il lui a fallu une application soutenue pour composer un nombre aussi prodigieux d'ouvrages. Plusieurs années avaient été employées par lui en voyages; sa place à la cour du duc de Bavière n'était certes pas une sinécure, car il n'y avait pour ainsi dire pas de jour où la chapelle qu'il dirigeait ne fût réunie pour faire entendre à ce prince ami des arts quelques morceaux religieux ou profanes. Et cependant, nous l'avons déjà dit en défendant Lassus du reproche d'infécondité que lui adressait avec si peu de fondement le partial historien de Paleslrina , il trouva le temps d'écrire près de deux mille quatre cents pièces, parmi lesquelles il en est de considérables. Ses compositions religieuses atteignent le chiffre d'environ seize cents , savoir : 1209 motets ou Cantiones sacrœ, 180 Magnificat, ôi hymnes, 51 messes entières, 19 litanies, 13 lamen-

talions, des psaumes, des offices propres, et beaucoup d'autres chants d'église qu'il serait trop long d'énumérer. Les morceaux de musique profane forment un total de 765 morceaux divisés en : 571 chansons françaises, 255 madrigaux, 61 chansons allemandes, 54 chansons latines, 59 canzo nette } 7 cantates ou dialogues. Qu'on ne croie pas celte liste exagérée. Elle a été dressée par le conservateur de la bibliothèque de Munich , non pas d'après des catalogues . mais sur la vue même des ouvrages du maître dont ce riche dépôt renferme la collection à peu près complète.

Semblable aux peintres dont le génie embrasse les diverses branches de leur art, qui font des tableaux de genre et des paysages, en même temps que des portraits et de grandes compositions historiques, et dont le pinceau facile se plie aux exigences de chaque genre, Lassus savait prendre tous les styles et donner à sa musique tous les caractères. De la plume qu'il avait taillée pour composer une messe ou une lamentation, il écrivait une joyeuse chanson. Cette souplesse de talent est le propre des organisations riches et puissantes. L'artiste qui n'a qu'une forme et qui ne sait présenter ses pensées que sous un même aspect, est évidemment incomplet, quelque habileté qu'il déploie dans la sphère étroite où il s'est placé. La musique religieuse de Lassus est d'un style dont la noblesse contraste avec le mauvais goût dont les musiciens qui l'avaient précédé.ainsi que ses c ntemporains. firent preuve dans ce genre de composition. En revanche, ses chansons ont, en général, un tour d'une grâce naïve et charmante.

Les éditeurs des œuvres d'Orland de Lassus s'évertuaient à trouver des titres pompeux qui répondissent à l'excellence du contenu de leurs recueils et à la haute renommée du maître. C'étaient : le Thrésor de musique, la Fleur des chansons musicales , des Cantiones suavissimœ } etc. Tantôt l'auteur de ces ouvrages si recherchés est qualifié de prince des musiciens, tantôt on l'appelle V Orphée moderne. Tout maître de chapelle qu'il fût, Lassus prenait souvent, pour les mettre en musique, des paroles trèslibres. C'était, sans doute, fort innocemment et sans la moindre arrière-pensée de scandale. Nous avons déjà dit que nos ancêtres avaient les oreilles moins prudes que nous. Il parait cependant qu'on commençait à exiger plus de décence des faiseurs de chansons, car un éditeur scrupuleux en matière de morale publique, conçut le projet, projet qu'il exécuta, de placer de nouvelles paroles sous les mélodies que déshonoraient, suivant lui, un texte trop libre. Il explique les motifs qui lui ont fait opérer cette substitution dans une préface mise en tête de son édition, et dont voici le sens : Les paroles accommodées à la musique d'Orland, dans les recueils de chansons imprimés à Paris et à Louvain, sont profanes et lascives. En supprimant par-ci par-là quelques mots et en les remplaçant par d'autres de manière à ne déranger ni la mélodie, ni le rhythme, l'éditeur croit avoir rendu ces mêmes chansons honnêtes et chrétiennes. Quelques-uns trouveront peut-être que la musique a perdu de sa grâce, par la raison qu'Orland l'avait appropriée à l'esprit des paroles; mais ce qui le tranquillise (l'éditeur), c'est qu'une telle plainte

ne sortira que- de la bouche de ceux dont le cœur est souillé par les puent fines dont beaucoup de poêles français ont infecté le monde. Or il est bien décidé à déplaire à de telles gens; si le nouveau recueil les fâche, ils peuvent achever de se corrompre avec leur vilaine musique. Il serait bien à désirer, ajoute-t-il, qu'Orland employât les grâces dont l'a orné le Saint- Esprit à reconnaître et à magnifier celui de qui il les tient, comme il l'a fait en quelques motets et psaumes latins. L'éditeur juge inutile de louer la musique de Lassus , car on pourrait lui répondre comme un ancien répondit à celui qui entamait un panégyrique d'Hercule : Qui est-ce qui songe à le blâmer?

Lassus était au besoin son propre poète \ il a fait les paroles de plusieurs chansons , et sans le flatter outre mesure, on peut dire qu'elles ne sont pas inférieures à celles que lui fournissaient les écrivains du temps. Il avait parfois de singulières fantaisies; ainsi, par exemple, il ajusta de la musique sur les vers si connus de Virgile :

Tityi e, tu patulœ recubans sub tegraine fagi.

une autre fois il prit pour texte une ode d'Horace. L'étrange idée lui vint aussi de composer une mélodie sur ce couplet :

Quand un cordier cordant Veut corder une corde, Etc

qui ne paraît cependant pas fait pour inspirer un musicien.

Nous avons dit quel appréciateur éclairé Lassus avait dans le duc Albert. Ce prince écrivit un panégyrique de son maître de chapelle, et certes c'était une chose inusitée, de voir le serviteur loué par celui qui avait le droit de se dire son seigneur. Le duc fit plus encore pour la gloire du grand artiste, lorsqu'il chargea les plus habiles calligraphes et les miniaturistes les plus renommés d'exécuter une copie d'une partie de ses compositions. Peut-être eut-il l'intention de réunir ainsi en un seul monument les œuvres complètes de Lassus; mais si telle fut sa pensée, il dut reconnaître bientôt qu'il ne verrait, jamais la fin d'une entreprise aussi gigantesque. Les scribes et les peintres se mirent à l'œuvre et s'attaquèrent en premier lieu aux fameux Psaumes de la Pénitence, que le duc leur avait désignés. L'exécution de la copie de ces seuls morceaux coûta six années entières d'un travail assidu, et des sommes qui eussent vidé les coffres du prince bavarois, si l'on eût continué sur ce pied. Le manuscrit des Psaumes de la Pénitence forme quatre volumes in-folio. Les deux premiers volumes renferment les psaumes en musique ; c'est là l'œuvre de Lassus. Les deux autres sont consacrés à la description des peintures contenues dans les précédents. Les miniatures sont d'une grande beauté et en nombre infini. On y voit, dans une suite de sujets naïvement et ingénieusement composés, le duc Albert, sa famille et les principaux personnages de sa cour. L'intérieur de la chapelle du prince y est représentée pendant l'exécution d'une messe; Orland de Lassus s'y trouve à la tête de ses musiciens. Les portraits du compositeur, du calligraphe, du miniaturiste, du

relieur et de l'orfèvre qui ont concouru à l'exécution matérielle de ce précieux ouvrage, complètent la série des illustrations. Les quatre volumes des Psaumes de la Pénitence sont reliés en maroquin rouge et garnis d'ornements magnifiques, tant en vermeil qu'en argent. Au dehors comme au dedans, cette collection est un chef-d'œuvre. H. Dehnotte en a donné une description très-détaillée dans l'intéressante notice que nous avons déjà citée.

Le duc Albert mourut. Guillaume le Pieux, son successeur, assura à Orland de Lassos les avantages dont il avait joui sous le règne précédent: il y ajouta même le don d'un pet it bien rural aux environs de Munich. Lassus se faisait vieux: il ne pouvrait plus , comme jadis, après avoir rempli ses fonctions de maître de chapelle qui l'occupaient une partie du jour, prendre la plume pour composer. Afin de pouvoir se livrer avec plus de tranquillité à ses travaux, il demanda au duc Guillaume la permission de se retirer, pendant quelques mois de l'année, dans la petite propriété qu'il lui avait donnée. II se réjouissait à l'idée de se trouver chez lui. sur ses terres : il sentait en même temps qu'il avait besoin de respirer l'air pur de la campagne, cet air vivifiant, si précieux aux vieillards et aux enfants. Le duc y consentit, mais à la condition de diminuer son traitement de moitié. Les avantages que Lassus retirait de sa position n'étaient pas tels, que cette perte put le trouver indifférent. Peut-être aussi, comme cela arrive souvent, attachait-il. en avançant en âge, plus de prix à l'argent. Il aima mieux renoncer à ses projets de campagne, à l'air pur. au soleil, que de subir la ré-

Mi BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.

diiction d'appointements imposée par son seigneur et maître. II continua à diriger la chapelle de la cour et travailla avec plus d'ardeur que jamais aux recueils que les éditeurs d'Allemagne, de Belgique, de France et d'Italie se disputaient, assurés qu'ils étaient d'en trouver promptement le débit. Cependant cette assiduité constante, sans trêve ni repos, finit par détendre les ressorts de son intelligence. Un jour, épuisé de fatigue, il partit pour aller visiter cette maison de campagne qu'il ne pouvait pas habiter : à son retour, sa femme, remarquant quelque chose d'étrange dans son regard et d'incohérent, dans ses discours, fit venir un médecin en grande hâte. Jl n'était plus temps. On sauva la vie de Lassus, mais on ne sauva pas sa raison. A dater de ce jour, il n'eut plus même des instants lucides. Sa folie était douce et calme. Il n'avait pas de violents accès de démence 3 son état mental se trahissait seulement par une profonde mélancolie, par un abattement que rien ne pouvait surmonter. Le corps agissait encore chez lui; mais les sources de la vie intellectuelle étaient taries. Cette triste situation ne fut pas de longue durée. Lassus mourut, et bien qu'il fût étranger, la perte d'un si grand artiste fut considérée à Munich et dans toute la Bavière comme une calamité publique. Quelle est la date de la mort d'Orlaud de Lassus? C'est un point sur lequel on n'est pas d'accord. Le millésime 1595 est gravé sur son tombeau qui a été découvert depuis peu de temps; c'est vraisemblablement à cette année qu'il faut rapporter un événement qu'aucun autre document ne fixe d'une maxime authentique.

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Orland de Lassus a fondé une dynastie. Nous ne faisons pas allusion à la noblesse que lui avait octroyée Maximilien , avec faculté de la transmettre à sa descendance. C'est l'artiste que nous considérons en lui, et sa généalogie musicale est la seule dont il puisse être question ici. Lassus eut plusieurs fils qui furent compositeurs, comme lui, et, comme lui, attachés à la chapelie du duc de Bavière.

Ferdinand de Lassus, fils aîné d'Orland, fut d'abord musicien de la chapelle du comte de Hohenzollern, en attendant sans doute qu'une place vînt à vaquer dans la brillante phalange dirigée par son père. Cette occasion se présenta en 1595; il prit rang parmi les ténors de la chapelle du duc de Bavière. Après la mort de son père, un certain Jean à Testa, précédemment chef en second de cette musique célèbre, en eut la direction par droit d'ancienneté ; mais il se retira au bout de peu d'années, et Ferdinand de Lassus fut investi du titre qu'il pouvait considérer comme faisant partie de son héritage. À la direction de la chapelle on avait réuni celle de l'école des enfants de chœur, qu'il était chargé de surveiller et d'instruire. Il mourut en 1609, après avoir rempli six années seulement ses doubles fonctions. Ferdinand de Lassus ne fut qu'un musicien médiocre; il a laissé des Cantione* sacrw suavissimœ qui n'ont de suave que leur titre.

Rodolphe de Lassus , second fils d'Orland , fut , comme artiste, plus digne que son frère du nom qu'il portait. Ii devint organiste et maître de chant de la chapelle du due de Bavière. Sa réputation d'excellent compositeur était si bien établie, que Gustave-Adolphe, étant venu à Munich en 1G22. lui rendit une visite et

lui fit la commande de plusieurs morceaux. Rodolphe de Lassus mourut en 1625. On a de lui des chants sacrés qui dénotent un talent véritable. Quelques-uns de ses motets et de ses madrigaux ont été imprimés à la suite des recueils des œuvres de son père.

Le dernier musicien de la dynastie des Lassus fut Ferdinand de Lassus , fils de Ferdinand et petit-fils d'Orland. Il fit partie de la chapelle ducale comme enfant de chœur, se rendit en Italie où il passa quelques années, et, à son retour en Allemagne, entra au service de l'électeur Maximilien. On ignore le molif qui le porta à échanger, après quatre années d'exercice, ses fonctions de mattre de chapelle contre une place de juge de district. Il aura probablement reconnu que la musique était moins chez lui une affaire de vocation, qu'une tradition de famille.

Si nous nous sommes longuement étendu sur Orland de Lassus. sur sa carrière si bien remplie, sur ses travaux si importants et si nombreux, c'est qu'il n'est pas de musicien qui fit plus que cet artiste éminent pour la gloire de l'école belge. Lassus fut. pour l'art auquel nous consacrons ce livre, ce que fut Rubens pour la peinture. Le maître de qui l'on a pu dire sans flatterie :

Hic ille est Lassus lassum qui recréât orbem, Discordemque suâ copulat harmoniâ.

ce maître dont les compositions récréèrent, en effet, le monde entier et auquel les plus grands princes rendirent hommage, croyant s'honorer par les distinc-

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lions dont ils le comblaient, méritait bien qu'on lui consacrât quelques pages.

C'est une singulière destinée que celle de cet homme qui, après avoir amassé tant de gloire, après avoir produit tant d'ouvrages classés an premier rang dans toutes les branches de son art, périt misérablement, privé non-seulement de l'intelligence supérieure qui le distinguait , mais même des facultés les plus vulgaires.

La grande renommée d'Orland de Lassus aurait moins de signification à nos yeux, si le sort avait voulu qu'aucun autre musicien digne de lui disputer les suffrages de la foule ne fût né de son temps. Ce qui l'élève à nos yeux , c'est qu'il a pour contemporain Palestrina, homme de génie comme lui, novateur comme lui, et non moins que lui capable d'exciter de vives admirations. Palestrina et Lassus parcourent simultanément les diverses phases de leur carrière. Ils naissent à quelques années d'intervalle, parviennent jeunes à la célébrité, donnent jusqu'à leurs derniers moments des témoignages de leur fécondité, et meurent en même temps. Nous ne chercherons pas à dissimuler la supériorité de Palestrina sur son rival dans la composition de la musique religieuse de grand style. Mais s'il a plus de science et s'il comprend mieux ce qui sied à la dignité de l'Église, en revanche il est doué d'un génie moins inventif, ses mélodies ont moins de charme , moins de spontanéité. Il n'a pas la souplesse de talent qui fait passer de la forme grave à la forme légère. Les esprits trop sérieux approuveront Palestrina d'être resté sur les hauteurs de l'art, évitant à sa muse le contact des

frivolités mondaines. Nous pensons, nous, que la musique qui va trouver l'homme chez lui , qui le distrait, l'émeut, l'égayé, le console, n'a pas moins d'importance que celle qui l'attend sous les voûtes majestueuses du temple et qui le seconde dans l'accomplissement de ses pieux devoirs. Nous admirons autant Lassus dans ses chansons si naïves et si gracieuses, où brillent tour à tour tant de sentiment et tant de gaieté, que dans les psaumes dont l'exécution calmait les angoisses de Charles IX.

Palestrina et Orland de Lassus, voilà les deux noms glorieux qui dominent dans les annales musicales de près d'un demi-siècle. Partout ailleurs qu'en Italie , celui du compositeur belge est plus répandu , plus populaire. Les Italiens eux-mêmes le placent tout près du premier de leurs maîtres, et Grégoire XIII l'estime assez pour lui conférer publiquement une dignité dont aucun autre musicien n'avait été revêtu avant lui. Ces faits parlent assez haut en faveur d'Orland de Lassus et de l'école dont il fut le plus digne représentant.

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