I.ES MUSICIENS nrxr.ES. S
prostituaient leur art, et dont le nombre ne cessait de s'accroître, n'osaient même plus prendre le nom de Bardes. Aux chants de guerre . aux chants d'amour, avaient succédé des chansons licencieuses. Les excès de ces artistes de bas étage provoquèrent plusieurs édits de Charlemagne et de Louis le Débonnaire pour leur répression.
Quand les armes ont asservi un peuple à un autre peuple, celui des deux qui est le plus éclairé impose à l'autre ses idées, ses usages et ses mœurs. Ce sont quelquefois les vainqueurs qui subissent involontairement cette loi ; souvent aussi, et c'est l'ordre le plus naturel des choses, les vaincus reçoivent de leurs maîtres le bienfait de la civilisation. Telle fut la position des habitants de la Gaule vis-à-vis des Romains. Entre autres choses, ils prirent à ces derniers, qui les avaient empruntés aux Grecs, leurs instruments de musique. Les flûtes de diverses espèces, les trompettes, la cithare, les cymbales et les crotales furent apportées par les légions romaines sur les rives de la Meuse et de l'Escaut. C'était un progrès; la musiqne avait, grâce à ces nouvelles ressources, des éléments de variété qui lui manquaient précédemment: cependant il est probable que les dileltanti de l'époque regrettèrent la harpe des Bardes. Les vieilles institutions ne disparaissent pas sans laisser quelque regret.
Une autre révolution, également fruit de la conquête, mais d'une conquête toute pacifique, vint encore modifier le caractère de la musique de nos ancêtres. Avec le christianisme s'introduisirent dans nos provinces les chants de la nouvelle Église, entiè-
rement différents des mélodies nationales. La difficulté de répandre dans les Gaules la connaissance des principes du chant ecclésiastique , et surtout d'en conserver les traditions, occupa beaucoup le haut clergé. L'ignorance et le mauvais goût de l'époque tendaient constamment à altérer la pureté des textes. En dépit des efforts que faisaient les évêques éclairés pour que les régies posées par saint Ambroise et saint Grégoire fussent observées , ce qu'on chantait dans nos églises ne ressemblait guère à la musique employée dans les basiliques de Rome pour la célébration du culte. Pépin s'occupa des moyens d'arrêter les progrès du mal et fit corriger les antiphonaires en usage dans le pays qu'il gouvernait, par deux chanteurs romains auxquels le pape Vitalien avait donné cette mission spéciale. Charlemagne, dont le vaste génie suffisait à tout et qui trouvait du temps à donner aux plus petits détails de l'organisation civile ou religieuse de son empire , s'occupa sérieusement de la réforme du chant ecclésiastique. Éginhard nous apprend que ce prince était bon musicien lui-même. Charlemagne commença par envoyer à Rome des ecclésiastiques chargés d'étudier à fond la méthode de chant de saint Grégoire et d'en transmettre la connaissance à leur retour- mais cette tentative demeura sans résultat , soit que les ecclésiastiques se fussent mal acquittés de leur tâche, soit qu'ils eussent rencontré chez les chantres ignorants une trop forte résistance.
Charlemagne ne se laissa pas décourager par l'insuccès d'un premier essai. 11 fit venir des chanteurs romains qu'il mit à la tête des écoles de Metz et de
Soissons. Ce furent les écoles modèles: mais elles devinrent bientôt insuffisantes et l'on en fonda de nouvelles à Orléans, à Lyon, à Sens, à Paris, à Dijon et à Cambrai. Cette dernière exerça surtout une utile influence sur l'état de la musique religieuse dans les provinces comprises entre la Meuse et l'Escaut. Pour donner l'exemple , l'empereur institua à sa cour une école et une chapelle où il chantait lui-même , ainsi que sa famille, les offices selon la méthode de saint Grégoire.
Un chroniqueur rapporte une anecdote qui prouve d'une part l'importance qu'attachait Charlemagne à la réforme du chant ecclésiastique, et de l'autre l'obstination des résistances qu'il eut à vaincre. L'empereur était allé célébrer la Pâque à Rome. Durant les fêtes auxquelles il assista, une querelle s'éleva entre les chantres français et les chantres romains. Les Français prétendaient qu'ils chantaient mieux , plus agréablement que les Romains ; ceux-ci soutenaient qu'ils étaient plus savants dans le chant ecclésiastique, lequel était corrompu , écorché , défiguré par leurs antagonistes. La dispute fut portée devant le seigneur roi. Les Français, se croyant assurés d'avance de son appui, raillaient les chantres romains, qui, fiers de leur grand savoir et comparant la doctrine de saint Grégoire à l'ignorance des Français, les traitaient sans façon de rustres, de sots, voire de grosses bêtes {bruta animalia). Appelé à prononcer entre eux, Charlemagne dit à ses chantres : « Déclarez-nous quelle est l'eau la plus pure et la meilleure, celle qu'on tire de la source vive d'une fontaine ou celle qu'on puise à des ruisseaux qui l'amènent de très-
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loin? » Tous répondirent sans hésiter que l'eau de la source était la plus pure et que celle des ruisseaux était d'autant plus altérée, qu'elle avait parcouru un plus long trajet. « Remontez donc, reprit le seigneur roi, à la fontaine de saint Grégoire, car vous avez évidemment corrompu la mélodie ecclésiastique. » Charlemagne demanda au pape Adrien des chantres qui pussent venir en France corriger le chant de ses églises. Le pape lui donna Théodore et Benoît, deux chantres très-savants qui avaient été instruits par saint Grégoire, ajoutant des antiphonaires que le pontife avait notés lui-même en notation romaine. De retour en France, le seigneur roi envoya un des chantres à Soissons et l'autre à Metz. Il ordonna que les maîtres de chant des églises de tous les diocèses vinssent leur apporter leurs antiphonaires à corriger et apprendre d'eux à chanter. Ainsi furent rectifiés les antiphonaires français que chacun avait altérés par des additions et des retranchements faits suivant sa fantaisie; ainsi les chantres des Gaules apprirent la notation romaine qu'ils ont appelée depuis lors notation française. « Quant aux sons tremblants, flattés, battus et coupés, ajoute le chroniqueur, les Français ne purent jamais bien les rendre; ils font plutôt des chevrotements que des roulements, à cause de la rudesse de leur voix. La première école de chant fut toujours celle de Metz. Autant le chant romain surpasse celui de Metz, autant le chant de Metz surpasse celui des autres églises françaises. »
Si les chantres du centre et du midi de la France avaient dénaturé le chant ecclésiastique à cause de
leur éloignement de la fontaine de saint Grégoire, pour nous servir de l'expression du chroniqueur, à plus forte raison ceux de la Belgique devaient-ils s'être égarés, puisqu'une plus grande distance les séparait de cette source pure. Il y eut, sans doute, fort à faire pour corriger leurs antiphonaires et pour leur apprendre à chanter selon les bonnes traditions. Quoi qu'il en soit, grâce aux mesures prises par Charleinagne, la musique ecclésiastique fut sauvée d'une pleine décadence. Sans sa puissante initiative, sans le secours que lui prêtèrent les chantres de Rome, cet art se fût si complètement écarté de sa route, qu'il eût offert bientôt un chaos inextricable. Ses réformes n'aboutirent malheureusement pas tout à fait au but qu'il s'était proposé, but qui était de fixer d'une manière définitive les règles du chant d'église. De nouvelles altérations, moins graves que celles auxquelles il avait fait remédier, mais qui attestaient encore l'ignorance des chantres , en même temps que leur entêtement, ne tardèrent pas à s'introduire dans le texte musical des offices. À l'exemple de son prédécesseur, Louis le Débonnaire envoya à Rome un de ses ministres demander au pape un antiphonaire d'après lequel il se proposait de faire corriger de nouveau ceux de France. Chose étrange, il n'en existait plus un seul dont la pureté pût être garantie. Les chantres romains eux-mêmes, ne procédant plus que par tradition , s'écartaient aussi des règles prescrites par saint Grégoire. On demandera peut-être comment, après aussi peu de temps, les copies authentiques déposées dans les écoles créées en France, et dont il vient d'être parlé, avaient
toutes disparu? Il ne faut pas oublier que les chantres s'étaient soumis à contre-cœur à la réforme qu'on leur avait imposée. Il est naturel de penser qu'ils reprirent leurs anciennes allures , dès que la toute-puissante autorité de Charlemagne cessa de peser sur eux. Nous aurons plus d'une fois, dans le courant de ce livre, l'occasion de signaler le penchant des hommes auxquels était confiée la garde des traditions de la musique religieuse, à altérer le chant ecclésiastique, et les efforts faits par l'autorité dont ils relevaient [tour les ramener dans une meilleure voie.
L'introduction dans les églises d'Occident de l'instrument qui seul a jamais convenu et conviendra jamais à l'accompagnement des hymnes religieuses, date du milieu du vme siècle. Nous en faisons ici une mention spéciale, parce que son apparition dans des contrées voisines de la Belgique fait supposer que nos temples chrétiens ne furent pas les derniers à l'adopter. On comprend qu'il est question de l'orgue.
Suivant l'opinion la plus généralement admise, l'orgue serait originaire de l'Orient. Se fondant sur une autorité fort douteuse, plusieurs écrivains ont voulu prouver que les Hébreux connaissaient cet instrument. Il aurait existé, suivant eux, à Jérusalem, un orgue dont la force était telle, qu'on aurait pu l'entendre du mont des Oliviers. D'autres prétendent que les Romains avaient sinon des orgues tout à fait semblables aux nôtres, du moins des instruments construits sur le même principe. Il a été écrit de longues et savantes dissertations sur cette matière ; ce n'est point ici le lieu d'en examiner le contenu. Il
nous suffira de rechercher l'époque où le premier orgue pneumatique fut introduit dans les Gaules. Eu 757, l'empereur Constantin Copronyme envoya à Pépin un orgue que ce prince fit placer dans l'église de Saint-Cornille, à Compiègne. C'est Éginhard qui nous fournit l'indication de ce fait. Un annaliste du xvr siècle a dit, en parlant de cet instrument, que c'était une grande machine avec des claviers pour les mains et pour les pieds. Il est plus que probable qu'en s'exprimant ainsi, il donnait, non pas la description du présent fait à Pépin , mais celle des orgues qu'il avait sous les yeux et que, dans son ignorance, il croyait n'avoir pas été différentes huit siècles auparavant. L'orgue envoyé à Pépin était, sans doute, petit et d'une construction fort imparfaite , ce qui n'empêcha pas qu'il ne fît une grande sensation dans un pays où l'on n'avait encore rien vu de pareil.
L'orgue, étant connu en Occident, devait s'y répandre et devenir d'un usage général dans l'église chrétienne. En 826 , Louis le Débonnaire en lit construire un pour le palais d'Aix-la-Chapelle, par un prêtre nommé Georges et Grec d'origine. Les orgues ne tardèrent pas à se multiplier en Allemagne et en Belgique. Ils y étaient en grand nombre avant qu'il en existât un seul en Italie. Le pape Jean VIII, élu en 872, écrivit à l'évêque de Freising, en Bavière, pour le prier de lui envoyer un orgir , avec un artiste capable de le jouer et d'en construire d'autres. Non seulement les orgues s'introduisirent dans les églises pour servir à l'accompagnement des chants sacrés; mais on les réduisit à de plus petites proportions pour les employer dans la musique profane. Il y
eut des orgues portatives que les exécutants s'attachaient au corps au moyen d'une courroie, et dont ils jouaient d'une main, tandis que de l'autre ils faisaient mouvoir les soufflets. La mode en subsista longtemps, car dans les miniatures des manuscrits des xivc et xvc siècles, on voit encore des figures de musiciens jouant de ces instruments. Dans de trèsanciennes peintures, sainte Cécile est représentée promenant les doigts sur le clavier d'un orgue qu'elle tient de la main gauche en l'appuyant contre son corps; des anges mêlent ailleurs l'orgue à leurs concerts. L'auteur de la Biographie Universelle des musiciens décrit ainsi un instrument de ce génie qu'on peut considérer comme étant d'une grande rareté : « J'ai sous les yeux un petit orgue régal , qui parait avoir été construit au xve siècle et peutêtre au xive, car les peintures dont il est orné sont exécutées au blanc d'œuf. La largeur de la botte qui contient le clavier, les tuyaux en cuivre et le mécanisme des soupapes, n'est que de huit pouces environ et sa hauteur de cinq. Deux soufflets, dont les cavités lui servent d'enveloppe lorsqu'on veut transporter l'instrument, s'adaptent à de petits porte-vent saillants. Les tuyaux, dont le plus long a quatre pouces et demi de diamètre, sont placés dans une position horizontale. Ce ne sont pas ces tuyaux qui chantent lorsqu'on joue l'instrument, mais les anches en cuivre qu'ils contiennent. Ces anches battent sur les parois de leur bec, ce qui donne à leur son une intensité dure et rauque qui surpasse celle de certaines orgues considérables, composées d'une réunion de plusieurs jeux. Ce curieux insl ruinent appar-
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tient au couvent de Beriaimont, à Bruxelles, où on le garde comme une précieuse relique parce qu'il a servi à la fondatrice du couvent, morte au xvie siècle. Sous le l'apport de l'art, c'est un monument important en ce qu'il nous fait comprendre l'effet des petites orgues qu'on voit sur d'anciens tableaux et dans de vieux manuscrits. » L'orgue portatif du couvent de Beriaimont est peut-être le seul de cette dimension qui ait échappé au naufrage des siècles; il est intéressant sous tous les rapports. Les artistes et les antiquaires belges n'apprendront pas sans surprise qu'une pareille curiosité se trouve à Bruxelles même. Il est fâcheux que cet orgue ne soit pas déposé dans un lieu accessible aux hommes d'étude.