CHAPITRE II
L'étude de la musique, négligée dans la première période du moyen âge, commence à être cultivée dans les monastères. — Travaux de Hucbald, moine de Saint-Amand. — Supériorité des musiciens qui pratiquent l'art profane sur les chantres d'église; observations de Hucbald à ce sujet. — Musiciens appelés par les riches à la tin des repas ; ils sont assimilés aux jongleurs. — Chanteurs récitant des scènes dramatiques.— Le Chien de Moniargis. — Francon, écolàtre de Liège. Ses écrits sur la musique.
On sortait d'une époque funeste pour l'esprit humain: il était temps que l'engourdissement intellectuel qui avait marqué les premiers siècles de cette longue période appelée le moyen âge. se dissipât enfin. Alors . comme le disent les auteurs de l'Histoire littéraire de In frowce.'«INon-seulemenl on ne-
gligeait la langue latine, mais on avait même quelque honte de la parler. La grammaire était souverainement méprisée. On redoutait la dialectique comme une amazone qui va au combat l'épée à la main. On rejetait la géométrie et l'arithmétique comme autant de féeries, et l'on ne parlait de la musique que comme d'une bête de mauvais augure. » Peu à peu on vit renaître le goût des lettres. Les monastères, asiles de la paix et de l'étude, devinrent, le refuge où les sciences furent préservées d'une perte complète. Quelques hommes heureusement organisés y consacraient leurs loisirs aux travaux de l'esprit. C'était peu de chose, sans doute, que leur savoir. Quelque bien doués qu'ils eussent été par la nature , ils n'avaient pu éviter entièrement l'influence des erreurs et des préjugés de leur temps; mais ils n'en rendirent pas moins un grand, un immense service aux lettres, en conservant le dépôt des monuments de la littérature ancienne. Sans les copies qu'ils exécutaient pour les bibliothèques de leurs communautés, et que d'autres reproduisirent après eux, combien de chefs-d'œuvre des écrivains de la Grèce et de Rome ne fussent jamais parvenus jusqu'à nous! Tous ne se contentèrent pas d'appliquer leur patience et leur talent calligraphique à la transmission des idées d'autrui. Quelques-uns eurent l'ambition, autant que l'ambition leur était permise, de penser et de confier au vélin les fruits de leurs méditations.
Parmi les branches des connaissances humaines que les moines érudits cultivaient de préférence, la musique figurait en première ligne. Cet art n'était pas considéré, ainsi qu'il le fut depuis, comme un
délassement frivole; on l'estimait à l'égal des sciences les plus dignes de considération. Voici comment s'expriment encore sur ce point les savants auteurs de Y Histoire littéraire de la France : « L'attention singulière que l'on donna à cultiver la musique fait croire qu'on la regardait comme un des arts libéraux les plus nécessaires et qu'elle était beaucoup au-dessus de l'idée que nous en avons aujourd'hui. L'on peut se rappeler le grand nombre d'écrits qui furent faits au siècle précédent sur ce sujet. Le xe siècle n'en vit ^uiiie moins éclore sur la même matière, et les écrivains des siècles postérieurs ne donnent presque point l'éloge des hommes de lettres de ce temps-là, qu'ils n'y fassent entier, comme un titre d'honneur, les connaissances qu'ils avaient de la musique. Il n'y avait point d'école où l'on n'en donnât des leçons, et les plus grands maîtres, tels que Rémi d'Auxerre, Hucbald de Saint-Amand, Gerbert et Abbon, l'enseignaient avec le même soin que les plus hautes sciences. ;•
Hucbald, dont on vient de lire le nom, fut une des lumières de science musicale au moyen âge. C'est, par ordre de date, le premier musicien célèbre que puisse revendiquer la Belgique. Hucbald est né vers 840. Décidé à embrasser la vie claustrale . il alla trouver son oncle, le célèbre Milon, qui dirigeait l'école de l'abbaye de Saint-Amand, au diocèse deTournay. et qui le guida dans ses premières études. L'élève profila si bien des leçons qui lui furent données, il fit des progrès si rapides dans les lettres . dans les sciences et surtout dans la musique, qu'au bout de peu d'années il surpassa son maître. Miion avait consenti à le
prendre sous sa protection et à lui permettre de s'instruire à son école; mais quant à souffrir qu'il devint plus savant que lui-même et qu'il éclipsât sa renommée, c'était une autre affaire. L'oncle fut jaloux du neveu et ne laissa échapper aucune occasion de faire peser sur lui le poids de la discipline monacale. De pareils sentiments ne s'accordent guère avec les principes d'humilité dont un moine devait faire profession. Cependant une circonstance vint accroître le ressentiment de Milon contre son élève et déterminer une rupture entre eux. Hucbald osa composer pour la fête de saint André le chant d'un office dont chacun fit l'éloge. C'en était trop ; Milon chassa de son monastère le jeune homme assez audacieux pour avoir du mérite sans sa permission.
Hucbald quitta l'abbaye de Saint-Amand. Il alla à Nevers et y ouvrit une école. Le savoir qu'il avait acquis, il le transmit à d'autres. Il eut de nombreux élèves auxquels il enseigna les sciences et surtout la musique, objet de ses prédilections. Ce fut à Nevers qu'il composa des chants en l'honneur de sainte Célinie. en même temps qu'il écrivit la vie de cette sainte et celle de sainte Juliette. Voulant se perfectionner dans ses études favorites, il quitta Nevers après un séjour de courte durée et alla à Saint-Germaind'Auxerre se placer sous la direction du savant Héric qui le prit au nombre de ses disciples.
Milon ne tarda pas à se repentir de sa conduite à l'égard de son neveu, conduite qui n'était ni d'un bon parent, ni d'un bon chrétien. Il fit savoir à Hucbald qu'il souhaitait de lui voir oublier ses torts. Comme celui-ci n'avait ni fiel ni rancune, une franche
réconciliation vint faire disparaître jusqu'au souvenir de leurs divisions. Hucbald donna à son oncle un gage d'affection qui prouva la sincérité de son retour. L'évêque de Nevers lui avait permis, comme marque de haute estime, d'enlever le corps de saint Cyr. Il prit ces précieux restes et les transporta à l'abbaye de Saint- Amand. Les reliques étaient à cette époque l'objet d'une vénération qui allait jusqu'au fanatisme. Les monastères se les disputaient avec acharnement, et ne reculaient pas même devant la violence pour se les dérober les uns aux autres, bravant en cela les censures des autorités supérieures de l'Église. On juge si le présent que fit Hucbald à l'abbaye de Saint-Amand fut bien reçu de Milon. Ce dernier étant mort peu de temps après, son neveu fui appelé à lui succéder.
Hucbald se livrait sans relâche à ses travaux littéraires, en même temps qu'à la rédaction de ses traités de musique. Il fit l'éloge des chauves dans un poème qu'il dédia à Charles le Chauve. Cet ouvrage bizarre renferme cent trente-six vers , divisés en douze petits chapitres. A la singularité du sujet, l'auteur en a ajouté une autre , en s'efforçant de n'employer que des mots qui commencent par un C, première lettre du nom du personnage puissant qu'il voulait honorer. Ainsi que le font remarquer les savants critiques de la congrégation de Saint-Maur, cette affectation lui a coûté un travail dont on cherche vainement l'utilité. Le premier vers de la préface se trouve répété en tête de chaque chapitre. Ces subtilités littéraires n'étaient pas rares dans la latinité du moyen âge; elles avaient probablement leurs admirateurs.
L'histoire ne nous apprend pas si Charles le Chauve se montra reconnaissant de l'hommage du moine de Saint-Amand.
Rodulfe, abbé de Saint -Berlin, pour relever l'école de son abbaye, appela à son aide Hucbald dont la réputation d'homme savant s'était répandue au loin. Hucbald se rendit à celte invitation. Il avait formé d'excellents élèves auxquels il laissa la direction de son école. Bien que plus âgé que lui. Rodulphe se mit au nombre de ses disciples. Quand il eut placé l'école de Saint-Bertin sur un pied respectable. Hucbald manifesta le désir de retourner à son monastère. Avant qu'il ne s'éloignât, Rodulfe voulut lui faire accepter une terre considérable dans le Vermandois: mais il était sans ambition, et s'il accepta le don qui lui était offert, ce fut pour le remettre, en partant, aux moines de Saint-Bertin.
Des prélats éclairés donnaient, en France, beaucoup de soin à l'organisation des écoles ecclésiastiques qui étaient, à cette époque où l'on faisait enfin quelques efforts pour sortir de la barbarie et de l'ignorance, les grands ateliers de la science. L'exemple de Milon et de son neveu n'avait pas peu contribué à imprimer aux études un mouvement d'activité. Il est à remarquer que lorsqu'on voulait établir quelque nouvelle école,on s'adressait au moine de Saint-Amand pour présider à son organisation : il est à remarquer encore que les différentes institutions de ce genre fondées sous les auspices et avec la coopération de Hucbald devinrent célèbres par la suite. Foulques, archevêque de Reims, voulait rétablir les deux écoles de son église qui périclitaient. Il écrivit à Hucbald
pour le prier de venir les diriger concurremment avec Rémi d'Auxerre. Hucbald allait partout où la science réclamait son appui , de même que les preux de son temps couraient là où l'on tirait l'épée. Les deux savants firent merveille ; grâce à Hucbald et à Rémi d'Auxerre, les écoles de Reims furent comptées au nombre des plus florissantes du royaume de France. Il en sortit un grand nombre de personnages renommés pour leur savoir. Hucbald vit son talent de musicien mis à contribution pendant son séjour à Reims. Les moines de Saint-Thierry désiraient avoir un office de nuit propre à être chanté à la solennité de la fête de leur patron. Ils eurent recours à Hucbald qui le composa et leur en fil présent.
La réputation d'Hucbald s'était étendue jusqu'à la cour de France , car il est dit à la fin d'un diplôme de chancelier du royaume accordé par Charles le Simple à Foulques , en 899 , qu'il fut octroyé à la demande d'Hucbald, « mediante Hucbaldo mouacho. » Charles le Simple avait-il voulu acquitter la dette de son prédécesseur? ou bien Hucbald, après avoir fait l'éloge des chauves, avait-il chanté les louanges des simples dans quelque écrit qui se sera perdu ?
Après la mort de Foulques , Hucbald retourna à Saint-Arnaud, lieu où s'étaient écoulées ses jeunes années et qui avait conservé toutes ses affections. C'était là qu'il aimait à se retirer, quand les intérêts de la science ne l'appelaient pas ailleurs. Désormais il resta dans cette paisible retraite et se livra avec une ardeur soutenue à ses travaux littéraires, en même temps
qu'à la rédaction de ses traités de musique. Heureux était le sort de ceux qui, dans ces temps de barbarie où régnait la violence et où les hommes étaient livrés à de continuelles appréhensions, pouvaient s'isoler ainsi ! Jugeant les choses au point de vue des idées actuelles, beaucoup de gens sont disposés à plaindre les hommes austères qui, renonçant aux jouissances terrestres que Dieu a départies à ses créatures, se confinaient dans des cloîtres silencieux, partageant leur triste et monotone existence entre la prière et le travail. Cependant ceux-là échappaient à tant de misères et la part des joies de ce monde dont ils faisaient le sacrifice était si mince, que leur condition, loin de devoir être prise en pitié, était au contraire la plus digne d'envie. Lorsque, enfermés dans leurs grands cloîtres aux portes desquels venaient expirer les agitations et le tumulte des passions humaines, ces moines studieux consacraient à la méditation des heures qu'aucun soin fâcheux ne venait leur disputer, ils louaient Dieu, assurément, du destin qui leur était réservé.
Hucbald mourut à Saint- Amand le 20 juin 950. I! avait, vécu quatre-vingt-dix ans et il en avait employé soixante-cinq à ses laborieux travaux. Rare exemple d'une carrière littéraire aussi longue que bien remplie. Il fut mis dans la même tombe que son oncle Milon, soit qu'il en ait exprimé le désir à ses derniers moments , soit que les moines de son abbaye aient voulu consacrer par cet acte suprême la sincère réconciliation de deux hommes éminents, un moment divisés.
Le plus important des ouvrages du moine de Saint-
Ainand est un traité de musique élémentaire, inlitulé : Musica Euchiriades. On y trouve l'indication d'an système de notation que les érudits assurent avoir été imaginé par lui, bien qu'il ne s'en dise pas {inventeur, sans cloute par un excès de modestie rare dans tous les temps , et qui l'est surtout dans celui où nous vivons. Hucbald se montre dans cet ouvrage fervent admirateur de la musique des Grecs. C'est sur leurs principes qu'il fonde sa théorie. Les autres traités de notre auteur sont relatifs à diverses branches de l'art clans lequel il avait acquis un savoir qu'aucun de ses contemporains n'a égalé.
Dans un commentaire sur le chant des psaumes . Hucbald fait des remarques qui trouveraient encore aujourd'hui de justes applications. Voici comment il s'exprime : « Le devoir de notre charge, pour nous qui nous sommes dévoués à la célébration des louanges de Dieu, doit être rempli , non-seulement dans son entier, mais aussi d'une manière qui puisse le rendre agréable sans blesser les convenances. Aussi devonsnous chercher à nous rendre assez habiles dans l'exercice de notre ministère, afin de pouvoir proclamer le saint nom de Dieu , afin qu'en outre nos chants parviennent à Dieu plus agréables et plus dignes de lui , et que les fidèles qui les écoutent , redoublent pour lui de ferveur et de respect. Car, quoique Dieu doive préférer davantage l'expression du cœur à celle de la voix , il en résultera un double effet s'ils sont joints l'un à l'autre ; c'est-à-dire si au doux accent du cœur se joint cette suave mélodie de la voix qui agite d'un pieux sentiment l'âme des fidèles. Bien que Dieu soit également satisfait de la dévotion de ceux qui ne
peuvent point prendre part à la mélodie, eependant la dévotion de celui qui n'offre pas au Seigneur le mieux et le plus respectueusement possible tout ce qu'il peut lui offrir, n'est pas entière.
« Les joueurs de flûte, de cithare et d'autres instruments , voire même les chanteurs et les chanteuses profanes, font tous leurs efforts, dans leurs chants et dans leur exécution , pour charmer par les ressources de l'art les oreilles de ceux qui les écoutent; mais nous, à qui a été accordé l'honneur d'être les interprètes de la parole divine, pouvons-nous chanter sans art et négligemment les saints cantiques? et ne nous convient-il pas davantage d'employer pour le chant sacré toutes les richesses dont ceux-là abusent pour des frivolités? »
Parlerait-on autrement de ce qui se fait de nos jours et de ce qui devrait être fait? Le passage que nous venons de rapporter est un éclatant témoignage du goût de Hucbald et du sentiment très-juste qu'il avait des convenances de l'art. Il serait difficile de mieux faire apprécier l'importance du rôle que doit jouer la musique dans les cérémonies religieuses Nous serons tout à fait d'accord avec Hucbald, en disant que Findifférence dont la musique ecclésiastique est l'objet, est aussi coupable qu'affligeante. Quoi ! tandis qu'on prend tant de mesures pour que l'exécution de la musique profane soit aussi excellente que possible dans les théâtres et dans les concerts , on paraît trouver que celle des chantres déglise est toujours assez bonne? Toutes les belles voix seront pour la scène, et l'on se tiendra pour satisfait d'entendre résonner sous les voûtes du
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temple des organes rauques et faux? On ne fait pas, enfin, pour le Seigneur ce qu'on fait pour le premier venu qui a payé son entrée à l'Opéra. Lorsqu'on adresse ces observations à de certains membres du clergé trop peu soucieux de la véritable dignité de l'Église, ils répondent que la musique ne doit pas occuper l'attention des fidèles, ce qui arrive lorsqu'elle est trop bonne. Parler ainsi , c'est méconnaître l'esprit de la religion catholique , qui admet la coopération du génie de l'homme, sous quelque forme qu'il se manifeste, à l'acte de la glorification du Très- Haut. Pourquoi ces cathédrales imposantes? pourquoi ces chef-d'œuvre des arts qu'on y voit réunis, ces peintures des grands maîtres , ces fresques , ces mosaïques, ces stalles magnifiques, ces monuments de toute espèce , où la valeur du travail le dispute à celle de la matière , si l'on veut éviter avec tant de soin aux fidèles les sujets de distraction, et si l'on craint qu'une pensée étrangère à la prière puisse les occuper quelques instants? Entrez dans une église au moment de l'office : un demi-jour mystérieux pénètre à travers les verrières peintes, vos yeux se portent sur des tableaux sur lesquels une main habile a représenté les souffrances du Christ ou celles des martyrs de la foi, des nuages odorants s'échappent des encensoirs d'or, tandis que les sons majestueux de l'orgue accompagnent des hymnes solennelles : dites si vous ne sentez pas alors se développer, se fortifier en vous le sentiment religieux? Ecoutez, au contraire, des chantres, à la voix fausse, psalmodier lourdement des mélodies qu'ils dénaturent : votre esprit restera sur la terre et vous aurez hâte de sortir de la maison
du Seigneur. Contrairement à ce que pensent les ecclésiastiques dont nous parlions tout à l'heure . la mauvaise musique est bien plus que la bonne un sujet de distraction pour les fidèles , et elle a de plus l'inconvénient d'être une distraction pénible.
Il est une autre observation qui ressort du passage de l'écrit de Hucbald, et dont les biographes du moine de Saint-Amand n'ont pas apprécié l'importance. Lorsqu'on parle de la musique de l'époque où vivait le savant élève de Milon , c'est toujours de la musique religieuse qu'il s'agit. Il semble que l'art profane n'ait pas eu alors de formes arrêtées et que ceux qui le pratiquaient ne fussent que de misérables histrions. Hucbald nous prouve le contraire, lorsqu'il nous dit que les joueurs de flûte, de cithare et d'autres instruments, voire même les chanteurs et les chanteuses profanes, faisaient tous leurs efforts, dans leurs chants et dans leur exécution, pour charmer, par les ressources de leur art , les oreilles de ceux qui les écoutaient. L'art avait donc des ressources assez étendues ; les musiciens du temps pouvaient donc charmer leurs auditeurs. C'est un homme bien compétent qui nous l'affirme ; il n'y a aucun motif pour suspecter la sincérité de sa déclaration. Hucbald ne faisait pas volontiers l'éloge de ceux qui exécutaient la musique profane, en les mettant ainsi au-dessus des chantres. Il n'eût pas demandé mieux que de pouvoir accorder la prééminence à ces derniers. Comme l'Église seule conservait ses monument, et ses traditions, on sait ce qu'était l'art religieux de cette époque reculée, tandis que pour l'art profane, on en est réduit aux conjectures ou à
quelques passages d'écrivains contemporains dont il faut commenter les paroles souvent obscures.
C'était à la fin des repas qu'on faisait venir ces musiciens dont Hucbald nous vante l'habileté. Nos ancêtres conservaient en cela, comme en beaucoup d'autres choses, les habitudes romaines que leurs conquérants avaient implantées dans les Gaules. Quand les convives, étendus sur leurs bancs garnis de moelleux coussins de plume . s'étaient suffisamment repus de mets épicés, quand ils avaient vidé les larges coupes remplies de vin cuit ou d'hj pocras. ils donnaient un signal , et l'on introduisait des bandes de mimes, de jongleurs, d'histrions, qui devaient réjouir par leurs bouffonneries les hôtes pris de vin. Les musiciens marchaient les premiers; on les appelait thymelici, de ce qu'ils posaient leurs cahiers sur un pupitre (thymele). L'un prenait sa cithare, un autre sa lyre ; celui-ci jouait d'une harpe formée de deux pièces de bois qui se joignaient à angle aigu, celui-là faisait résonner les clochettes du tintinnabidarium. Voilà les éléments de ces concerts dont les accords, suivant le moine de Saint-Gall. étaient capables d'amollir lésâmes les plus dures. Les sévères moralistes du temps blâmaient ceux qui se soumettaient à cette action puissante de la musique. Odon de Cluny parle d'un comte d'Aurillac qui écoutait en dînant les pieuses lectures d'un clerc : « Que son exemple, ajoute-t-il, instruise ceux qui égayent leurs banquets avec la lyre et la cithare, et qui prennent plaisir à en entendre les sons. Ils dédaignent les bonnes œuvres, car le bruit des instruments empêche la voix du pauvre de parvenir jusqu'à eux.-
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En s'associant aux jongleurs et aux histrions, les musiciens encouraient le mépris qui s'attachait à la profession de ceux-ci. Il était défendu au clergé d'assister aux spectacles qu'ils donnaient, soi! en public, soit dans les réunions particulières <■ Les prêtres de Dieu doivent s'abstenir de tout ce qui peut énerver l'esprit, comme certaines espèces de musique. Ils doivent aussi éviter et faire éviter à leurs collègues les jeux des vils et obscènes histrions. » Tel est le texte d'une ordonnance du temps. Cependant les règlements étaient souvent éludés: ce fut et ce sera leur sort de tout temps. Beaucoup d'ecclésiastiques assistaient aux jeux des histrions chez les seigneurs qui les conviaient à leurs festins, et se procuraient même ce plaisir chez eux. à leur propre table. Saint Àgobard les blâme énergiquement de ce relâchement de la discipline : « Quiconque, dit-il , aime les richesses, les ornements de métal, lâchasse, la pêche, et, qui pis est, le vin, la bonne chère et les concerts, celui-là ne contribue pas à l'œuvre divine, mais il en est le destructeur. »
Les chanteurs ne se bornaient pas à exécuter des mélodies populaires en se faisant accompagner des instruments, ils débitaient dès lors, ainsi qu'ils le firent parla suite, des histoires parfois assez développées. Il serait difficile de définir exactement en quoi consistait la participation de la musique à ces concerts dramatiques. Il est probable qu'elle servait seulement à soutenir la voix, comme chez les anciens, et à remplir quelques intermèdes. Albéric de Trois- Fontaines nous apprend que la fable du Chien de MontargiSy qui a fourni de nos jours un sujet de mé-
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lodrame, avait été inventée par ces musiciens poètes, compris, avec les faiseurs de tours, sous la dénomination méprisante d'histrions. « Les chanteurs gaulois ont bâti une très-jolie fable sur la répudiation d'Hermangarde. qu'ils désignent sous le pseudonyme de Sibylle. Les calomnies d'un homme vain et infâme amènent le renvo! de la reine. Aubray de Montdidier. chargé de la reconduire en Lombardie. est assassiné par le traître Macaire: celui-ci est terrassé par le chien de la victime, dans un duel admirable, à Paris, en présence de Charlemagne. Le coupable et ses complices, Galleran et Bacchare, sont traînés sur la claie et pendus au gibet. Toutes ces inventions sont amusantes et provoquent tour à tour le rire et les larmes ; mais il est prouvé qu'elles s'écartent de la vérité historique, et leurs auteurs n'ont eu d'autre but que de gagner de l'argent. » Voici un critique du moyen âge qui reproche à des auteurs dramatiques, car on peut à la rigueur considérer comme tels les inventeurs de la fable du Chien de Nontargis, d'avoir altéré la vérité historique. Combien de fois, après ces essais quasi barbares, et depuis que le théâtre s'est perfectionné, n'a-t-on pas eu l'occasion d'adresser un reproche semblable aux écrivains qui se sont occupés des jeux de la scène ! Ils sont bien moins excusables, ceux qui l'ont encouru et qui l'encourent encore, car on ne les appelle pas des histrions, mais des poètes: car ils ne sont pas l'objet du mépris public, mais ils jouissent.au contraire, d'une considération qui les rend, dans le monde, les égaux des premiers de l'Etat. Les chanteurs gaulois, selon Albérir de Trois-Fonlnincs. n'avaient eu d'autre but
que de gagner de l'argent. Qu'est-ce que se proposent donc les auteurs du xixe siècle, lorsqu'ils s'évertuent à exciter tour à tour le rire et les larmes par des combinaisons scéniques pins ou moins amusantes? Il y a, on le voit, peu de chose de changé en tout ceci, et les mêmes observations portent sur les mêmes travers, à six ou huit siècles de distance.
Laissons les chanteurs gaulois et le Chien de Montargïs, les thymelici et les histrions, dont quelques paroles du grave Hucbald nous ont amené à parler, et revenons à la musique sérieuse, telle que la comprenaient les savants du moyen âge, lorsqu'ils la plaçaient au rang des objets les plus dignes de leurs méditations. Francon, écolâtre de Liège, est, avec Hucbald, un des plus ingénieux et des plus profonds écrivains qui se soient occupés de l'art musical avec connaissance de cause , du ixe au xie siècle. Francon est né à Cologne; mais il a passé à Liège la plus grande partie de sa vie . il y a écrit ses ouvrages: nous pouvons le revendiquer comme Belge. Beaucoup de biographes ont fait de lui un Liégeois , et cette opinion prévaudrait encore, si un docte critique ne s'était avisé de découvrir quelque part qu'il était de Cologne. Ce quelque part est tout simplement dans un des traités de Francon qui commence ainsi : .: Ego Franco de Colonia. » Il est surprenant qu'on n'ait pas imaginé plus tôt de remonter à cette source ; mais c'est toujours ainsi que se sont propagées les erreurs historiques. On discutait longuement sur les questions, avant de chercher leur solution là où il y a le plus de chances de les rencontrer. Ce doit avoir été autrefois une convention tacite drs savants aux-
quels cette tactique procurait l'occasion de multiplier les mémoires et les dissertations.
Francon était un homme de grand savoir : il étudiait les sciences profanes en même temps que les sciences ecclésiastiques. Suivant les auteurs de V Histoire littéraire de la France, il s'appliqua à la recherche de la quadrature du cercle. « Les philosophes chrétiens, disent-ils, tiennent ordinairement qu'un esprit est perdu lorsqu'il s'adonne à cet exercice ou à quelqu'un de ces cinq autres : la duplication du cube, le mouvement perpétuel, la pierre philosophai, l'astrologie judiciaire et la magie. Mais Francon ne fit que s'y prêter avec une sage discrétion . sans négliger l'étude des saintes Écritures, dont il fit sa principale occupation. »
Nous abandonnerons l'écolâtre de Liège à la recherche de la quadrature du cercle, pour ne nous occuper que de ses écrits sur la musique. Francon est l'auteur d'un des traités les plus importants qui aient été faits au moyen âge, concernant cet art. Son ouvrage est intitulé : Ara cantua mensurabilk. C'est la plus ancienne méthode de musique mesurée qui existe. On n'avait pas daigné, avant lui, recueillir les traditions d'exécution des mélodies mondaines. Léchant ecclésiastique avait seul occupé les théoriciens. Les règles posées par Francon ont longtemps fait loi; ses idées furent reproduites par beaucoup d'écrivains français et italiens qui citèrent, du reste, la source à laquelle ils avaient puisé.
Nous venons d'assister, en quelque sorte, à la naissance de la musique et à ses premiers développements sur le sol de l'ancienne Belgique. Nous allons
la voir, par un progrès lent, mais continu, se mêler chaque jour à nos institutions religieuses et civiles . s'associer à la poésie, suivre ses transformations et lui venir en aide, en même temps qu'elle empruntait son secours. Ses formes deviennent de plus en plus décidées, son domaine s'agrandit: elle s'enrichit de comhinaisons plus variées. L'apparition des trouvères est le fait le plus important que nous allons d'abord constater. Nous aurons l'occasion de citer plusieurs Belges qui n'ont pas élé les moins remarquables ni les moins célèbres d'entre ces poètes musiciens dont les œuvres, heureusement conservées, offrent à chaque page un reflet des mœurs de la société de leur temps.