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CHAPITRE III

Apparition «1rs trouvères. — Ils vont dans les châteaux chanter tes romans de gestes et d'aventure. — Les ménétriers; leurs talents divers. — Nouvelles des croisades transmises par ces poêles musiciens. — Trou-. ères beiges; leurs compositions musicales. — Instruments rapportés d'Orient par les croisés.

Quand nous écoutons les vastes compositions des auteurs de nos jours, les opéras renforcés de grandes masses de voix et d'instruments, les symphonies dans lesquelles se déploie la puissance d'un nombreux orchestre, nous sommes tentés de croire que la musique est un art tout moderne et nous considérons comme des essais informes ce qui se faisait il y a plusieurs siècles. Nous prenons nos pères en grande pitié d'avoir pu se plaire à l'audition des naïves chan-

sons et des petites pièces instrumentales qui formaient tout le répertoire de leurs artistes, à supposer que ceux-ci fussent dignes d'un tel nom. Quel est cependant le but de la musique , si ce n'est de créer chez l'homme des émotions de diverse nature, mais surtout d'une nature agréable? Or, oserions-nous affirmer que ce but est mieux atteint par notre musique, qu'il ne pouvait l'être par celle dont les populations du moyen âge faisaient leurs délices? Pour ne point pousser les choses jusqu'au paradoxe, nous reconnaîtrons volontiers que l'art a fait des conquêtes qui ont considérablement agrandi son domaine ; mais on nous accordera, en revanche, que les œuvres des anciens compositeurs peuvent ne pas être indignes d'estime.

Les jouissances causées par la musique au moyen âge étaient d'autant plus vives qu'elles étaient rares, et qu'elles tenaient lieu des nombreuses distractions considérées, de nos jours, comme étant le privilège des classes riches. L'existence des grandes dames, à cette époque appelée par les poètes le bon temps, était peu accidentée. Les hommes avaient la guerre, la chasse et les jeux chevaleresques. Dans leurs châteaux, ils s'exerçaient au maniement des armes et préludaient à leurs futures expéditions par des exercices qui leur faisaient un corps robuste capable de porter leurs lourdes armures. Les femmes n'avaient, pour varier la paisible monotonie de leurs travaux domestiques , que le spectacle des écuyers et des pages qui dressaient les chevaux du maître ou qui exécutaient, sous les yeux de celui-ci, quelque simulacre de bataille. Avec les longues soirées d'hiver.

venait l'ennui. Les belles châtelaines en étaient réduites , pour toute distraction , aux récits de l'aumônier qui leur contait de merveilleuses histoires, en remettant au lendemain la suite d'un chapitre commencé, ainsi que font nos romanciers dans les publications de la presse quotidienne. Or, il n'arrivait pas toujours que l'aumônier fût un conteur amusant. C'était une bonne fortune dont aucun des plaisirs de notre civilisation raffinée ne donnerait la mesure, quand arrivaient des ménestrels ou de simples ménétriers. Pendant toute la durée du séjour de ces artistes ambulants, il y avait fête au château. On se pâmait d'aise à leurs poëmes et à leurs chansons ; on applaudissait à leur talent d'exécution sur la trompe , le cornet, la trompette, la flûte, le chalumel, la harpe, le luth, le rebec. Il n'était pas jusqu'aux joueurs de vielle , de cet instrument abandonné aux virtuoses du plus bas étage , qu'on n'accueillît avec empressement.

Le nom de ménétrier a été détourné de sa signification primitive. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un malheureux à peine capable de racler sur son violon quelques airs surannés, pour faire danser les paysans au village, et qui déchirerait les oreilles de ses auditeurs, pour peu que ceux-ci eussent le sentiment de l'intonation et du rhylhme. Jadis un ménétrier était un artiste connaissant la musique vocale et instrumentale , possédant un répertoire étendu et pouvant, au besoin, composer à lui seul tout un orchestre. Il était même une foule de petits talents accessoires qui rentraient dans son domaine. Dans un ancien fabliau intitulé les Deux Ménétriers , qui nous est

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resté, on voit quels étaient les talents variés des gens de cette profession. Deux troupes de ménétriers se rencontrent dans un château, et veulent donner au seigneur qui les a accueillis le spectacle d'une querelle simulée. Les rôles sont à l'instant distribués. Le chef de l'une des deux troupes se détache de ses compagnons ; il va provoquer son adversaire de l'autre bande. Après l'avoir accablé des épithètcs les plus dures . il se vante de lui être supérieur en toute chose et fait, sans la moindre modestie, rémunération de ses talents. Il possède l'art de conter en roman et en latin; il sait plus de quarante lais ou chansons de gestes, et une nmltiîude d'autres chansons qu'il est prêt à débiter au premier ordre de s::n hôte. Il connait aussi tous les romans d'aventure } et en particulier ceux de la Table ronde. Que ne sait-il pas! Le ménétrier entre encore dans le détail des qualités secondaires qui se joignaient à son mérite principal, et fait à ce sujet des plaisanteries dans le goût de l'époque. A l'entendre, enfin, il jouerait de tous les instruments.

On comprend que ces hommes universels aient dû être reçus avec empressement par les châtelains et surtout par les châtelaines dont ils allaient dissiper les splendides ennuis. C'était une douce et heureuse existence que la leur. Sans souci de l'avenir, ils jouissaient, dans le présent, d'avantages que leur envieraient bien des artistes de nos jours. Parmi ceux-ci, beaucoup ont aussi une vie nomade, sans y trouver des produits aussi certains. Si les ménétriers allaient de château en château, ils vont de ville en ville tenter la fortune rarement favorable, des concerts publics.

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Au lieu de n'avoir à divertir que de nobles seigneurs heureux d'occuper un instant, grâce à leur art.de monotones loisirs, ils doivent s'épuiser en efforts pour attirer à eux un public récalcitrant et pour réveiller son goût blasé. Les ménétriers n'étaient pas seulement bien traités et bien payés partout où ils se présentaient; ils recevaient aussi quelquefois des marques de distinction. Ceux qui étaient habiles en leur art, et qui avaient réjoui leurs hôtes par des chansons mov.lt plaisantes r, se retiraient souvent comblés de cadeaux. On jette aujourd'hui des bouquets aux chanteurs et aux exécutants. L'admiration des auditeurs se traduisait alors en témoignages plus significatifs. Il n'était pas rare qu'un seigneur châtelain se dépouillât d'une robe de prix pour en couvrir le ménétrier dont les chants l'avaient charmé.

Les ménétriers s'appelaient aussi ménestrels. Ce nom sonne plus agréablement à l'oreille: c'est celui sous lequel on les désigne dans nos romans et dans nos opéras dont l'action se passe au moyen âge. Les ménestrels ou ménétriers nommaient un roi dont la juridiction s'étendait sur tous ceux de la contrée. Royauté moins paisible qu'on ne croirait, car il fallait maintenir la bonne harmonie entre des gens fort remuants, jaloux les uns des autres, et toujours prêts à se chercher querelle. Un roi des ménestrels était attaché à la maison du comte de Hainaut. Guillaume IV, comte de Hainaut et de Hollande, avait encore, en 1412, un roi des ménestrels nommé Jehan Partans. Les comtes de Flandre, qui se distinguaient par le luxe de leur cour, se passaient aussi la fantaisie d'un ménestrel ordinaire. On voit dans des

comptes d'un voyage de Guy de Dampierre que Gillot, son ménestrel, joignait à son mérite spécial celui d'arracher les dents avec dextérité. C'est ainsi que ces hommes pleins de ressources savaient se rendre à la fois utiles et agréables.

Tandis que les ménétriers se bornaient, en général, au rôle d'exécutants, les trouvères composaient euxmêmes les chansons qu'ils allaient également colporter de château en château. A la fois poètes, musiciens et exécutants, ils avaient donc un triple mérite. Les chansons des trouvères belges se divisaient en trois catégories : 1° les chansons historiques: 2° les chansons d'amour; 5° les chansons de piété. Les chansons historiques étaient composées à L'occasion d'événements qui intéressaient particulièrement nos provinces. Les trouvères qui avaient fait le voyage de la terre sainte à l'époque des croisades, ou qui avaient recueilli des notions sur les faits héroïques dont la Palestine était le théâtre, prenaient pour textes de leurs poèmes et de leurs chansons les hauts faits des croisés. Avec quelle avidité les écoutaient ceux qui avaient quelque parent , un père, un frère enrôlé dans l'armée de la foi. Les nouvelles ne se transmettaient jadis ni avec promptitude , ni avec sécurité. Les trouvères et les ménétriers étaient souvent les premiers messagers qui vinssent apporter les récits des événements de la terre sainte. La part que la noblesse belge prit aux croisades donna une valeur toute particulière à ces chants héroïques.

Nous venons de parler des poèmes des trouvères, en même temps que de leurs chansons. Expliquons maintenant le rôle qu'avait la musique dans ces pièces

rimées. Il était impossible qu'on eût un air pour chaque strophe de poèmes qui contenaient deux ou trois mille vers. On est donc fondé à croire que toutes les stro phes, composées de vers d'une mesure uniforme, se chantaient sur le même air. Ce ne sont que de simples conjectures, car il n'est rien resté de là musique faite à cette occasion. On sait seulement que, parmi les poèmes dont le texte nous a été transmis, les uns se récitaient et que les autres se chantaient. Il y avait probablement de certains airs qui s'adaptaient à plusieurs romans, comme nous en avons, dans nos vaudevilles, qui servent à tous les couplets taillés sur le même patron. Ces airs , on jugeait inutile de les transcrire, par la raison que chacun les savait par cœur.

La Belgique compte un de ses princes parmi les poëtes-musiciens du xme siècle dont les œuvres nous ont été conservées. On a du duc de Brabant Henri III des chansons avec les airs composés par lui. M. Willems a reproduit dans sa collection de chansons flamandes, dont une mort prématurée est malheureusement venue interrompre la publication , trois de ces pièces qui avaient été déjà données, du reste, dans plusieurs recueils. Comme on est généralement porté à contester l'authenticité de ce que les princes passent pour avoir fait en dehors de leur sphère politique, des écrivains ont prétendu que Henri III n'était pas l'auteur des chansons qui portent son nom et en ont fait honneur à Adenez, son ménestrel; mais rien ne prouve que cette allégation soit fondée.

]Né dans le Brabant en 1240, Adenez dut son éducation aux libéralités du duc Henri III. Ce prince lui fit donner les premières leçons de son métier, « qui

est, je croy, dit Fauchet, de sonner des instruments et de rymer, auquel il profita, mettant en ryme plusieurs faits et gestes d'anciens chevaliers , reconnuz pour leur vaillance. » Adenez jouait de la viole; on en a la preuve par une miniature du roman de Berthe au grand pied qui le représente tenant cet instrument. Il fut le roi des ménestrels de Henri III, ayant à ce titre la direction des ménétriers et des jongleurs qui suivaient la cour du duc de Brabant. Il nous apprend lui-même dans un de ses fabliaux quel était son office et quelles obligations il avait à son protecteur :

Ce livre de Cleomadès,

Rima} -je li roi Adenès,

Ménestrel au bon duc Henri

Fui. Cil m'aleva et norri

Et me fîst mon mestier apprendre ,

Dieu l'en veille guerdon rendre

Avec ses ame en paradis.

La Bibliothèque royale de Paris possède un recueil manuscrit du temps, contenant plusieurs des chansons d' Adenez avec la musique.

Un autre trouvère dont les travaux ont, au point de vue de l'art musical , une importance beaucoup plus grande que ceux d'Adenez et de ses contemporains, est né à la même époque, c'est-à-dire en 1240. Adam de le Haie était son nom ; le surnom de Bossu d'Arras, qui lui fut donné, rappelle le lieu de sa naissance ainsi que la difformité dont il était atteint.

Adam de le Haie était d'esprit fort changeant ; il

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abusait de la permission qu'ont les poètes d'avoir beaucoup d'imagination et peu de raison. A plusieurs reprises, il prit l'habit ecclésiastique, pour le quitter bientôt après. Il eut la fantaisie de se marier; mais à peine était-il l'époux d'une jeune damoiselle dont il s'était épris, qu'il n'éprouva plus pour elle que de l'aversion. II quitta sa femme et alla s'établir à Paris, où il s'attacha à la personne de Robert II. comte d'Artois. Ce prince le joignit à sa suite, lorsqu'il accompagna, en 1282, le duc d'Alençon, envoyé par Philippe le Hardi au secours de son oncle, le duc d'Anjou, roi de Naples, qui s'apprêtait à tirer vengeance des vêpres siciliennes. Adam de le Haie mourut à Naples, où il était demeuré avec le comte d'Artois, régent du royaume.

Adam de le Haie ne se borna pas. comme les trouvères de son temps, à rimer des chansons et des fabliaux. Il imagina des scènes dramatiques bien supérieures, sous le rapport de la conception et de la forme, à tout ce qu'on avait fait avant lui. Non-seulement il en écrivit les dialogues, mais il y introduisit des morceaux de chant dans lesquels il fit preuve d'un talent également remarquable. Celui de ses ouvrages qui est le plus important pour l'histoire de la musique est intitulé le Jeu de Robin et Marioii. Plusieurs personnages prennent part à l'action. Ce sont: un chevalier nommé Aubert ; le berger Robin , amant de Marion; Marion et Pérette, son amie:, Baudouin et Gautier, bergers et parents de Robin. Nous donnerons une idée du sujet pour prouver que nous n'exagérons rien en disant que c'était un acheminement vers les formes actuelles de l'opéra-comique.

Maiïonest seule. Elle chante une chanson dans laquelle le nom de Robin revient à plusieurs reprises. Arrive un chevalier en équipage de chasse, ayant un faucon sur le poing. Il s'approche de la bergère et lui demande quel est ce nom qu'elle répète si complaisamment. Marion répond que c'est celui de sou ami. Le chevalier essaye de se faire aimer de Marion. Celle-ci lui certifie qu'il perdra son temps et qu'elle ne sera pas infidèle à Robin. En vain veut-il faire sonner haut sa qualité de chevalier et l'honneur qu'il fait à une simple bergère en lui parlant d'amour. Marion réplique que, chevalier ou non , il en sera pour ses peines; qu'elle n'est, à la vérité, qu'une bergère; mais qu'elle a un ami joli , bien fait et de belle humeur. Le chevalier sort en chantant, sans doute pour cacher son dépit, et Marion chante aussi un refrain auquel répond Robin.

Marion, après avoir engagé le berger à ne pas s'emporter , l'instruit des tentatives du chevalier. Robin est jaloux ; il s'indigne de l'outrage fait à sa mie et regrette de ne pas s'être trouvé là avec ses deux cousins pour châtier l'insolent. Cependant il se calme et pose sur l'herbe les provisions qu'il apportait. Les deux amants dînent sentimentalement. Après leur frugal repas, Robin annonce qu'il va chercher ses cousins Baudouin et Gautier. Il amènera aussi Pérette, l'amie de Marion, pour passer gaiement le reste de la journée. Au moment où il sort , le chevalier revient et feint d'avoir laissé échapper son faucon. Nouvelles instances de sa part et nouveaux refus de Marion, qui engage le persévérant séducteur à partir avant le retour de Robin. Celui-ci rentre en jouant

de son flageolet d'argent. Le chevalier Lui cherche querelle, soutient qu'il a tué son faucon et le frappe , puis il enlève Marion qu'il place à ses côtés , sur son cheval. Cependant la bergère pousse de tels cris , que le ravisseur la dépose à terre et s'éloigne seul. Quand il est parti, Marion court à Robin et lui demande s'il est blessé ; Robin répond qu'il est guéri, puisqu'il voit son amie. Sur ces entrefaites, arrivent Gautier. Baudouin et Pérette. Pour se consoler des mésaventures de la journée, les bergers jouent à différents jeux. Ici se présente un épisode dont la naïveté fera sourir nos dramaturges habiles à combiner des intrigues : un loup emporte un mouton du troupeau de Marion. Robin court après l'animal, le tue et reçoit un baiser pour sa récompense. On goûte, et chacun des bergers fournit son contingent au festin. Que faire encore ? Robin court au village chercher des ménétriers. Guillaume commence une chanson qu'on lui fait interrompre parce qu'elle est trop leste. Les bergers se mettent à danser, ainsi finit l'action.

Le Jeu de Robin et de Marion est divisé par scènes. Le dialogue est suspendu de temps en temps pour donner place aux morceaux de musique. C'est donc un opéra-comique véritable qui ne diffère de ceux du répertoire moderne que par une simplicité dont il nous serait difficile de nous accommoder. L'art venait de naître, il a grandi et s'est développé; mais rien n'a été changé au principe de sa forme. Les airs d'Adam de le Haie ont une grâce dont les œuvres musicales des trouvères de la même époque n'approchent point. On trouve dans le Jeu de Robin et Marion des romances, des chansons et des duos; il n'y manque

que des morceaux d'ensemble, pour que la ressemblance avec nos opéras soit complète, quant à la partie vocale du moins, car, pour l'instrumentation , elle n'apparaît pas encore.

Il nous est heureusement resté d'assez volumineuses collections de pièces détachées dont Adam de le Haie composa les paroles et la musique. Un manuscrit fort curieux de la Bibliothèque royale de Paris renferme seize chansons à trois voix, et six motets de l'habile trouvère. Les morceaux du même genre, laissés par ses contemporains, offraient de continuels exemples de formules harmoniques d'un goût barbare. Ses compositions sont loin d'être irréprochables sous le rapport du style; on y peut aussi critiquer l'emploi d'intervalles dont les progressions affectent péniblement l'oreille ; mais ces fautes, beaucoup moins fréquentes d'ailleurs chez lui, sont rachetées par des combinaisons d'une élégance, qui, dans son siècle, n'appartenait qu'à lui.

Les chansons d'Adam de le Haie sont encore remarquables en ce sens qu'on y peut constater l'apparition des ornements qui commencent à s'introduire dans le chant, et dont il n'y a guère d'exemples dans les compositions précédentes. Ces ornements sont, suivant toute apparence, un emprunt fait à l'Orient ; la mode en aura été rapportée parles croisés. Les chants des églises grecque et arménienne, ainsi que les chansons arabes et persanes , sont encore surchargés d'ornements dont l'origine paraît remonter à une haute antiquité. Les croisés auront répandu, à leur retour en Occident, le goût des formes de la musique orientale, en même temps que d'autres

importations dont les arts leur sont redevables. Le duc Henri III eut encore pour trouvère particulier Gillebert de Berneville, de Courtrai, poëte et musicien comme ses prédécesseurs. Gillebert fit plusieurs chansons à la louange de son seigneur et maître: rien de plus naturel. Le duc le combla de bienfaits ; c'était un juste retour ; mais il ne se borna pas à ces témoignages matériels de sa gratitude et voulut louer son panégyriste. On a de ce prince une chanson adressée à Gillebert de Berneville, qui commence ainsi :

Beau Gillebert, dites s'il vous agrée.

Il existe à la Bibliothèque royale de Paris vingt et une chansons notées de la composition du beau Gillebert.

On ne peut citer ici tous les trouvères nés dans nos provinces dont les productions ont été conservées en tout ou en partie. Il a suffi de faire connaître quelques-uns des principaux d'entre eux, et d'expliquer quelle fut l'importance de leurs travaux, relativement à l'histoire de la musique. L'objet spécial de ce livre ne permettait pas d'entrer dans d'autres considérations. Quant au mérite littéraire de ces mêmes travaux, c'est à ceux qui s'occupent de recherches sur la poésie du moyen âge, qu'il faut laisser le soin de l'apprécier.

Comparativement au nombre considérable de chansons des xme et xive siècles dont le texle nous a été transmis, on rien possède que fort peu qui soient accompagnées de musique. Beaucoup de trouvères sont connus pour avoir eu le double talent de poëte et

de musicien; mais ils n'ont pas laissé de titres sur lesquels on pût les juger comme compositeurs. Il est probable que, parmi les calligraphes dont le talent et la patience se mettaient à la disposition des auteurs du temps, on n'en trouvait guère qui fussent initiés à la connaissance de la notation musicale. Ceux qui ne pouvaient pas noter l'air, se bornaient à transcrire les paroles , s'en rapportant pour le reste à la mémoire de leurs contemporains. En faisant exécuter une copie de leurs œuvres, les trouvères étaient plutôt mus par le désir de complaire à un grand personnage dont ils attendaient quelque faveur, que par l'espoir d'occuper d'eux la postérité. Ils enseignaient de vive voix les airs de leurs chansons, en s'accompagnant de la harpe ou de la vielle , aux nobles châtelains et surtout aux châtelaines. La musique se grave dans la mémoire plus vite et plus solidement qu'un texte de prose ou de poésie. Les mélodies naïves de nos trouvères , confiées à la tradition, ont pu se transmettre à plusieurs générations par ceux auxquels ils les avaient apprises ; mais il était impossible qu'elles ne tombassent pas, à la fin, dans l'oubli, tandis que les paroles , inscrites sur le vélin et protégées souvent par la richesse des illustrations , avaient des chances plus certaines de conservation.

Au retour des croisés, la musique d'Occident s'enrichit de plusieurs instruments nouveaux. \Jéoud des Orientaux est devenu , en Europe , le luth , qui a donné naissance à une famille d'instruments dont l'archiluth , le téorbe et la mandore font partie ; le hissa s'est changé en guitare; le qânon , caisse

triangulaire sur laquelle étaient tendues des cordes qu'on faisait résonner à l'aide de baguettes légèrement courbées, a été l'origine du psaltérion. Le violon, ce précieux auxiliaire de la musique moderne, n'est autre que le rebab des Arabes, dont nos pères firent rubbebe , puis rebec , nom qui revient si souvent dans les poésies des trouvères. Le cor et le tambourin étaient appelés sarrasinois. L'auteur d'un fabliau intitulé les Tabureors , c'est-à-dire les tambourineurs, déplore le mauvais goût de ses contemporains qui prenaient pour ménétriers des gens dont tout le mérite consistait à jouer passablement de la flûte et du tambourin. Suivant lui, les musiciens qui savaient chanter des romans devaient seuls être honorés de ce nom. Quelques écrivains ont cru que les naquaires étaient des trompettes ; ils sont dans l'erreur. Les naquaires étaient des timbales; ce nom leur venait du mot arabe naqarah, qui a luimême pour racine naqr, bruit ; étymologïe parfaitement justifiée par la nature de l'instrument. Joinville, dans son Histoire de saint Louis, parle du bruit assourdissant que faisaient dans le camp des infidèles les cors sarrasinois . tambours et nacaïres, au point du jour ainsi qu'à la nuit tombante.

La harpe passait pour l'instrument par excellence : c'était le plus souvent celui du roi des ménétriers, qui ne lui préférait parfois que la vielle. Au xive siècle, la harpe était montée de vingt-cinq cordes. Guillaume de Machault nous l'apprend dans une pièce intitulée le Dict de la Harpe. Le poète chante les perfections de sa maîtresse et en nomme une à chaque corde. Tout en étant charmé de savoir que la

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dame ne possédait pas moins de vingt-cinq perfections, et en félicitant de grand cœur son galant chevalier, on regarde surtout ce passage comme intéressant, parce qu'il a fait connaître d'une manière exacte la construction de la harpe. Les instruments à vent, outre le cor sarrasmois 3 étaient la trompe et la trompette appelée buccine.

Telles étaient à peu près les ressources instrumentales de la musique jusqu'au xvc siècle. Bien qu'on ne sache pas exactement quelle était l'étendue de chaque instrument ni par quels procédés d'exécution on les mettait en usage, nous aurions pu entier dans plus de détails sur ce chapitre et appeler à notre aide force citations de fabliaux dans lesquels il est parlé des diverses applications de l'art du ménétrier. Les bornes que nous sommes obligé de nous imposer pour ce travail ne nous permettent pas d'être aussi explicite que nous le voudrions. En mainte circonstance nous serons forcé de glisser rapidement sur des parties de notre sujet que l'importance de certaines autres nous fait nécessairement regarder comme accessoires. Encore une fois, ce n'est pas l'histoire des révolutions de l'art musical en Belgique que nous écrivons. C'est tout au plus une esquisse de cette histoire.

Bien qu'il existât, comme on vient de le voir, une assez grande variété d'instruments au moyen âge, il n'y avait pas, à proprement parler, de musique instrumentale. La viole, la harpe, la flûte. la trompette, le psallérion ne s'unissaient pas dans un harmonieux ensemble, ils ne formaient pas un orchestre, une symphonie. On les jouait seuls, alternativement.

Quand on commença à écrire des chansons à plusieurs parties , et lorsqu'on imagina de joindre les instruments au chant, ce qui était une révolution dans l'art, on les mit en nombre égal aux voix et on leur fit simplement suivre celles-ci à l'unisson. Ce fut un grand pas déjà, et l'on peut dire qu'à dater de cette époque, le principe de la musique nouvelle fut trouvé. Il n'y avait plus qu'à le perfectionner. L'art des musiciens était fort peu de chose, tant qu'ils se bornèrent à composer des mélodies plus ou moins agréables à l'oreille, ou plutôt ce n'était pas un art, car la mélodie se trouve par instinct. Non-seulement tous les hommes font de la mélodie comme M. Jourdain de la prose, sans le savoir: mais les animaux eux-mêmes, les oiseaux, par exemple, en font également lorsqu'ils éclatent en joyeuses fanfares. L'art est né le jour où un homme de génie a imaginé d'unir plusieurs voix et de leur faire exécuter des parties différentes. Bien que susceptible encore de grandes modifications et de grands progrès, on peut affirmer qu'il a été dès lors constitué.

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