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CHAPITRE XVI

Henri Dumont , de Liège , maître de musique de la chapelle de Louis XIV. — Composition de la chapelle, de la musique de la chambre et de la musique des écuries du roi de France. — Dumont cumule diverses fonctions. — 11 se retire par des scrupules théologiques. — Ch. Hacquart, de Huy, compositeur à la mode eu Hollande. — La corporation des musiciens à Bruxelles. — Leur règlement. — Les concerts de l'hôtel de ville. — La musique et la politique. — Fête de la confrérie des musiciens et des maîtres de danse.

Henri Dumont est né à Liège, en 1610. II apprit la musique avec une facilité singulière, et fut bientôt en état d'en remontrer à son maître, qui était l'organiste le plus habile de la province. Lorsqu'il eut épuisé les moyens d'éducation que pouvait lui offrir sa ville natale, il obtint de ses parents d'être envoyé à Paris pour y continuer ses études. Paris commen-

çaità prendre rang parmi les capitales où la musique était cultivée avec le plus de succès ; c'était d'ailleurs une ville de ressources, où les artistes trouvaient un emploi lucratif de leurs talents. Dumont était depuis peu de temps à Paris, quand la place d'organiste de Saint-Paul lui fut donnée. Ce fut son premier pas vers la fortune. Une personne de la cour eut occasion de l'entendre, parla de lui à un des officiers de la maison du roi, lequel, à son tour, en parla à Louis XIV. Le grand roi daigna permettre que Dumont jouât en sa présence, et fut si satisfait de lui, qu'il le nomma l'un des maîtres de sa musique.

Voici donc l'artiste liégeois à la cour , et à quelle cour! celle du roi de France, et de quel roi! de Louis XIV. Combien de musiciens français envièrent cette élévation rapide ! Tout ce que vit Dumont à Versailles était nouveau pour lui. Il ne sera pas inutile de dire quelle était l'organisation de la chapelle royale et de la musique de la chambre dont la direction lui était dévolue par moitié.

Le compositeur chargé d'écrire des messes ou d'autres morceaux religieux pour le service de la cour de France , et d'en diriger l'exécution, n'avait pas le titre de maître de chapelle. II s'appelait maître de musique. Le maître de chapelle était un haut dignitaire de l'Église, recevant douze cents livres de gages et trois mille livres pour sa bouche à la cour. Sa juridiction s'étendait sur les ecclésiastiques et sur les musiciens de la chapelle. Sous ses ordres, étaient deux maîtres de musique, servant par semestre et battant la mesure. Leurs appointements étaient de neuf cents livres. Dumont eut de plus trois cents livres de gages

comme compositeur de la chapelle. Certains détails d'étiquette surprirent fort notre artiste , la première fois qu'il dut s'y soumettre. Ainsi le maître de musique était obligé de se rendre en cérémonie, précédé d'un huissier, près du maître de chapelle, pour lui demander la permission de faire accorder les musiciens quand ils devaient jouer en présence du roi. On s'y prenait, pour cela, longtemps d'avance: mais il arriva plus d'une fois que Louis XIV devança de beaucoup l'heure annoncée. Il fallut alors que le monarque se contentât d'une musique fausse, car tel était le respect pour l'étiquette, que les exécutants n'eussent pas osé s'accorder sans y avoir été autorisés.

La musique de la chapelle, à laquelle Dumont commandait six mois de l'année, se composait de six petits pages, neuf dessus de voix, treize hautes-contres, dixhuit hautes-tailles, vingt et une basses- tailles, neuf basses chantantes et trois basses jouant du serpent.

Dans l'orchestre qui accompagnait ce chœur, on comptait quatre dessus de violon, trois parties d'à ccompagnement exécutées par des violes, deux flûtes d'Allemagne, deux basses de viole, une grosse basse, deux bassons, une basse de cromorne.

Il y avait en outre , pour le service de la chapelle, deux fourriers, un imprimeur, un noteur de musique et deux maîtres pour montrer à jouer du luth aux pages. Les chanteurs de la chapelle avaient neuf cents livres de gages ; les musiciens de l'orchestre recevaient six cents livres ; aux grandes fêtes de l'année, ceux qui étaient portés sur l'état des menus plaisirs recevaient du pain , du vin et de la viande, ce

qui les rendait commensaux du roi. A quoi leur servait ce titre? se demandera le lecteur , et quel profit en pouvaient-ils tirer? Le profit, le voici : tout commensal du roi était à l'abri de poursuites pour dettes. On comprend que ce n'était point là, pour des artistes, un vain privilège.

La musique de la chambre du roi était distincte de celle de la chapelle ; elle avait d'autres fonctions, d'autres droits et d'autres privilèges. Elle était dirigée par deux surintendants, servant par semestre, et recevant deux mille deux cent trente -neuf livres dix sous de traitement. Le surintendant avait l'inspection des voix et des instruments; il devait veiller à ce qu'on fit bonne musique au roi et diriger , chez lui , les répétitions de tout ce qui était chanté par la musique de la chambre.

Dumont fit promptement son apprentissage de la nouvelle position où lavait élevé une faveur inespérée de la fortune. Comme musicien, il n'avait rien à apprendre : mais pour tenir avec honneur une position quelconque à la cour, il ne fallait pas seulement posséder les connaissances qu'exigeait l'emploi dont on était investi, il était indispensable de connaître à fond l'étiquette, car on eût plutôt pardonné à l'artiste de faire de mauvaise besogne, que de manquer à une seule des prescriptions de ce code de la cour. Les musiciens de la chambre avaient leurs privilèges qu'ils étaient fort jaloux de conserver. Ainsi, par exemple, quand ils allaient, par ordre du roi, jouer en présence des princes du sang ( les enfants de France exceptés) et devant les princes étrangers, fussent-ils souverains, si ces hauts personnages se

couvraient, les musiciens se couvraient aussi. Devant le roi seul, ils étaient tenus de mettre chapeau bas en toute circonstance. Ce privilège n'avait pas pour but de rehausser la dignité des musiciens: il constituait encore une flatterie à l'adresse du puissant monarque. Quoi qu'il en soit, les symphonistes de Louis XIV se faisaient illusion sur ce point, et l'un de leurs premiers soins fut de prévenir Dumont de cette précieuse règle de l'étiquette, afin qu'il en profitât et en fît profiter ses subordonnés au besoin. Le prince de Morgues, devant qui ils furent appelés à déployer leurs talents, ne leur donna pas l'occasion d'obtenir ce petit succès d'amour-propre. Les musiciens attendirent vainement que cet illustre personnage se couvrît pour pouvoir en faire autant à leur tour: pendant tout le temps que dura leur concert, il garda son chapeau à la main, comme par distraction, et force leur fut de rester tête découverte.

A peine Dumont était-il en charge, que plusieurs individus de diverses professions vinrent lui demander s'il voulait leur céder le droit qu'il avait, en qualité de musicien de la chambre, d'ouvrir boutique, sans être tenu de payer ni patente, ni droit de corporation. Notre artiste traita de ce privilège , pour cent écus par an, avec un jeune parfumeur liégeois, qui était venu chercher fortune à Paris.

Dumont n'était pas exempt d'ambition. La charge de chef du corps de musique de l'écurie étant devenue vacante, il voulut la réunir aux fonctions qu'il remplissait déjà: mais le titulaire en ayant demandé un prix qui dépassait le montant de ses économies, il fut obligé de la laisser passer dans les mains d'un

joueur de téorbe qui avait amassé un petit capital, eu donnant des leçons aux dames de la cour. On demandera peut-être ce que c'était que cette musique de l'écurie. Elle n'était pas destinée à récréer les chevaux, bien qu'elle fût tout à fait digne de les avoir pour auditeurs. On l'avait organisée pour servir à l'embellissement des fêtes, tournois et carrousels qui se donnaient à la place Royale depuis le règne de Henri IV, et qui étaient encore fort brillantes lors de l'avènement de Louis XIV au trône.

La reine aimait la musique de Dumont; elle lui donna le titre d'intendant de sa musique, et l'artiste liégeois eut un sort envié de chacun. Pendant trente ans, il conserva cette position qu'on n'essaya pas même de lui disputer, car les droits acquis étaient comptés alors pour quelque chose.

Dumont osa ce que n'osèrent pas les plus grands du royaume ; il résista en face à Louis XIV et refusa de se rendre à un désir du monarque. La musique qu'on exécutait à la chapelle royale était, suivant l'ancien système, exclusivement vocale, avec une seule partie dinstrument destinée à soutenir le ton. Louis XIV entendit parler des compositions des maîtres italiens, dans lesquelles les instruments venaient en aide aux voix pour former un ensemble imposant. Ce n'était pas trop de la musique la plus belle du monde pour le plus grand roi de la terre. Louis XIV fit venir Dumont et lui demanda s'il ne pourrait pas organiser pour la chapelle de Versailles quelque chose de semblable à ce qui se faisait en Italie et en Allemagne. Dumont répondit qu'il le pourrait certainement, et que d'abord il n'é-

tait rien qu'on ne pût pour obéir au roi , mais que des scrupules religieux l'empêchaient cette fois de donner un libre cours à son zèle. Le concile de Trente, dit-il, interdisait formellement la participation des instruments à l'exécution des offices en musique. Louis XIV fut curieux d'entendre exposer les motifs théologiques de cette interdiction. Il en parla à l'archevêque de Paris, et le pria de lui dire ce qu'il en pensait. M. de Harlay, après avoir relu ses auteurs, apprit au roi que le concile de Trente n'avait pas proscrit la symphonie elle-même, mais ses abus. La première fois qu'il y songea , Louis XIV reparla de cette affaire à Dumont, et lui dit quelle avait été la réponse de l'archevêque ; mais notre artiste professait des opinions religieuses d'une orthodoxie intraitable. Il se montra plus religieux que Monseigneur de Paris , et demanda sa retraite, lorsqu'il se vit contraint, pour ne pas désobéir au roi, d'introduire des joueurs d'instruments dans la chapelle de Versailles. Les ennemis de Dumont n'eurent-ils pas l'impertinence de dire que le concile de Trente avait été invoqué par ce compositeur pour dissimuler son inhabileté à se servir d'un orchestre ! Peut - être était-ce pure calomnie; peut-être aussi Dumont, n'ayant jamais composé que pour les voix avec la basse continue, éprouvait-il de la difficulté à changer de style, à une époque avancée de sa carrière. Quoi qu'il en soit, il prit sa retraite en 1674. Dumont a composé cinq messes en plain-chant.qui sont connues sous le nom de messes royales, et qu'on chante encore aux fêtes solennelles, dans plusieurs églises de la France. On a aussi de lui des motets, des cantiques, des

chansons et des préludes pour l'orgue. Lorsqu'il mourut, en 1684. il fut inhumé dans l'église Saint Paul, dont il avait été organiste pendant quarante-cinq ans.

Il vient d'être parlé d'un musicien liégeois; c'est le lieu convenable pour citer un artiste de Huy. Un espace de quelques lieues et de quelques années, séparait Charles Hackart de Dtimont. Hackart est né sur les bords riants de la Meuse, vers le milieu du xvne siècle. Exécutant en même temps que compositeur, il fut renommé surtout pour son habileté à jouer de la basse de viole. Les dileltanti de l'époque raffolaient de son talent comme ils raffolent de celui de Servais et de Batta. Charles Hackart quitta Huy qui n'offrait à son mérite qu'un trop petit théâtre. Il parfit pour la Hollande et s'y fixa. L'exécution instrumentale était alors plus en honneur chez nos voisins des Provinces-Unies, que chez nous. Fixé à Amsterdam , Hackart y devint le musicien à la mode. Il ne nous paraît pas douteux qu'il ne faille le reconnaître dans un des joueurs d'instrument que les peintres du temps faisaient figurer dans leurs tableaux. On a de Hackart des recueils de préludes, d'allemandes, de courantes, etc., publiés à Amsterdam.

S'il faut en croire les biographes, voire les plus érudits, un autre Charles Hacquart . différent seulement du précédent par l'orthographe du nom . serait né à Bruges en 1640. Il se serait aussi rendu en Hollande, et serait entré au service du prince d'Orange. Nous croyons qu'il doit y avoir eu confusion, et que les deux musiciens dont le nom a été orthographié diversement, sont une seule personne. Il

serait bien surprenant qu'il fût né dans le même temps en Belgique deux individus voués à la même profession , portant le même prénom et presque le même nom, et que tous deux, quittant leur pays, se fussent établis en Hollande. Il reste à savoir si le musicien en question est né à Bruges ou à Huy. Instinctivement, et sans avoir aucune preuve à l'appui, nous ne dirons pas de notre opinion, mais de notre sentiment, nous penchons pour cette dernière ville. D'abord, le nom de Hacquart est plus wallon que flamand; ensuite, Bruges ayant donné naissance à plus d'un artiste célèbre, il serait injuste de déshériter, à son profit, la petite cité de Huy, beaucoup moins favorisée sous ce rapport, de l'avantage d'avoir produit un habile joueur d'instrument.

Comme les artisans de tous les états, les musiciens de bas étage étaient jadis affiliés à des corporations. Aux termes des règlements de 1662 et 1682, tout musicien et maître de danse, toute personne, enfin, allant jouer aux banquets ou dirigeant des bals, festins et jardinets, devait se faire admettre dans la confrérie de Saint -Job, à Bruxelles. Cette confrérie était administrée par un hoofdman, des doyens et des anciens. Chaque récipiendaire devait donner un repas à ses confrères, tant il est vrai que de tout temps les musiciens semblent avoir voulu justifier leur réputation de grands mangeurs et de buveurs intrépides. Il est dit dans une ordonnance de 1690 que les comédiens peuvent employer des musiciens à leur choix. Il s'agit, sans doute, des comédiens ambulants qui venaient donner des spectacles à l'occasion des kermesses, fêtes et cérémonies, car 2. i

Bruxelles n'avait pas alors de théâtre permanent. Les musiciens requis pour ce service ne formaient pas, comme dans nos spectacles , un orchestre d'accompagnement. Ils servaient à remplir des intermèdes, à donner le ton aux acteurs pour débiter des couplets, suivant parfois les voix à l'unisson, et à régler les pas des danseurs, car le ballet, — quel ballet ! — se mêlait volontiers à tous les génies.

Voyez le goût musical de l'époque! D'après un ancien usage consacré par une ordonnance rendue au mois d'avril 1682, la commune de Bruxelles avait à ses gages sept musiciens qui étaient tenus de se réunir tous les vendredis à l'hôtel de ville., afin d'y donner un concert aux magistrats. Ces concerts ne seraient probablement pas de nature à charmer les oreilles des diletlanti de nos jours ; mais ils étaient en rapport avec les exigences d'amateurs moins difficiles. Peu importe le degré d'habileté des exécutants : il n'en reste pas moins ce fait curieux , que la musique était introduite au sein du gouvernement. Les magistrats de Bruxelles mettaient en pratique une des théories de Platon. On trouverait fort étrange que nos conseillers communaux eussent des musiciens attachés à leur service, et se fissent donner régulièrement des concerts à l'hôtel de ville ; on en plaisanterait , on en médirait. Cet usage avait du bon cependant. L'harmonie des instruments pouvait exercer une heureuse influence sur le maintien du bon accord parmi des personnes appelées souvent à discuter sur des affaires graves, et à défendre chaleureusement des opinions opposées. On a beaucoup parlé de l'action morale de la musique et du pouvoir

qu'elle a d'adoucir les mœurs; mais on s'est tenu aux discours: jamais on n'a essayé d'en venir aux faits. Dans toutes les assemblées politiques, il devrait y avoir un orchestre ayant pour fonction de remplir, par des morceaux de musique, les intervalles des délibérations. Les résultats d'une telle innovation seraient incalculables. Pourquoi notre musique, bien plus parfaite que celle des anciens, ne produirait-elle pas des miracles semblables à ceuxque nous ont rapportés des auteurs sérieux et dignes de foi? On sait que, lorsque les Lacédémoniens allaient au combat, un joueur de flûte faisait entendre des chants doux et suaves.de peur qu'une ardeur téméraire ne les entraînât trop loin, car ils avaient besoin d'être retenus plutôt qu'excités. Peu s'en fallut, un jour, qu'ils ne fussent vaincus par les Messéniens, pour avoir trop complaisamment écouté les mélodies qui avaient pour objet de tempérer leur impétuosité. Tyrtée, qui remplissait, dans cette journée, les fonctions de joueur de flûte, s'aperçut à temps qu'ils pliaient; il quitta le mode lydien, et, passant subitement au mode phrygien, les enflamma dune ardeur qui leur fit remporter la victoire. Une autre fois, le musicien Terpandre apaisa dans Lacédémone une sédition avec sa lyre. Faut-il encore citer l'exemple du peintre Théon, qui, voulant exposer un de ses tableaux où il avait représenté un soldat prêt à fondre sur l'ennemi, prit la précaution de faire sonner la charge par un joueur de flûte, et ne découvrit sa peinture que lorsqu'il vit les spectateurs suffisamment animés? Nous nous arrêtons, non que les citations analogues nous fassent défaut. On dira que le temps de ces

sortes de miracles est passé, et que la musique serait loin d'avoir aujourd'hui une pareille influence sur les esprits. Mais en a-ton essayé? Les jugements qu'on porte sur de simples présomptions ne sont-ils pas téméraires? Quel pouvoir que celui du maestro, qui, au moyen des tons de la musique moderne correspondant aux modes lydien et phrygien, dirigerait à son gré les impressions d'une grande assemblée politique, l'exciterait dans de certains instants, plus souvent la modérerait, l'amènerait à son insu à ne prendre que de bonnes et saines résolutions ! Cet homme, fût-il un simple joueur de flûte, serait le roi ou le dictateur de son pays. Nous vivons dans un siècle d'expériences \ peut-être finira-ton par faire l'essai de la musique comme moyen de gouvernement. Nous ne répondrions pas que les magistrats de Bruxelles aient porté leurs vues aussi loin quand ils prirent à leurs gages le corps de sept musiciens dont il vient d'être parlé; mais ils ont, dans tous les cas, fait preuve de goût en donnant, en quelque sorte, à l'art une existence officielle.

Le hasard nous a fait rencontrer, dans des documents très intéressants pour l'histoire des mœurs de nos provinces , rassemblés avec un zèle persévérant par un amateur de curiosités archéologiques , des détails sur une fête donnée en 1691 par la corporation des musiciens et des maîtres de danse, pour la réception d'un nouveau confrère. La relation , transmise par un témoin oculaire, est empreinte de la naïveté qui caractérisait les mœurs du temps. Nous ne la reproduirons pas en entier, parce qu'elle contient beaucoup de faits étrangers à l'objet dont nous nous

occupons ; nous nous bornerons à en rapporter les principales circonstances.

Le banquet eut lieu dans la grande salle d'une des maisons dont la piquante architecture fait encore l'ornement de la grande place de Bruxelles. A midi sonnant, les convives se trouvèrent réunis. Pas un ne manquait à l'appel. Il n'était pas de bon air alors de se faire attendre. Des peintures de Van Helmont, et des tapisseries sur lesquelles étaient représentées des scènes de l'Écriture sainte, ornaient la salle du festin; au milieu se trouvaient deux longues tables chargées d'accessoires faits pour réjouir d'avance l'estomac des assistants. On n'y voyait ni porcelaines aux riches couleurs , ni argenterie finement ciselée ; mais de larges pots et des bouteilles ventrues y formaient une double file serrée. A l'extrémité, s'élevait, sur des tréteaux, à peu de distance du sol, une espèce de théâtre, qu'un grand rideau en tapisserie fermait aux regards curieux. A un signal donné par le récipiendaire, les convives prirent place au festin qui les attendait. Pendant quelque temps régna ce silence solennel qui marque le commencement de tout repas. Quand les appétits furent un peu calmés, les conversations s'établirent et devinrent de plus en plus bruyantes. On n'attendit pas le dessert pour chanter. Les chansons de table étaient fort à la mode ; où eussent-elles été mieux de mise que dans un repas de musiciens ? Chaque convive eut son tour ; nul ne se fit prier ; c'était , au contraire , à qui passerait avant les autres. Les amours-propres étaient en jeu. L'un avait à cœur de faire entendre un air nouveau de France ; un autre tenait en réserve une canzone ita-

lienne: un troisième avait exhumé une vieille chanson flamande, nouvelle à force d'être oubliée. Chacun avait, cela va sans dire, la prétention d'être vainqueur dans cette espèce de concours. Un orchestre composé de deux violes, d'un téorbe et d'une flûte à bec, remplissait les intermèdes. Vers le milieu du repas, le nouveau confrère fut invité à subir l'épreuve d'usage. Cette épreuve consistait à chanter, à livre ouvert , un air écrit pour la circonstance par un des anciens de la confrérie, et à exécuter un morceau sur l'instrument de son choix.» Un vieux maître de musique de Saint-Nicolas déroula gravement une feuille de papier sur laquelle il s'étc.it appliqué à copier un psaume de a façon et de son meilleur style, et vint la placer sous les yeux du jeune artiste. Légèrement ému par la crainte et par l'effet de nombreuses libations , le récipiendaire hésita aux premières mesures; mais il se remit bientôt et dit, sans broncher, toute la fin du psaume. Cela terminé, il prit son téorbe et joua un morceau assez difficile pour le temps. Les vivat éclatèrent de toutes parts, et, d'une voix unanime, l'assemblée déclara que le nouveau confrère faisait honneur à la compagnie. Une large coupe d'argent, présent de l'un des gouverneurs, fut remplie jusqu'au bord : elle fit le tour de la table, et chacun des assistants y trempa ses lèvres en portant la santé du héros de la fête.

Le rôle des maîtres de danse avait été passif jusqu'alors. Ils devaient cependant contribuer aussi à l'éclat de la solennité. Le rideau qui servait de clôture au théâtre dont il vient d'être parlé s'ouvrit, et l'on vit représenter une action moitié danse, moitié

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lienne: un troisième avait exhumé une vieille chanson flamande, nouvelle à force d'être oubliée. Chacun avait, cela va sans dire, la prétention d'être vainqueur dans cette espèce de concours. Un orchestre composé de deux violes , d'un téorbe et d'une flûte à bec, remplissait les intermèdes. Vers le milieu du repas, le nouveau confrère fut invité à subir l'épreuve d'usage. Cette épreuve consistait à chanter, à livre ouvert, un air écrit pour la circonstance par un des anciens de la confrérie, et à exécuter un morceau sur l'instrument de son choix.» Un vieux maître de musique de Saint-Nicolas déroula gravement une feuille de papier sur laquelle il s'était appliqué à copier un psaume de .a façon et de son meilleur style, et vint la placer sous les yeux du jeune artiste. Légèrement ému par la crainte et par l'effet de nombreuses libations, le récipiendaire hésita aux premières mesures; mais il se remit bientôt et dit, sans broncher, toute la fin du psaume. Cela terminé, il prit son téorbe et joua un morceau assez difficile pour le temps. Les vivat éclatèrent de toutes parts, et, d'une voix unanime, l'assemblée déclara que le nouveau confrère faisait honneur à la compagnie. Une large coupe d'argent, présent de l'un des gouverneurs, fut remplie jusqu'au bord ; elle fit le tour de la table, et chacun des assistants y trempa ses lèvres en portant la santé du héros de la fête.

Le rôle des maîtres de danse avait été passif jusqu'alors. Ils devaient cependant contribuer aussi à l'éclat de la solennité. Le rideau qui servait de clôture au théâtre dont il vient d'être parlé s'ouvrit, et l'on vit représenter une action moitié danse, moitié

pantomime. Les musiciens qui venaient de récréer les convives pendant le repas formèrent l'orchestre. Un berger était aimé de deux bergères, l'heureux mortel ! Avant de décider à laquelle il donnerait son cœur, il prit divers travestissements pour les éprouver. Un enchanteur de ses amis lui avait donné les moyens de se transformer complètement. Cet artifice lui fit découvrir que l'une des deux bergères n'était qu'une coquette , tandis que l'autre l'aimait réellement. Celle-ci fut choisie par lui pour sa femme. L'autre se consola en acceptant la main et la fortune d'un vieillard imbécile. Cette petite action fut rendue, s'il faut en croire le témoin auquel nous empruntons les détails qui précèdent, avec une admirable précision. Les musiciens applaudirent les danses des danseurs avec autant de chaleur que ceux-ci avaient applaudi la musique des musiciens. C'était un échange de bons procédés;

Hilaire Verloge, qui prit, on ne sait pourquoi , le nom d'Alarius, sous lequel il est connu, quitta Gand, sa ville natale, vers le commencement du xVme siècle, pour aller s'établir à Paris. Il jouait passablement du violon. Une place étant devenue vacante dans la musique du roi, il la sollicita, l'obtint, et fit partie, pendant plusieurs années, de la célèbre bande qu'on admirait en Europe, sur la foi d'une renommée sans doute usurpée. Grâce à la protection d'un seigneur de la cour , il parvint à faire recevoir à l'Opéra un ballet de sa composition intitulé : le Ballet de la Jeunesse; mais ce fut tout ce qu'il obtint. Soit que sa musique ne fût pas bonne, soit que son protecteur n'eût qu'un crédit limité, il ne réussit pas à faire re-

présenter cet ouvrage. Il n'était ni le premier ni le dernier compositeur qui ait éprouvé ce genre de tribulations. Hilaire Verloge voulut mourir sur le sol natal. Il revint à Gand,où il passa les dernières années de sa vie.

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