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CHAPITRE XVII

Léonard Boulmy à la cour du roi de Portugal. — Salvalor Bcrlezen.

— La famille des Cupis. — Ferdinand Cupis, maître de musique et de danse à Bruxelles. — Marie Cupis de Camargo. — Elle est protégée par la princesse de Ligne. — Ses débuts à Paris. — L'Opéra en 1726.

— Camargo danseuse et cantatrice. — François Cupis, dernier de sa famille.

Le roi de Portugal Joseph I" aimait la musique ; il avait une excellente troupe d'opéra pour le service du théâtre de la cour, et une chapelle bien organisée. Léonard Boutmy, claveciniste distingué, né à Bruxelles, espérant faire sa fortune en s'attachant à ce prince ami des artistes, partit pour Lisbonne. Il fut entendu de Joseph Ier et reçut le brevet d'organiste de la cour. Peu d'orchestres étaient supérieurs à celui par lequel Boutmy entendit accompagner l'opéra

italien: il s'y trouvait un certain nombre de musiciens étrangers, au nombre desquels plusieurs Belges. Une singularité qui frappa l'artiste bruxellois, la première fois qu'il assista à ce spectacle, fut que les rôles de femmes étaient remplis par des hommes. Suivant un ancien préjugé, religieusement observé, les femmes ne paraissaient pas sur la scène en Portugal. Dans l'opéra, les rôles des soprani étaient chantés par des castrats; dans les ballets, on voyait des princesses el des bergères barbues. Boutmy avait une position honorable auprès du roi Joseph; mais il n'était pas trèsbien payé. Il donna s.i démission, revint à Bruxelles, puis il alla se fixer à Clèves, où il mourut. Ses ou\ rages publiés sont un Traite sur la basse continue et des Pièces de clavecin.

Parmi les artistes belges qui allaient chercher à l'étranger l'emploi de leurs talents, il en était qui étaient destinés à ne plus revoir leur pays, et qui se faisaient une seconde patrie de la terre d'adoption où ils avaient trouvé une généreuse hospitalité. Cependant nous n'en considérons pas moins comme Belges les fils de ces artistes voyageurs, nés dans leur exil volontaire. Un musicien flamand, du nom de Berlezen. s'était établi à Rome. Il eut un fils qui suivit la même carrière, et qui se fit, en Italie, une certaine réputation comme professeur de chant, à une époque où ce pays possédait de grands maîtres dans l'art difficile de former et de diriger les voix. Salvator Bertezen est l'auteur d'un ouvrage intitulé Principi délia inusica. Ce livre, publié à Rome, fit citer son auteur comme un homme érudit. On en publia à Londres un abrégé que Bertezen passe pour avoir

fait lui-même, en réduisant son ouvrage aux principes les plus essentiels.

En parcourant les annales des arts , on rencontre des familles chez lesquelles le talent semble être un privilège de la naissance. Telle était celle des Cupis, dont Bruxelles a le droit de s'enorgueillir. Plusieurs membres de celte famille acquirent de la renommée comme musiciens ; un autre, une femme, eut, comme danseuse, une de ces célébrités qui marquent dans l'histoire d'un siècle. La musique et la danse sont si intimement liées, qu'on voudra bien nous permettre de parler de la sœur, en même que du frère et des neveux. Il manquerait quelque chose à cette esquisse, si nous n'avions pas consacré quelques pages à Marie Anne Cupis de Camargo.

Un officier du nom de Cupis servait dans les armées de l'empereur, vers la seconde moitié du xvir siècle. Issu d'une noble famille, originaire de Rome, il avait épousé une demoiselle de Camargo, descendante du navigateur espagnol Alphonse de Camargo, qui partit de Séville en 1559, avec plusieurs vaisseaux équipés aux frais de l'évêque de Piacentia, pour aller au Pérou par le détroit de Magellan, et qui réussit dans cette entreprise, après avoir toutefois perdu le plus grand nombre de ses navires. Un fils né de cette union était encore au berceau quand le sieur de Cupis fut tué sur le champ de bataille , laissant à sa veuve un peu de bien qui lui donnait rigoureusement les moyens d'élever son enfant. Madame de Cupis, qui s'était fixée à Bruxelles, comprit qu'elle ne pourrait procurer à son fils un rang qui fût d'accord avec sa noble origine. Sa seule ambition fut donc de lui

donner une profession par laquelle il pût gagner honnêtement sa vie. Ferdinand Cupis de Camargo apprit la musique en même temps que la danse, et fit des progrès rapides, poussé par le désir de mettre un terme aux sacrifices que sa mère s'imposait dans lintérét de son éducation. Tout jeune encore, il se mit à courir les rues de Bruxelles, enseignant aux bourgeoises de la ville à danser le branle et le menuet. Au nombre de ses clientes, se trouvait une fort jolie personne dont la mère tenait boutique dans une des rues qui avoisinent la Grande Place. Le maître de danse en fit sa meilleure élève et s'accoutuma si bien aux soins qu'il lui donnait, qu'il finit par la demander en mariage. Ferdinand Cupis ne possédait que son violon et une clientèle encore peu nombreuse; la jeune marchande, de son côté, n'avait à espérer que l'achalandage d'une petite boutique de mercerie : ils se convenaient donc. Les deux amants furent unis, et, un an après, le jeune maître à danser alla faire baptiser à sa paroisse une petite fille à laquelle il donna les noms de Marie Anne.

Ferdinand Cupis voyait augmenter chaque jour le nombre de ses élèves. Sa femme voyait s'accroître le nombre de ses pratiques , grâce à ce qu'elle vendait les meilleures aiguilles et le fil le plus égal du quartier. L'enfant qui venait de leur naître fut accueilli avec une joie qu'augmentait l'espoir de lui voir partager la prospérité de leur petit ménage.

« Que ferons-nous de notre fille? » se demandaient souvent le jeune maître de danse et la jolie marchande, lorsqu'ils étaient réunis à souper, après

que l'un était rentré de ses courses dans la ville , et que l'autre avait fermé sa boutique. « — Je veux qu'elle soit une honnête marchande comme vous, disait le mari; pour peu qu'elle ait votre gracieuse figure et vos douces manières , nous lui ferons faire un bon mariage. — Et moi , répliquait la femme , je désire qu'elle ait du talent comme son père , qu'elle danse ou qu'elle chante, peu importe. —Y pensez-vous? reprenait Ferdinand Cupis , faire de notre fille une danseuse, une chanteuse, une demoiselle de théâtre enfin! Oubliez-vous qu'elle a pour ancêtres des cardinaux et des grands d'Espagne, car Jean Dominique de Cupis , qui fut le doyen du sacré collège, était de ma famille, et le commandant d'une flotte espagnole s'appelait de Camargo. — Je sais tout cela; vous me l'avez dit plus d'une fois: mais vous oubliez, mon ami, que son père n'est qu'un estimable maître de danse, et que sa mère vend des aiguilles et du fil à l'enseigne de la Bobine d'or. — C'est vrai , murmurait Ferdinand Cupis, il en sera donc ce qu'il pourra de notre enfant. »

La petite grandissait, et, comme si elle avait voulu donner gain de cause à sa mère , elle montrait pour la danse les plus heureuses dispositions. Bien qu'il en coûtât à ses scrupules, son père cultiva ce penchant décidé pour un art qu'il aimait d'ailleurs. Le bruit se répandit que Bruxelles possédait dans ses murs un petit prodige. On voulut voir la jeune Marie Anne de Camargo dans le grand monde, et comme son talent témoignait de l'excellente méthode de Ferdinand Cupis, on rechercha celui-ci comme maître, en sorte qu'il devint tout à coup l'homme de sa pro- 2. s

fession le plus à la mode. Au nombre des personnes qui le firent appeler, fut la princesse de Ligne. Cette noble personne prit la petite danseuse sous sa protection , et déclara qu'elle l'aiderait à faire son chemin.

Quand Marie de Camargo eut atteint l'âge de dix ans, la princesse de Ligne annonça qu'elle allait l'envoyer à Paris étudier son art d'après les plus parfaits modèles du temps, car, encore que Ferdinand Cupis fût le meilleur maître de danse de Bruxelles, il ne pouvait pas se dissimuler qu'il y avait dans la capitale de la France bien des gens capables de lui en remontrer. Le père et la fille partirent donc, munis des secours et des recommandations de leur bienfaitrice.

Qu'on se figure l'étonnement et l'admiration des deux voyageurs, la première fois qu'ils assistèrent à une représentation de l'Opéra. On donnait ce soir-là Thésée, pièce de Quinault, mise en musique par Lulli. Le sieur Muraine jouait le rôle de Thésée ; celui de Médée était rempli par mademoiselle Antier. Dans les divertissements, c'étaient Blondy, neveu et élève du célèbre Beauchamps, maître de ballets de Louis XIV ; Balon, qui, malgré son âge, ne lui cédait ni en force ni en légèreté ; enfin mademoiselle Prévost, danseuse incomparable qui faisait les délices de la cour et de la ville. Marie de Camargo admira surtout cette dernière et ne voulut pas d'autres leçons que les siennes. Mademoiselle Prévost consentit à enseigner à la jeune fille l'art dans lequel elle s'était illustrée. Indépendamment de ses études et des leçons qu'elle recevait de son habile maîtresse, Marie

de Camargo s'instruisait en assistant aux représentations de l'Opéra. Elle voyait danser ce qu'il y avait d'artistes remarquables à Paris, c'est-à-dire en France, c'est-à-dire en Europe. Elie admirait Balon, Blondy. Juvilliers et Dupré dont la réputation commençait à s'établir. Ses progrès, à une pareille école, furent si prompts, qu'au bout de peu de temps elle fut en état de retourner à Bruxelles pour y paraître en première ligne.

Grande fut la joie de la mère, en revoyant sa fille plus jolie que jamais, et mise à la dernière mode de France. Ce fut bien autre chose quand la jeune danseuse débuta au théâtre de Bruxelles, où elle était engagée pour tenir le premier emploi. Première danseuse à dix ans ! La bonne dame assembla le ban et l'arrière-ban de la petite bourgeoisie, disant à chacun que le succès de Marie de Camargo intéressait la classe entière des marchands, et qu'une partie de la gloire qu'elle allait acquérir reviendrait aux gens de boutique, puisqu'elle avait été élevée elle-même derrière un comptoir. Le triomphe de la débutante fut complet. Les pas gracieux et variés qu'elle avait appris à Paris étaient des nouveautés dont on n'avait pas la moindre idée à Bruxelles, avant qu'elle les y importât. Ses voisins, qui l'attendaient à la sortie du théâtre, l'accompagnèrent jusque chez elle, en lui faisant un concert de louanges. On but ce soir-là de nombreux pots de bière, et même quelques bouteilles de vieux bourgogne, dans l'arrière-boulique de la Bobine d'or. Le succès de la jeune Camargo ne fut pas moins grand dans la noblesse que dans la bourgeoisie. On l'applaudit non -seulement pour son

talent, mais aussi à cause de la protection de la princesse de Ligne.

La réputation de Marie de Camargo s'étendit rapidement. Le sieur Pélissier, qui venait d'établir à Rouen un spectacle d'opéra, fit, pour la voir, un voyage considéré alors comme fort long. Jugeant que la renommée n'avait pas exagéré le mérite de la jolie danseuse, il lui fit, ainsi qu'à son père, des propositions qui les décidèrent à quitter Bruxelles, au grand regret des habitués du spectacle de cette ville.

Camargo ne resta pas longtemps à Rouen; le sieur Pélissier n'ayant pas pu soutenir son théâtre, elle partit pour Paris, où l'attendait un sort brillant. Son premier soin fut d'aller trouver mademoiselle Prévost, qui se souvint d'elle, et qui la présenta comme son élève. Ses débuts eurent lieu à l'Opéra, au mois de mai 1726, dans Atys. Camargo avait alors seize ans. Jamais la salle de l'Académie royale de Musique n'avait retenti d'applaudissements plus vifs que ceux qui accueillirent la jeune danseuse. On fit compliment à mademoiselle Prévost des excellentes leçons qu'elle avait données à Camargo, et l'on feignit de lui attribuer une partie du succès que la débutante avait obtenu; mais l'orgueilleuse artiste ne prit pas le change; elle comprit qu'en facilitant à son élève l'accès de l'Opéra, elle avait fourni des armes contre elle-même. Dès lors, elle ressentit pour la nouvelle venue une haine profonde, et se promit de lui faire payer cher les services qu'elle lui avait rendus. Grâce à ses intrigues, la pauvre Camargo fut reléguée dans les ballets, au rang de figurante, et ne put obtenir de

paraître clans les entrées. En vain Ferdinand Cupis réclamait-il hautement pour que justice fût rendue à sa fille; il fallut une circonstance fortuite pour neutraliser les perfides influences de mademoiselle Prévost. Un soir qu'on dansait un ballet où se trouvait une scène de l'Enfer, un des trois Dumoulin , celui qu'on avait surnommé le Diable, ne se trouva pas sur le théâtre au moment où son tour était venu de figurer dans une enlrée. Déjà l'orchestre avait joué quelques mesures, sans que l'artiste parût. Camargo, voyant que l'entrée n'était pas remplie , conçut et exécuta un projet hardi : elle s'élança de son rang et improvisa des pas ravissants. Son imagination lui fournit sur-le-champ des poses si gracieuses, des attitudes si variées, des mouvements si simples et si imprévus, que la salle entière éclata en bruyantes manifestations d'enthousiasme.

On pense bien que ce tiait de hardiesse fut loin de remettre Camargo dans les bonnes grâces de mademoiselle Prévost. Cette altière personne refusa de laisser danser par sa jeune élève un pas que lui avait fait demander la duchesse de Bourbon. Indigné de cette injustice et voyant Camargo tout en pleurs, Blondy lui dit : « Quittez, mademoiselle, cette dure maîtresse qui vous fait éprouver tant de mortifications. Je veux être votre maître ; je ferai l'entrée que demande madame la duchesse, et vous la danserez. "

Blondy avait succédé à Pécourt comme directeur des ballets de l'Opéra. Sans avoir le même génie que son prédécesseur, il se faisait remarquer par la grâce de ses compositions. Le zèle de Camargo répondit aux soins de ce brillant danseur. Par l'effet des con-

seils de son nouveau maître, l'aimable fille joignit bientôt la noblesse et le feu de l'exécution à la grâce et à la légèreté qui lui étaient naturelles. On ne parla plus que de la jeune Camargo: toutes les modes nouvelles portèrent son nom : il y eut des coiffures et des façons de robe à la Camargo. Ses fournisseurs devenaient, de toute nécessité, ceux des dames du grand monde, et. par ricochet, ceux des bourgeoises de Paris.

La danse de Camargo, établie sur un fond de principes classiques , était en partie le résultat de ses dispositions naturelles et en partie celui des conseils qu'elle avait reçus des grands artistes de l'époque. Elle exécutait toutes les danses nobles, les menuets, les passe-pieds, bien mieux que la célèbre Prévost. Quant aux gavottes, aux rigodons, aux tambourins, aux loures. qu'on appelait les grands airs, elle les rendait avec une supériorité plus incontestable encore. Il n'y avait point de pas qu'elle n'eût dans la jambe. Elle introduisit les jupons courts à l'Opéra, parce que les longs vêlements gênaient sa danse vive et pétulante:; mais pour accorder la décence avec ce qu'exigeait le caractère particulier de sa danse, elle mit des caleçons, ce qui ne s'était pas fait avant elle. Comme toute innovation, celle-ci fut critiquée; mais on finit par reconnaître que c'était une nécessité de la nouvelle école de danse qui s'établissait.

L'éclat de ses triomphes ne fit pas oublier à Camargo son frère, qui, plus jeune qu'elle de quelques années, était resté à Bruxelles, où il étudiait le violon sous la direction d'un maître assez peu habile. Elle le fit venir à Paris pour partager sa prospérité, ne

doutant pas que, par son crédit, elle ne lui procurât quelque place lucrative.

François Cupis de Camargo, frère de la célèbre danseuse, était né à Bruxelles le 10 mars 1719, ainsi qu'on le voit par le registre de baptême de l'église Sainte-Gudule. Son père lui avait enseigné les premiers principes du violon, et l'avait confié, en partant pour la Fiance avec sa fille, à l'un de ses confrères. Lorsqu'il fut à Paris, Marie de Camargo lui donna pour professeur l'un des violons de la chapelle du roi. François Cupis avait dix-neuf ans quand il se fit entendre pour la première fois au concert spirituel; il produisit beaucoup d'effet. L'intérêt qu'on portait à sa sœur fut, sans doute, pour quelque chose dans la faveur que lui accorda de prime abord le public: mais il avait un talent réel, car le Mercure lui donna de grands éloges, et le P. Caffiaux dit, dans son Histoire de la Musique , qu'il joignait le tendre et le doux de le Clerc au brillant de Guignon. Or le Clerc et Guignon étaient deux fameux exécutants de l'époque. François Cupis entra comme premier violon à l'Opéra , et il accompagna sa sœur dans des solo où les auteurs de ballets se plaisaient à unir leurs deux célébrités. Il n'était pas seulement exécutant distingué : il composait : plusieurs livres de sonates de violon et de quatuor, publiés par lui, furent joués par tout ce que Paris comptait d'amateurs. Son mérite, aidé par la faveur, lui fit obtenir une place dans la musique du roi, qui, pour n'être plus ce qu'elle avait été sous Louis XIV, demeurait néanmoins une des premières institutions musicales de l'Europe.

Un événement inattendu vint troubler le bonheur de la famille des Cupis. Marie de Camargo était depuis plusieurs années à l'Opéra, sans avoir donné lieu à la malignité de s'exercer aux dépens de sa réputation d'honnête fille, miracle que ne pouvaient s'expliquer ni ses amis, ni ses ennemis. Un beau jour, on apprit que l'idole du jour, que la séduisante danseuse avait disparu. En vain alla-t-on aux informations , on ne put découvrir si elle avait pris la route d'Angleterre ou celle d'Allemagne. La cour et la ville furent pendant plusieurs jours dans une grande inquiétude. Enfin on sut que le comte de Melun, qui, depuis longtemps, poursuivait Camargo de ses assiduités, avait fini par l'enlever, et qu'il la tenait enfermée dans un de ses hôtels. Ferdinand Cupis s'adressa à de hauts personnages pour obtenir justice du ravisseur de sa fille. La bibliothèque de la ville de Paris possède l'original d'une supplique qu'il adressa au cardinal de Fleury. Voici le texte de cette pièce fort curieuse :

« Monseigneur,

« Ferdinand Joseph de Cupis, alias Camargo, écuyer seigneur de Renoussart, représente trèsrespectueusement à Votre Éminence que, né d'une des plus nobles familles de Rome, qui a donné à l'Église romaine un archevêque de Trani, un évêque d'Ostie et un cardinal du titre de Saint- Jean ante Portam latinam, doyen du sacré collège en l'an 1577, sous le pontificat de Léon X (selon Raconius, en son Traité des Papes et Cardinaux ; ce fait

aussi rapporté par Moreri , en son Dictionnaire, nouvelle édition) ; s'étant trouvé privé des biens de la fortune par les malheurs, les procès et les ravages des guerres que ses pères ont essuyés, il a évité avec plus de soin que la mort de déroger à sa naissance et à ses ancêtres, dans la noblesse desquels il n'y a jamais eu aucune altération, pas même pour les alliances, le suppliant étant en état de prouver seize quartiers, tant de père que de mère, puisque la famille des Cupis a sorti de Rome pour venir s'allier à Bruxelles à celle des Derville et des Vangen Derlaelein, qui sont du nombre des sept familles qui ont fondé la ville de Bruxelles, et dont les descendants confondent en eux la noblesse et la bourgeoisie.

« Hors d'état de pouvoir soutenir son rang, et chargé de sept enfants, il a gémi sans murmurer, il a cherché à procurer à ses enfants des talents particuliers et des arts libres, qui puissent, sans qu'ils dérogeassent, subvenir aux besoins de la vie, et les faire sortir de la misère, en attendant des temps plus heureux. Il a fait donner à l'un des instructions pour la peinture , à d'autres pour la musique , à d'autres pour la danse. Dans ce nombre sont deux filles, âgées l'une de dix-huit ans , l'autre de treize.

« Comme le feu roi, de glorieuse mémoire, a voulu qu'on pût être à l'Opéra sans déroger, le suppliant ayant été d'ailleurs sollicité, même forcé par des personnes qui savaient les grandes dispositions de l'aînée, n'a pu s'empêcher de consentir qu'elles entrassent à l'Opéra, mais sous la condition que lui ou son épouse les y conduiraient et les reprendraient en sortant. En effet, l'aînée, qui y est depuis trois ans,

s'est toujours parfaitement bien comportée , et cette conduite a été universellement admirée, ainsi que sa danse. Mais, depuis trois ans, M. le comte de Melun a usé de séductions et de voies également indignes de lui et du suppliant. Après avoir trouvé le secret de faire interposer des ordres, que l'on dit émaner d'une part respectable, pour ne point réprimer sa fille, quoiqu'il y eût occasion de le faire , il a cru que la soumission du suppliant à ces ordres, quoique surpris par de faux exposés , avancerait ses lâches desseins ; il a osé proposer au suppliant de consentir à la débauche de sa fille, et lui a offert pour cela de lui abandonner les appointements qu'elle a à l'Opéra. Le suppliant ayant traité comme il devait le faire cette proposition, le comte a trouvé le moyen de s'introduire pendant plusieurs nuits dans la chambre de ses filles, et enfin, les 10 et 11 de ce mois de mai, il les a enlevées toutes deux, et les tient actuellement en son hôtel, à Paris, rue de la Couture-Saint-Gervais.

« Le suppliant, ainsi déshonoré aussi bien que ses filles, poursuivrait à l'ordinaire, si le ravisseur était un simple particulier, et les lois établies par Sa Majesté et ses augustes prédécesseurs veulent que le rapt soil puni de mort. Il y a double crime, deux sœurs enlevées, dont une âgée de dix-huit ans, l'autre de treize. Mais le suppliant, ayant pour partie une personne du rang du comte de Melun, est obligé de recourir au législateur; et il espère de la bonté du roi qu'il lui fera rendre justice, et qu'il ordonnera à M. le comte de Melun d'épouser la fille aînée du suppliant et de doter la cadette. 11 ne peut que par là

réparer une injure si sanglante. Le suppliant espère de la charité et de l'équité de Votre Éminence qu'elle voudra bien lui faire rendre cette justice, et réparer l'injure qu'on lui a faite, par 13 rapport qu'il se flatte que Votre Eminence voudra bien en faire au roi, et en l'honorant de sa protection auprès de lui, et le favorisant des sages conseils qu'elle lui donne. Il continuera ses vœux pour la santé et conservation de Votre Éminence. »

La vertu avait peu de protecteurs en France, lorsqu'elle avait à se défendre contre des noms titrés. Que fussent devenus les grands seigneurs, dont la plus sérieuse occupation était de séduire les demoiselles de l'Opéra, s'ils avaient été inquiétés sur les moyens qu'ils employaient pour cela ? On éconduisit le pauvre père, sans même lui laisser espérer la réparation qu'il sollicitait.

Cependant Camargo rentra à l'Opéra et continua d'être, comme auparavant, l'idole du public. Le comte de Clermont l'ayant enlevée à son tour, mais cette fois de son plein gré, à ce qu'assura la chronique du temps, elle demeura absente de la scène pendant six ans, de 1734 à 1740. Elle reparut dans le ballet des Fêtes grecques et romaines, pièce qui n'était pas nouvelle, mais qui dut à son talent une vogue extraordinaire. Que diraient nos artistes chèrement payés, s'ils savaient que cette danseuse, qui contribuait pour une si grande part à la fortune de l'Opéra, n'avait que deux mille cinq cents francs d'appointements et cinq cents francs de gratification par année ?

Camargo dansa jusqu'en 1751. Vers la fin de cette année, elle se retira définitivement du théâtre, en obtenant du roi la pension qu'avait eue mademoiselle Prévost de son vivant. El!e passa les dernières années de sa vie dans une retraite paisible et honorable, avec une demi-douzaine de chiens et un ami qui lui était resté de ses nombreux amants. Cet ami, auquel elle laissa ses chiens en mourant , lui fit faire de magnifiques obsèques.

Une chose que n'ont pas dite les biographes de Camargo et que nous ne devons pas oublier de consigner ici, c'est que cette célèbre artiste, qui était douée d'une fort jolie voix , voulut briller à la fois et comme cantatrice et comme danseuse. Un auteur composa, à sa demande, un divertissement intitulé les Talents lyriques , dans lequel elle remplissait un rôle qui lui fournissait l'occasion de déployer son double talent. Cette épreuve lui fut entièrement favorable ; on applaudit à son chant plein de goût, non moins qu'à ses pas délicieux.

Peu d'artistes ont eu, de notre temps, une renommée égale à celle de Marie de Camargo. Voltaire a chanté ses grâces et son talent dans plusieurs passages. On connaît ce madrigal où il fait l'éloge des deux plus habiles danseuses de son siècle :

Ah ! Camargo, que vous êtes brillante ! Mais que Salle, grands dieux ! est ravissante ! Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux! Elle est inimitable et vous êtes nouvelle.

Les nymphes sautent comme vous, Et les Grâces dansent comme elle.

Le grand poète dit encore dans le Temple du Goût :

Légère cl forte en sa souplesse, La vive Camargo sautait.

Enfin le nom de notre artiste se retrouve dans la pièce du Mondain :

Le plaisir presse, il vole au rendez-vous, Chez Camargo, chez Gaussin, chez Julie.

Comme témoignage de l'effet qu'elle produisit à son apparition sur la scène, un écrivain contemporain cite le fait suivant : « L'illustre maréchal de Villars ayant abordé mademoiselle Camargo près du bassin des Tuileries, à la sortie de l'Opéra, ce jardin retentit des applaudissements que le public donna à l'hommage rendu par le héros aux talents de la débutante. » Ni mademoiselle Taglioni, ni mademoiselle Elssler ne peuvent se vanter d'avoir été complimentées en public par un maréchal de France, encore moins d'avoir partagé une brillante ovation avec un guerrier tel que Villars.

La dynastie des Cupis ne s'éteignit pas avec le frère de Camargo. François Cupis eut un fils, né à Paris en 1741, et qui entra aussi dans la carrière des arts. Jean-Baptiste Cupis étudia le violoncelle et devint un des plus habiles exécutants de France sur cet instrument. Comme son père, il fut admis dans l'orchestre de l'Opéra, où trônaient les premiers artistes de Paris. Jouer à l'orchestre de l'Opéra n'est plus qu'un mince honneur; alors c'était une gloire. Cette

gloire se compliqua, pour Jean-Baptisle Cupis, de l'avantage de faire partie du petit chœur. Le petit chœur formait le noyau des meilleurs musiciens , et servait à accompagner les airs ; le reste de l'orchestre ne prenait part qu'à l'exécution des ensemhles. L'héritier d'un nom qui semblait destiné à se perpétuer à l'Opéra fut pris tout à coup du désir de voir le monde, comme si le monde ne se résumait pas tout entier dans le théâtre dont l'Europe admirait les splendeurs, et donna sa démission pour voyager. Il visita tour à tour l'Allemagne et l'Italie. A Milan il épousa la cantatrice Julie Gasperini. Depuis lors on n'entendit plus parler de lui . et l'on ignore s'il fut le dernier de sa race.

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