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CHAPITRE XVIII

Origine et vicissitudes du théâtre de Bruxelles. — Les chambres de déclamation. - L'opéra italien et l'opéra français. — Le théâtre du Coffy et celui de la Monnaie. — Revers des entrepreneurs de spectacle à Bruxelles. - Les troupes dramatiques du maréchal de Saxe. — Favart en Belgique. — Le duc d'Arembcrg, le marquis de Deins et le duc d'Ursel relèvent le théâtre de Bruxelles. — Le pharaon, ressource extrême d'un directeur.— ^ Réputation de l'orchestré.

L'histoire du théâtre est intimement liée à celle de la musique. Nous avons eu plus d'une occasion de dire que les chants introduits dans les premiers essais dramatiques pouvaient être considérés comme étant l'origine du drame lyrique. Nous croyons donc devoir donner quelques détails sur l'établissement des spectacles de Bruxelles et sur leurs vicissitudes. Nous serons obligé de retourner sur nos pas et

d'aller ensuite au delà du point où nous nous sommes arrêté dans l'ordre chronologique des faits . afin de tracer une esquisse complète de nos annales théâtrales, et de n'avoir plus à revenir sur ce sujet.

Suivant les auteurs qui nous ont laissé des indications relatives à l'objet de nos recherches actuelles, les spectacles de Bruxelles doivent leur origine à trois congrégations ou chambres de déclamation. Les membres de ces sociétés étaient des savants et des poètes de la ville, qui versifiaient avec privilège et sous la protection des magistrats. Ne rimait pas qui voulait dans ce temps où le bon plaisir de l'autorité réglait toutes choses. Nul ne pouvait écrire des vers, s'il n'était affilié à l'une de ces chambres. Quiconque souhaitait d'avoir des chansons pour une noce ou pour un baptême, des bouquets ou des bouts-rimés pour une fête, s'adressait forcément à ces poètes jurés et patentés. Ceux-ci composaient aussi des tragédies et des farces, qu'on jouait dans les kermesses. Des comédiens flamands représentaient leurs chefs-d'œuvre sur un théâtre situé quai au Foin, et qui fut. dans la suite, transformé en magasin.

Les chambres de déclamation négligeant leurs spectacles et ne remplissant pas les conditions de leur privilège, des sociétés bourgeoises obtinrent, grâce à la protection de personnes de marque , la permission de jouer en public des pièces de théâtre. L'une des troupes qu'elles formèrent représentait des opéras bouffons français: d'autres offraient à leurs habitués des farces de tréteaux. Jean de Mrelle et son chien faisait les délices des

amateurs de la capitale. Un critique de l'époque dit que le eliieu était dressé comme un acteur à remplir son rôle, et qu'il partageait avec les comédiens les suffrages du public.

Les mystères, très en vogue partout, se jouaient à Bruxelles au grand ébahissement des bourgeois et des manants. La simplicité du temps faisait descendre en carême les acteurs dans les églises, pour y représenter des tragédies saintes. On joua, dans l'église des Carmes, le drame de la Passiim. Cette pièce, écrite en prose, était divisée en trois actes, dans l'intervalle desquels des enfants, vêtus à la façon des anges, chantaient des vers relatifs au sujet. Dans la scène où Sans-Quartier venait dire à la femme de Malchus que son mari avait eu l'oreille coupée par saint Pierre, les anges entonnaient ce couplet :

Quand Pierrot coupit

A Malchus l'oreille,

Le Seigneur lui dit :

Turelututu, rengaine, rengaine, Turelututu, rengaine ton coutiau

Dans son fouriau.

Et le peuple répétait avec dévotion : Turelututu rengaine. Malheureusement on n'a pas conservé la musique sur laquelle se chantait cette très-simple poésie.

En 1695, après le bombardement de Bruxelles, on bâtit, par ordre de l'électeur de Bavière, le théâtre de la Monnaie, pour y représenter des opéras. Vers la même époque, un particulier fit élever, à ses frais, le théâtre dit du Coff'y . pour y jouer la comé-

die. Le spectacle d'opéra ne tint pas longtemps; des comédiens italiens et français le remplacèrent successivement. Depuis lors le théâtre du Coffy ne fut occupé que rarement par des artistes dramatiques : on n'y vit guère paraître que des danseurs de corde et des joueurs de pantomimes.

Le théâtre de la Monnaie ne prospérait que médiocrement. Souvent il était fermé; quand on y jouait la comédie ou l'opéra, la salle demeurait à peu près vide. La plupart des entrepreneurs terminaient leur direction par une banqueroute. Aucun ne parvenait à établir l'équilibre nécessaire entre les dépenses et les recettes.

Le sieur Grimberg, riche bourgeois de Bruxelles. se chargea de l'entreprise d'un spectacle d'opéra; mais il se ruina et passa en Angleterre pour échapper à ses créanciers. Une dame Dujardin lui succéda, et fit faillite après une direction orageuse. Le public de Bruxelles ne prenait pas grand goût à l'opéra, qui devait être un jour son spectacle favori. Il aimait mieux la comédie, et peut-être même le Chien de Jean de Nivelle.

Un sieur Mol in vint ensuite avec une troupe de comédiens français, et eut la hardiesse de s'installer dans la malheureuse salle de la Monnaie , fatale à tant de spéculateurs. La direction du sieur Molin s'annonça sous des auspices encore plus défavorables que les précédentes, et cependant elle ne fut pas, comme celles-ci, suivie d'un désastre. Le sieur Molin voulut augmenter le prix de l'abonnement, qui n'était pas en rapport avec celui des places prises au bureau, et avec les dépenses qu'il était obligé de faire pour

maintenir son théâtre sur un pied respectable. Comme beaucoup de personnes refusèrent de souscrire aux nouvelles conditions , il trouva plus simple de supprimer les abonnements, laissant à chacun la faculté de payer à la porte. II y eut une ligue entre les anciens abonnés pour ne plus venir au théâtre. Comme on était à l'entrée de l'été , il leur fut facile de maintenir les effets de cette résolution. Le sieur Molin ne céda pas non plus ; il avait des fonds et pouvait faire l'avance des frais de la guerre, pour forcer l'ennemi à capituler. Les représentations eurent lieu, comme par le passé, trois fois par semaine ; le directeur y invita les personnes de sa connaissance, qu'il fit assister gratuitement au spectacle, et s'installa lui-même dans une des meilleures loges. Vint l'hiver. Les abonnés trouvèrent que la plaisanterie se prolongeait avec excès. N'ayant plus le plaisir de la promenade pour faire diversion , ils éprouvèrent le besoin de retourner à la comédie. Quand ils se présentèrent chez le sieur Molin pour traiter avec lui aux conditions qu'il avait fixées, le rusé directeur répondit que son intention n'était plus de faire d'abonnements. Jamais, ajouta-t-il, il n'avait joui si à l'aise du spectacle; il avait pris l'habitude de choisir ses places parmi celles que la retraite des anciens abonnés avait rendues vacantes, il lui en aurait trop coûté d'y renoncer. Le public, ne pouvant se passer de spectacle en hiver, fut obligé de payer à la porte. Il en résulta pour le sieur Molin un gain de plus de seize mille livres sur ses opérations, tandis que ses prédécesseurs s'étaient ruinés en dépit , ou plutôt à cause des abonnements.

fi8 BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.

En 1729, un sieur Landy vint à Bruxelles, avec une troupe d'opéra italien, qui fut loin de prospérer. Ne pouvant pas payer ses créanciers, il fut conduit à la tour d'Emberg, où il resta longtemps. Sa déconfiture commence une nouvelle série de désastres. Les sieurs Camars et Durand, directeurs d'une troupe française, firent banqueroute en 1751 , après une année de gestion. Le sieur Brissat, qui leur succéda en 175:2, ne fut pas plus heureux. Il tomba dans la dernière misère, et fut réduit à accepter, des différentes troupes qui vinrent après lui, un petit emploi dans l'administration du théâtre.

En 1754, le sieur Francisque, arlequin distingué, fil des affaires passables, grâce à son talent de mime, ainsi qu'à son activité de directeur. Il ne resta cependant qu'un hiver à Bruxelles, et fut remplacé par un certain Huet. qui passa en Hollande avec ses acteurs, après avoir perdu de l'argent dans son entreprise. La mauvaise fortune de ceux qui avaient pris à leurs frais la direction du spectacle de Bruxelles n'arrêta pas de nouveaux entrepreneurs, soutenus par l'espoir d'être plus heureux ou plus habiles que leurs devanciers. Les directeurs du spectacle de Nancy amenèrent leur troupe en 1756 , croyant que François Ier, alors grand-duc de Toscane, ferait sa résidence à Bruxelles après son mariage. Ils furent trompés dans leur attente et ne restèrent que peu de mois. Un autre prit la malencontreuse direction quelques années après ; mais la mort de l'empereur ayant fait fermer le théâtre pendant six semaines, il profita de la circonstance pour s'esquiver sans payer s s créanciers. La gestion du sieur Plaute et

de la dame Belhomme, qui se présentèrent ensuite courageusement, se termina, suivant l'usage, par une faillite. Les deux associés se sauvèrent au Borgendael, lieu de franchise où les débiteurs ne pouvaient pas être appréhendés.

Bruxelles demeura cinq années privée de spectacle. Quand nous disons privée, c'est une manière de parler, puisque ses habitants aimaient assez peu ce plaisir des nations civilisées, pour que les entrepreneurs se ruinassent à le leur procurer. En 174T>. le sieur d'Hannelaire amena d'Aix-la-Chapelle une troupe passable, et eut la témérité d'ouvrir les porles du théâtre de la Monnaie aux rares amateurs dispo ses à le visiter. Ne voilà-t-il pas que les malheurs de la guerre se mettent de la partie! Bruxelles, après le bombardement, est contrainte d'ouvrir ses portes au maréchal de Saxe. Ce qui aurait dû perdre d'Hannelaire fut précisément ce qui le sauva. Le vainqueur de Fontenoy aimait la comédie et surtout les comédiennes. Il menait à sa suite une troupe dramatique dirigée par Favart, laquelle lui donnait des représentations dans les villes où il s'arrêtait , et même dans son camp, après une journée de marche. Les acteurs de d'Hannetaire se joignirent à ceux de Favart. Ce fut une armée pacifique à la suite de l'armée guerroyante. Le personnel se trouva si considérable après cette fusion, que le maréchal eut la galanterie d'en envoyer une partie au prince de Clermont, pour ses menus plaisirs. Les deux troupes donnaient des représentations l'hiver à Bruxelles, et se remettaient en campagne avec l'armée au commencement de la belle saison.

Nous venons de dire que Favart dirigeait la troupe dramatique du maréchal de Saxe ; c'est à la demande du héros lui-même que le spirituel auteur était venu prendre ces fonctions. Le maréchal lui avait écrit, ou, du moins, vu son peu d'usage de la littérature française, lui avait fait écrire la lettre suivante :

« Sur le rapport avantageux que l'on m'a fait de vous, monsieur, je vous ai choisi de préférence pour vous donner le privilège exclusif de ma comédie. Je suis persuadé que vous ferez tous vos efforts pour la rendre florissante ; mais ne croyez pas que je la regarde comme un simple amusement. Elle entre dans mes vues politiques et dans le plan de mes opérations militaires. Je vous instruirai de ce que vous aurez à faire à cet égard, lorsqu'il en sera besoin. Je compte sur votre discrétion et votre exactitude. Dès à présent vous pouvez faire toutes vos dispositions pour ouvrir votre théâtre à Bruxelles au mois d'avril prochain. »

Favart donne, dans ses Mémoires, des détails trèscirconstanciés sur ses opérations dramatiques en Flandre. Il les fait marcher de front avec le récit des opérations militaires du maréchal de Saxe, et il est évident que, dans sa pensée, les unes étaient aussi importantes que les autres. Il forma, des meilleurs sujets qu'il put trouver, une troupe nombreuse qui lui permit de représenter tous les genres. Ses spectacles étaient composés alternativement d'opéras, de ballets, de comédies et de vaudevilles. Jamais théâtre, en Belgique, n'avait offert tant de variété. Pour

surcroît d'intérêt, Favart donnait fréquemment des pièces de sa composition ayant trait aux événements du jour. Notre auteur raconte qu'il était à Bruxelles deux jours avant l'arrivée du maréchal de Saxe. Il se trouvait à l'hôtel de ville, où les plus grandes dames s'étaient rendues pour assister à l'entrée du vainqueur. Au moment où celui-ci parut, on entendit un coup de tonnerre épouvantable. Favart fit surle-champ le couplet suivant :

Est-ce là notre général Que ramène Bellone ?

— Eh ! oui, c'est le grand maréchal. C'est lui-même en personne.

— Non ; je le vois à ses regards, C'est le dieu de la guerre.

Et Jupiter annonce Mars Par un coup de tonnerre.

Ce couplet, ajoute complaisammeut son auteur, eut un succès universel. Tout Bruxelles le chanta sur l'air : Nous jouissotis dans nos hameaux, etc.

Favart explique ce qu'avait donné à entendre le maréchal de Saxe en lui écrivant que la comédie entrait dans ses vues politiques et dans le plan de ses opérations militaires. Le théâtre devint un point de réunion pour tous les officiers. Le goût qu'ils prirent pour le spectacle les empêcha de se livrer à la passion du jeu, ainsi qu'à d'autres excès non moins dangereux. « A l'égard des rapports que la comédie pouvait avoir avec les opérations militaires, continue Favart, il me suffira de citer un exemple. J'étais obligé de suivre l'armée et d'établir

mon spectacle au quartier général. Le comte de Saxe, qui connaissait le caractère de notre nation, savait qu'un couplet de chanson, une plaisanterie, faisaient plus d'effet sur l'âme ardente des Français que les plus belles harangues. Il m'avait institué chansonnier de l'armée, et j'étais chargé d'en célébrer les événements les plus intéressants. En septembre 1747, j'avais fait construire une salle de spectacle sur la grande place de Tongres. On était alors dans l'attente d'une action décisive. Une partie des officiers généraux était rassemblée dans la ville; les autres, cantonnés dans les environs, venaient régulièrement à la comédie, rendez-vous ordinaire. Le 9 octobre, sur les deux heures après-midi , je fus mandé par le maréchal. A mon arrivée, il fit retirer toutes les personnes qui élaient avec lui et me dit : « Demain je livrerai bataille; on n'en est pas encore « instruit; faites-le annoncer ce soir à la fin du spec- « !acle par des couplets que vous ferez à celte occa- « sion. Que rien ne transpire jusqu'à ce moment. >» Je ne manquai pas de le satisfaire. Mes couplets causèrent une surprise universelle. On court en foule à la loge du général; on croit que c'est une témérité de ma part; il confirme ce qui vient d'être annoncé. La salle retentit d'applaudissements redoublés ; on n'entend plus que ces mots : Demain bataille, demain bataille. L'ivresse de la joie passe en un moment des officiers aux soldais, et devient le présage de la victoire. Je ne donnai relâche que trois jours. Dès le lendemain de la bataille, il fallut satisfaire l'impatience de nos militaires. J'avais un beau champ pour célébrer leur victoire, et je n'eus pas de peine

à m'acquitter de ce devoir. Je fis le matin deux ou trois scènes, qui furent jouées le soir même. L'éloge que je faisais de nos guerriers n'avait rien de fade; j'exaltais la valeur des ennemis dans un couplet où je parlais d'eux, et je finissais par ces vers :

Anglais chéris de la victoire,

Vous ne cédez qu'aux seuls Français;

Vous n'en avez pas moins de gloire.

La comédie vint en aide à la politique, d'une façon que le maréchal de Saxe n'avait, sans doute, pas prévue. Les Impériaux, qui n'avaient pas de spectacle et qui enviaient aux Français leurs ingénieux plaisirs, n'hésitèrent pas à s'adresser au maréchal de Saxe pour obtenir de les partager. Le héros de Fontenoi permit à Favart de profiter du passe-port qui lui avait été adressé par le duc de Lorraine, en sorte qu'il eut la faculté de jouer alternativement dans les deux camps. Il va sans dire que noire auteur ne représentait pas devant les officiers de l'armée impériale les à-propos qu'il avait composés pour le maréchal de Saxe. Chaque public avait un répertoire à son usage.

La vie théâtrale , comme la pratiquait Favart à la suite du maréchal de Saxe, avait son côté pittoresque, et même ses dangers. Un jour, en voyageant de Louvain à Bruxelles, il fut attaqué par des hussards impériaux: son escorte, composée de trente hommes du régiment de Septimanie, fut en partie massacrée, et lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse du cheval que lui avait donné le maréchal. « J'ai été à 2. 7

l'armée, écrit-il à sa mère, et j'ai béni le sort des plus misérables bourgeois de Paris. J'ai passé là trois jours et trois nuits sans dormir, si ce n'est debout, appuyé contre un arbre et les pieds dans l'eau. » Accoutumé à n'entendre parler que de batailles, de victoires, de sièges, etc., il se croyait volontiers pour quelque chose dans les succès obtenus par l'armée royale. « Je vous dirai pour nouvelles, écrivait-il encore, que nous prenons tous les jours des villes et des forts de la dernière importance, à la barbe des ennemis, et dont on ne parle pas, parce que cela devient trop commun. L'armée du prince Charles s'est retirée par delà la Meuse avec précipitation ; on va faire le siège de Namur. Je n'ai point reçu d'ordre pour y conduire ma troupe. » Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'une troupe guerroyante?

Pour répondre aux vues politiques du maréchal de Saxe, Favart faisait de la propagande française dans les pièces de théâtre composées pour le public flamand. C'est ainsi que, dans un petit opéra-comique joué à Bruxelles en 1747, et intitulé les Amours grivois, il célébra la prise de cette ville. Son intention avait été de réunir Van der Meulen et Teniers dans un même tableau. Au lever de la toile, le théâtre représentait un village près de Bruxelles. On voyait dans le lointain une ville dont les remparts étaient ruinés par le canon , et le camp français précédé d'une batterie. A droite et à gauche, des maisons de paysans et des estaminettes (style du programme). Au milieu de la scène, des Flamands attablés buvaient et fumaient; quelques-uns dansaient; d'autres jouaient de divers instruments sous un

grand arbre. On chantait en chœur le couplet suivant :

Amis, chantons à pleine voix :

Vive le bon roi de France !

Enfin nous voilà sous ses lois,

Au gré de noire espérance.

Le séjour de Favart dans nos provinces avait singulièrement contribué à y répandre le goût du spectacle. Après l'évacuation de la Belgique par les Français, les troupes dramatiques qui s'y étaient établies sous les auspices du maréchal de Saxe se dispersèrent, et Bruxelles demeura sans théâtre. Quelque temps après, la cour ayant témoigné le désir qu'il y eût un spectacle dans cette ville, le duc d'Aremberg, le marquis de Deins et le duc d'Ursel firent venir de Rouen la troupe de comédiens dirigée par les frères Huss, et le théâtre de la Monnaie fut administré pour leur compte. Ce fut une nouveauté pour les fournisseurs, de ne pas voir leurs mémoires réglés par un solde négatif. Les seigneurs auxquels était due cette importante modification dans les usages dramatiques de Bruxelles finirent par se dégoûter de leur rôle d'administrateurs de spectacle, et cédèrent leur privilège à un certain Durancy, qui s'entendit, pour son exploitation, avec le sieur d'Hannetaire, dont la direction avait été l'une des moins désastreuses.

D'Hannetaire mit le théâtre de Bruxelles sur un pied fort brillant. Pour subvenir aux frais considérables de son entreprise, il sollicita et obtint la permission d'adjoindre à son spectacle des redoutes,

ainsi que des salles de jeu où la noblesse venait perdre son argent au pharaon. Cette innovation lui procura de grands bénéfices. Pour beaucoup de gens, l'opéra et la comédie n'étaient que l'accessoire ; c'était surtout le pharaon qui les attirait. D'autres aimaient également les deux divertissements, et trouvaient très-commode de les goûter concurremment. Cependant les salles de pharaon furent fermées par ordre du gouvernement, qui accorda à l'entrepreneur, comme dédommagement, un subside de quatre cents pistoles de Brabant, ou d'environ huit mille livres de France. Cette indemnité n'étant pas équivalente au produit des jeux, d'Hannetaire se retira. De 1760 à 1767, il eut plusieurs successeurs, dont aucun n'alla jusqu'à l'expiration de son privilège. Toute cette partie des annales du théâtre de Bruxelles est aussi obscure que l'histoire de l'empire byzantin. On se perd à suivre l'ordre de l'avènement et de la chute de toutes les dynasties d'entrepreneurs.

Bruxelles était menacée de n'avoir plus de théâtre, ou du moins de n'être plus visitée désormais que par des troupes ambulantes, car on commençaità douter qu'il se présentât un spéculateur assez hardi pour se charger du lourd fardeau de cette direction ruineuse. Des acteurs formèrent le projet d'établir une société semblable, pour son organisation, à celle des Comédiens Français de Paris, et le soumit au comte de Cobenzel. Ce ministre approuva leur plan et leur fit expédier des lettres d'octroi.

La troupe de 1767 était loin de présenter l'ensemble d'un personnel aussi nombreux que celui qui est employé aujourd'hui à l'exploitation du théâtre de la

Monnaie. Elle se composait de treize acteurs , neuf actrices ; un premier danseur maître de ballets et une première danseuse : huit figurants et autant de figurantes. L'orchestre comptait trente musiciens. Les mêmes artistes jouaient dans la comédie et dans l'opéra-comique. On sait que la musique dramatique de ce temps-là ne demandait ni beaucoup de voix, ni beaucoup d'art. On disait plutôt qu'on ne chantait les ariettes des compositeurs du siècle dernier. Aussi les ténors étaient-ils moins rares, duraient-ils plus longtemps, et coûtaient- ils moins cher que de nos jours.

Vers la fin du xvme siècle, le théâtre de Bruxelles passait pour un des plus beaux et des plus importants de l'Europe. Nulle part les pièces n'étaient montées avec plus de soin. « Les décorations, dit l'auteur d'un Voyage dans les Pays-Bas autrichiens, sont, pour la plupart, très-bien entendues de perspeclive, traitées avec goût et d'un excellent effet. Il est peu de théâtres, en Europe , mieux montés et plus riches dans ce genre. Quant à l'orchestre , son mérite est universellement reconnu, et cette partie essentielle d'un spectacle, surtout aujourd'hui, ne laisse ici souvent rien à désirer. » Il est probable que ces décorations d'un si bel effet nous satisferaient peu ; mais tout est relatif, et si l'on jugeait la mise en scène si remarquable au théâtre de Bruxelles, c'était par rapport à l'imperfection de cette partie des spectacles dans les autres villes de l'Europe. Du reste, ce n'est pas ce qu'il nous importe le plus de constater. Nous insisterons surtout sur les éloges qu'on donnait à l'orchestre, éloges qui prouvent combien le goût de la musique

instrumentale est ancien dans nos provinces, et avec quel succès cet art y était dès lors cultivé.

Nous ne poursuivrons pas davantage cet aperçu de l'histoire du théâtre de Bruxelles; ce serait rompre trop complètement l'ordre chronologique que nous nous sommes proposé d'observer autant que nous le pourrions. Nous aurons plus d'une fois encore, en parlant de nos artistes, l'occasion de revenir sur la situation de la musique théâtrale en Belgique. Nous allons retourner sur nos pas, pour donner à des faits d'une époque antérieure la mention qu'ils réclament.

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