CHAPITRE XIX
Plusieurs musiciens liégeois. — Lambert Pietkin. — H. G. Hamal. — J. N. Humai. — Les concerts du comte de Bonneval. — La chapelle du prince Charles de Lorraine. — De Crocs. — Fitzthumb. — Van Maldere.
Nous avons cité déjà plusieurs musiciens de mérite nés à Liège. N'oublions ni Henri Guillaume Hamal, ni son fils Jean Noël Hamal, artistes dont les historiens et les biographes liégeois vantent chaleureusement le talent: mais parlons de Lambert Pietkin, leur maitre, homme très-savant. Lambert Pietkin, chanoine de Saint-Materne, à Liège, dirigea pendant trente-cinq ans la musique de l'église cathédrale de cette ville. On a de lui un recueil de motets intitulé Sacri concentus, publié à Liège en 1668, La mé-
moire de Pietkin était en grande vénération parmi les artistes de sa ville natale. Il mourut en 1680, âgé de cent ans. La chapelle des Flamands, où les musiciens célébraient tous les ans la fête de sainte Cécile, avait été enrichie par lui d'un tableau de Bertholet- Flémalle, représentant cette sainte. Après sa mort, ses élèves allèrent y invoquer en sa faveur l'intercession de leur patronne.
Le plus renommé des disciples de Lambert Pietkin fut Henri Guillaume Hamal. S'il fallait en croire M. de Villenfagne, historien passionné pour tout ce qui peut rehausser la gloire de la ville et de la province de Liège, Hamal aurait été un artiste éminent. II s'était fait remarquer très-jeune par la beauté de sa voix et par l'expression de son chant. Il fut, pendant plusieurs années, maître de musique de l'église principale de Saint-Trond, puis revint à Liège exercer les mêmes fonctions à la cathédrale. Ses motets et ses cantates lui firent une certaine réputation. Il improvisait facilement et chantait dans les sociétés, où il était fort recherché, en s'accompagnant sur le violoncelle. Toutefois, nous devons avouer que les particularités rapportées par M. de Villenfagne comme des témoignages de son mérite nous en donnent, au contraire , une idée peu favorable. Elles nous prouvent que Hamal était un bon vivant, un convive agréable, mais un musicien médiocre.
Henri Guillaume Hamal eut un fils, Jean Noël Hamal, qui apprit de Henri Dupont, maître de musique de l'église Saint-Lambert, les premiers principes de la composition. Quand il eut terminé ses études élémentaires, il partit pour l'Italie où il devait trou-
ver des maîtres capables de développer ses heureux instincts , ainsi que de brillants modèles. Telles sont les vicissitudes des choses : jadis les artistes belges étaient allés en Italie jeter les bases de la science musicale et fonder des écoles ; maintenant ils s'y rendaient pour acquérir le savoir dont les traditions n'existaient plus dans leur pays. Les rôles étaient changés. Jean Noël Hamal passa trois ans à Rome et reçut les conseils de maîtres fameux. Quand il revint à Liège, on lui offrit la place de maître de musique de la cathédrale, qu'il accepta. Il augmenta le nombre des exécutants placés sous sa direction, et perfectionna singulièrement le chant ecclésiastique, qui avait besoin de réformes. Compositeur actif et fécond, il écrivit un grand nombre de messes, et de psaumes à grand orchestre. Comme tous ceux qui ont vu l'Italie, il éprouva le désir de visiter une seconde fois cette terre des arts. Vingt années s'étaient écoulées depuis l'époque de son premier séjour à Rome. Toute une nouvelle génération de compositeurs avait surgi. Hamal se lia avec Jomelli et surtout avec Durante, qui, en signe d'estime pour ses talents, lui fit présent de plusieurs de ses manuscrits.
Hamal ne quitta pas sans regret, après y avoir passé deux années, cette Italie que, suivant toute apparence, il ne devait plus revoir. Il revint à Liège où le rappelaient les devoirs de sa charge. Peu de temps après son retour, il écrivit deux oratorios, Jonathas et Judith, qui marquèrent un progrès réel dans son talent. Depuis son second voyage en Italie, son plus vif désir était de composer de la musique dramatique. Il lui manquait des poèmes. Faute
d'en avoir de français ou d'italiens , faute, surtout, de pouvoir faire représenter les opéras qu'il avait écrits sur des paroles de l'une ou de l'autre de ces deux langues, il accepta des pièces en patois liégeois que lui firent de quasi-littérateurs de ses amis. Les ouvrages de ce genre, qu'il a mis en musique, sont au nombre de quatre. En voici les titres : 1° // Voiegge di Cha fontaine } es treuœ act; 2° li Liégeoi egagi, es deux act; 5° li Fieffé di Honte-fi-Ploû, opéra comiqu es treuœ parteies : 4° les Ypocontes, opéra burless es treuœ act. Ces quatre pièces ont été imprimées à Liège, mais les partitions de Hamal sont demeurées manuscrites. Il nous est impossible de juger jusqu'à quel point il était doué du génie de la scène lyrique. Ses succès ne nous en seraient pas des témoignages suffisants, car il a pu trouver chez ses compatriotes des juges trop portés a l'indulgence.
Dans les dernières années de sa vie, Hamal fut atteint d'une paralysie qui l'empêcha de remplir ses fonctions. Il fit venir d'Italie un de ses neveux, du même nom que lui, qu'il y avait envoyé pour étudier la composition et qu'on nomma à sa place sur sa recommandation. Il mourut en 1778. laissant inachevé un Miserere qu'il avait commencé deux joins avant de rendre le dernier soupir.
Parmi les musiciens liégeois, nous citerons encore un maître de musique de la cathédrale , nommé H. Famar, sur lequel on manque de renseignements, mais dont le tombeau, orné d'une inscription qui atteste son grand mérite, se voit encore à Saint-Lambert. Une autre épitaphe assez curieuse, gravée sur une tombe, dans l'église collégiale de Saint-Jacques.
nous apprend que Liège possédait un facteur d'orgues célèbre vers la fin du xvne siècle. Voici le texte de celte inscription :
André Sévcrin, en son art sans pareilles,
Nous a fait ces orgues, l'une de ses merveilles,
Reçut à Maestricht sa vie et son estre,
Et mourut, rempli de grâces dans ces cloistres :
Ainsi, d'un destin très-heureux,
Son corps repose dans ces lieux,
Son âme esclate dans les cieux
Et son ouvrage au milieu.
Cette épitaphe, que nous ne donnons pas pour un modèle de style lapidaire, serait inintelligible si nous n'ajoutions pas qu'André Séverin était enterré sous ses orgues.
Liège a donné naissance à l'un des violonistes les plus remarquables du xviue siècle. Guillaume Kennis quitta sa ville natale pour aller prendre possession de l'église Saint-Pierre à Louvain. Il était d'une grande force sur le violon, à une époque ou l'exécution instrumentale était généralement négligée. Nul ne maniait, disait-on, plus habilement l'archet. Marie-Thérèse eut le désir de l'entendre et le fit venir à Bruxelles pour qu'il jouât en sa présence. Kennis fit de son mieux, c'est-à-dire qu'il fit très-bien. L'impératrice fut charmée de son talent, et, pour lui marquer son estime, lui donna un magnifique violon de Steiner que ce luthier, dont la célébrité égalait presque celle de Stradivarius, avait fait pour la famille impériale. Des symphonies et des concertos de Kennis ont été publiés en Hollande et à Paris.
Les concerts ont, à Bruxelles, une origine plus
ancienne qu'on ne croit communément. On n'apprendra pas sans surprise que des soirées de musique avaient lieu régulièrement chez un particulier de cette ville dès le commencement du xvne siècle. Le fameux comte de Bonneval , envoyé par le prince Eugène dans les Pays-Bas en qualité de général d'infanterie, voulut, dès son arrivée à Bruxelles, lutter d'influence avec le marquis de Prié. Son premier soin, pour gagner la noblesse, fut de monter sa maison sur un grand pied de magnificence, tandis que son antagoniste vivait avec une parcimonie indigne de son rang. Aristocratique ou roturière, la foule court partout où le plaisir la convie, surtout quand ce plaisir ne coûte rien. L'hôtel du comte de Bonneval regorgea de visiteurs, et celui du marquis de Prié fut complètement délaissé. Bonneval ne se fait pas illusion sur les motifs qui lui attiraient tant d'amis, car voilà comment il s'exprime dans ses mémoires : « A mon arrivée à Bruxelles, je m'établis dans l'hôtel d'Épinay. J'affectai d'y vivre avec encore plus de splendeur que je n'avais fait partout ailleurs. Je n'eus pas de peine à effacer le sous-gouverneur, qui, par son avarice, qui était extrême, faisait le moins de dépenses qu'il lui était possible. Dès que je fus un peu rangé, je donnai à manger tous les jours, j'eus un concert réglé deux fois la semaine. Quoique je n'eusse point de femme , les dames se mirent sur le pied de me voir. Prié fut bientôt presque abandonné. On n'alla plus chez lui que par politique et par bienséance ; l'amitié, le plaisir attirèrent chez moi tout le monde. La bourgeoisie suivit l'exemple de la noblesse et me fut entièrement dévouée. »
Malheureusement le comte de Bonneval ne nous dit pas en quoi consistaient les concerts qu'il donnait deux fois par semaine : il ne nous fait connaître ni quelle musique on y exécutait, ni quels artistes avaient mission de charmer les oreilles de ses invités. Il est évident qu'il se souciait peu de tout cela, et que son goût personnel n'y était pour rien. C'était pour lui une affaire de vanité, et rien de plus. Nous savons du moins que la musique était fort en honneur à Bruxelles, puisque l'attrait d'un concert suffisait pour que la haute société désertât les salons d'un gouverneur, au risque d'encourir ses inimitiés, pour se rendre en foule dans ceux de son rival. C'est tout au plus si l'art aurait aujourd'hui ce pouvoir.
La chapelle de l'archiduc Charles de Lorraine se composait de huit chanteurs, savoir : deux hautescontre, deux tailles, deux basses et deux enfants de chœur, plus trois premiers violons, trois seconds violons, une alte-vîola, un ténor de viole, deux violoncelles, une double basse, deux hautbois et flûtes traversières, un fagotiste ou basson et deux organistes, plus encore, dans des fonctions accessoires, deux luthiers, un copiste et un souffleur d'orgues. Henri Jacques De Croes, de Bruxelles, était le maître de chapelle. Il quitta ce poste pour aller à Ratisbonne prendre la direction de la musique du prince de la Tour et Taxis. Son fils, qui fut aussi son élève, lui succéda dans ces dernières fonctions. Tous deux ont publié des symphonies et diverses compositions instrumentales.
De Croes fut remplacé, comme maître de chapelle du prince Charles de Lorraine, par un artiste qui,
bien que né en Autriche . est généralement mis au nombre des musiciens belges, attendu qu'il vint enfant dans les Pays-Bas. qu'il y fit toutes ses études et qu'il y passa le reste de sa vie. Witzthumb. plus connu sous le nom de Fitzthumb. né à Baden. près de Vienne . fut envoyé par ses parents à Bruxelles , pour entrer dans la chapelle de l'archiduchesse Marie Elisabeth, sœur de l'empereur Charles YI et gouvernante des Pays-Bas. Tout en remplissant ses fonctions musicales, il fit ses études au collège des Jésuites de cette ville. Les événements politiques entravèrent un moment ses travaux d'artiste, et furent sur le point de lui faire changer de carrière. Pendant la guerre de sept ans. il fut incorporé dans un régiment de hussards et servit sous les ordres du comte de Hudig. Après la paix de 1748. il déposa les armes pour retourner à ses occupations pacifiques. 11 suivit à Bruxelles l'archiduc Charles de Lorraine, entra à la chapelle de la cour, et fut nommé . peu de temps après, chef d'orchestre du théâtre. Burney, juge compétent et impartial, rend justice à son talent dans les termes suivants : « L'orchestre de ce théâtre (celui de Bruxelles) est renommé dans toute l'Europe: il est à présent sous la direction de M. Fitzthumb, maître de chapelle, homme actif, intelligent, qui met beaucoup de zèle à conserver la bonne discipline parmi ses musiciens. » C'est par les soins de Witzthumb que furent montés la plupart des opéras de Grétry. iihmédiatement après leur succès à Paris. Le théâtre de Bruxelles tenait à honneur de n'être devancé par aucun autre dans cet hommage au génie du célèbre compositeur liégeois.
Chose singulière, on traduisait les opéras-comiques en flamand, pour les représenter au théâtre de Bruxelles. Burney nous apprend qu'il a vu représenter ainsi le Tonnelier, de Duni, et Toinon et Toinette, de Gossec. Il ajoute que les habitants du pays paraissaient prendre beaucoup de plaisir à la représentation de ces pièces. Le texte musical était assez généralement respecté. Cependant il était nécessaire de l'altérer dans de certains endroits, pour adapter les airs a la poésie flamande. C'était Witzthumb qui se chargeait de faire ces arrangements. La Belgique produisait donc alors des chanteurs, ou du moins des acteurs, capables de chanter les faciles mélodies des compositeurs du temps. Cette particularité mérite d'être consignée.
Un des enfants de chœur de la chapelle royale montra pour la musique des dispositions toutes particulières. Il était né à Bruxelles et s'appelait Pierre Van Maldere. De Crocs le prit en amitié et lui donna des leçons de composition, puis le fit admettre comme violon dans la musique particulière du prince Charles de Lorraine. Son talent fut remarqué du prince, qui le fit monter en grade, en le chargeant de l'exécution des solo. Vers la même époque (1755), il entra dans l'orchestre du théâtre avec les mêmes fonctions que celles qu'il remplissait à la chapelle. Pour lui donner un plus grand témoignage de considération, le prince Charles le nomma son valet de chambre. On sait que ce titre sonnait autrefois à l'oreille d'une tout autre façon qu'aujourd'hui. Il n'emportait nullement l'idée de la domesticité, et n'obligeait celui qui le portait à aucune fonction humiliante. Être le valet de chambre
d'un prince passait pour un honneur. Devenu valet de chambre d'une altesse impériale. Van Maldere ne crut plus de sa dignité de figurer au pupitre des premiers violons de la chapelle. Il obtint que son frère aine, Guillaume, qui avait moins de talent que lui. fût nommé à sa place.
Pierre Van Maldere ne renonçait cependant pas à sa carrière d'artiste. Il demanda au prince un congé pour aller à Paris essayer de se faire une réputation comme compositeur. Arrivé dans cette ville, il publia des symphonies qui lurent exécutées en public, et dans lesquelles on reconnut assez de mérite pour qu'un littérateur consentît à lui confier un mauvais poëme d'opéra-comique. Nous disons un mauvais poëme, et c'était déjà une grande faveur que beaucoup de musiciens attendaient sans pouvoir l'obtenir. Un mauvais poëme fournissait au compositeur inconnu l'occasion de montrer ce dont il était capable. Son premier ouvrage tombait, parce qu'alors la meilleure partition était impuissante à faire réussir une pièce condamnée par l'opinion; mais on avait constaté quil avait du talent, lorsqu'il en avait, et les poèmes ne lui manquaient plus. La difficulté qu'éprouvent les compositeurs à obtenir des livrets d'opéras est une histoire de tous les temps. La Bagarre, tel était le titre de l'opéra comique de Van Maldere , lequel fut représenté à la Comédie-Italienne le 10 février 1762. La pièce fut vigoureusement sifflée ; mais le public applaudit la plupart des morceaux de musique, afin de prouver qu'il n'avait pas voulu faire partager à l'auteur de la partition la disgrâce du littérateur. Van Maldere n'apprécia pas celte distinction ; il se sauva de Paris
les oreilles remplies du bruit des sifflets qui avaient accueilli la Bagarre, et jurant qu'il ne ferait pas de nouvelles tentatives pour réussir dans la carrière théâtrale. Lorsqu'il revint à Bruxelles, ses différents emplois lui furent rendus ; mais il ne les conserva pas longtemps. Il mourut le 5 novembre 1768, âgé seulement de quarante-quatre ans. Le prince Charles de Lorraine voulut marquer jusqu'au bout la considération qu'il avait pour Van Maldere. Il fit faire à Saint-Jacques sur Caudenberg des funérailles magnifiques à celui qui avait été son valet de chambre et son musicien favori.
Les symphonies de Van Maldere, publiées à Bruxelles et à Paris , ont valu à leur auteur les suffrages des amateurs de tous les pays. On ne les joua pas seulement avec succès en Belgique et en France ; en Allemagne, où les premières compositions d'Haydn n'avaient pas encore paru, elles furent considérées comme des pièces instrumentales du premier mérite.
Pierre Van Maldere fut remplacé au théâtre, ainsi qu'il l'avait été à la chapelle du prince, par son frère, Guillaume. Bruxelles possédait alors plusieurs musiciens distingués. Sainte-Gudule avait pour maître de chapelle Adrien Van Helmont, dont il sera parlé plus loin, et qui, sans avoir sous sa direction un nombre d'exécutants très-considérable, faisait néanmoins de bonne musique dans son église. A force de persévérance, il avait fini par obtenir du clergé que des femmes fussent admises à venir chanter les parties de soprano les jours de grande solennité. Longtemps cette faculté, qui constitue une
dérogation aux règles canoniques , lui avait été refusée, et pourtant c'était à la participation des voix féminines qu'il fallait attribuer la supériorité musicale de Sainte -Gudule sur les autres églises de Bruxelles, et même de la Belgique. A la chapelle de la Madeleine , l'orgue était joué d'une manière supérieure par un artiste du nom de Strase, renommé non-seulement comme claveciniste, mais comme étant de première force sur la clarinette, la flûte et le hautbois ; musicien universel comme on en trouvait jadis dans toutes les villes qui n'offraient pas assez de ressources pour la pratique d'une seule branche de l'art. Les jours de fête, l'office était célébré, dans la chapelle de la Madeleine, avec accompagnement d'un orchestre complet. Strase y faisait souvent entendre des compositions religieuses sur des paroles italiennes, ce qui n'était nullement conforme aux usages de nos églises.
La harpe dut de notables perfectionnements à un artiste belge, né ou fixé à Bruxelles, vers l'époque où s'y faisaient remarquer les musiciens qui viennent d'être cités. Jusqu'alors la harpe avait été garnie d'un nombre de cordes égal à celui des tons et des demi -tons dont se compose l'échelle musicale. Au moyen d'un mécanisme de pédales ingénieusement conçu, qui faisait monter à volonté chaque corde d'un demi ton, l'artiste dont il est ici question, et qui s'appelait Simon, trouva tout à coup le moyen de débarrasser la harpe de la moitié de ses cordes. Non-seulement l'instrument, ainsi modifié, présentait plus de facilité pour l'exécution, mais encore il gagnait en sonorité. Grâce à cette innovation, la
harpe était devenue l'instrument de prédilection des dames et des demoiselles de Bruxelles. Il n'y avait pas de jeune personne bien élevée, de la noblesse ou de la bourgeoisie, pour laquelle la harpe ne fût un complément nécessaire d'éducation.
Les musiciens distingués sortis de la chapelle du prince Charles de Lorraine sont nombreux ; nous en avons déjà cité plusieurs; en voici encore toute une famille. Jacques Antoine Godecharle, maître de musique de la paroisse Saint-Nicolas et basse chantante de la chapelle royale, eut un fils, né à Bruxelles en 1742, auquel il enseigna les éléments de la musique et qu'il fit entrer, comme enfant de chœur, dans la chapelle. Eugène Godecharle avait appris le violon, guidé par son seul instinct. Le prince Charles l'envoya à Paris, pour se perfectionner par les conseils d'un maître habile. Lorsqu'il revint à Bruxelles, il rentra à la chapelle; mais au lieu de faire partie du chœur, ce fut dans les rangs des instrumentistes qu'il prit place.
Peu de temps après , il fut nommé maître de musique de l'église Saint-Géry. De Croes, le directeur de la chapelle de la cour, mourut en 1786. Godecharle se mit sur les rangs pour le remplacer. Il n'était pas seul à soumissionner ce poste important. Mestrino, musicien bohème fixé à Bruxelles , et Witzthumb, avaient la même prétention. Godecharle leur était supérieur à tous deux comme compositeur; mais Witzthumb lui fut préféré, à cause de son habileté comme chef d'orchestre. Godecharle se résigna aux fonctions plus modestes de premier violon, qu'il cumulait avec sa maîtrise de Saint-Géry. Ses composi-
(ions instrumentales, symphonies et sonates , étaient fort estimées des musiciens du temps et se jouaient dans tous les concerts d'amateurs, plus nombreux alors qu'ils ne le sont aujourd'hui. Godecharle a écrit aussi plusieurs morceaux pour la harpe ; il jouait lui-même de cet instrument d'une manière distinguée. Il mourut à Bruxelles en 1814, la même année que Witzlhumb, son ancien rival. La révolution leur avait été peu favorable à l'un et à l'autre. Us avaient perdu, lors de l'invasion de la Belgique par les armées françaises, les pensions qu'ils avaient obtenues à la suite de longs services.
Eugène Godecharle avait trois frères, qui furent , comme lui, enfants de chœur de la chapelle royale. L'aîné reçut de De Croes des leçons de composition et fut maître de musique de l'église Saint-Nicolas. Le second jouait du hautbois. Le troisième était à la fois, basse chantante et sous-maître à l'école de dessin de Bruxelles. Ces deux professions ne le conduisirent pas à la fortune, car la misère lui fit prendre la résolution extrême de terminer sa vie par un suicide.
Ainsi qu'on l'a vu plus haut, l'église Sainte-Gudule eut pour maître de chapelle A. Van Helmonl. Cet artiste avait fait, comme ceux qui viennent d'être cités, ses premières armes dans la chapelle royale, pépinière d'où sortaient les meilleurs compositeurs et les instrumentistes les plus habiles. Bien qu'il se destinât à la carrière musicale , il fit ses études comme s'il avait dû devenir avocat ou procureur. Sa famille était alliée aux maisons de Mérode et de Stassart; c'était une raison pour qu'il voulût se distinguer, par une éducation soignée, de la plupart de ses confrères.
Il lui semblait que c'était moins déroger. Lorsqu'il eut suffisamment étudié le latin, sans négliger le violon, il partit pour la Hollande. La place de chef d'orchestre de l'opéra d'Amsterdam était vacante ; il la sollicita et l'obtint. Il n'était en possession de son emploi que depuis peu de temps, quand un incendie consuma le théâtre auquel il était attaché. Cet événement le rappela à Bruxelles où il succéda à son père, devenu vieux, comme maître des enfants de chœur de Sainte-Gudule. II rentra, à la même époque, à la chapelle royale, et pendant quarante ans il conserva ces deuxemplois qu'il remplit avec zèle, à défaut de qualités plus brillantes. Van Helmont n'était pas doué du génie de la composition. Tout au plus aurait-il fait quelques motets passables. Il eut unjour la fantaisie d'écrire la partition d'un opéra, et mal lui en prit. Il faut dire toutefois à sa justification qu'il céda, en risquant cette entreprise téméraire, aux obsessions d'un littérateur incapable. Ce littérateur avait fait un mauvais poème d'opéra-comique intitulé l'Amant légataire. En peine d'un compositeur, il avait songé à Van Helmont, dont la réputation de bon musicien, mais de bon musicien de cathédrale, était établie. Ignorant que les divers genres exigent des aptitudes spéciales, le malencontreux poète alla trouver Van Helmont, et lui proposa d'orner sa pièce d'airs analogues au sujet. Notre vieux maître de chapelle s'excusa d'abord sur son inexpérience du travail qu'on sollicitait de lui; mais son futur collaborateur insista d'une manière si pressante , qu'il finit par engager sa parole. Composer une partition d'opéra ne fut pas pour Van Helmont chose facile. Il aurait écrit dix messes pendant le temps
qu'il mit à faire chaque morceau. Cependant, après bien des efforts , il arriva au terme de son labeur. L'opéra achevé, il s'agissait de le faire représenter. Ce ne fut pas chose aisée pour Van Helmont, que de présider à sa mise en scène. Les acteurs, jugeant bien le mérite de l'œuvre dont ils étaient appelés à être les interprètes , n'apprenaient leur rôle qu'avec une grande répugnance, et mettaient à de rudes épreuves la patience du malheureux compositeur. Il fallut l'influence de la princesse de Ligne , dont la protection était acquise à tous les artistes, pour que les obstacles qu'on ne cessait d'opposer à Van Helmont fussent surmontés. Le jour de la représentation arriva. La princesse de Ligne voulut que les auteurs fussent témoins du succès que sa bienveillance espérait pour eux. Van Helmont et sa famille vinrent, avant le lever du rideau , s'installer dans une première loge. Chacun connaissait le maître de chapelle de Sainte- Gudule ; tous les regards se portèrent vers lui à son entrée dans la salle, et ii fut accueilli par de vifs applaudissements auxquels il répondit en saluant gravement l'assemblée. C'était d'un heureux augure. L'opéra commença. L'ouverture n'était pas bonne; mais le public l'applaudit, comptant être récompensé de son indulgence par ce qui allait suivre. Le premier morceau fit bâiller les plus indulgents. Van Helmont s'était vainement efforcé de modifier son style. Il avait composé des airs d'opéra-comique, comme il eût fait d'un Requiem, ou d'un Miserere. Le public avait encore l'habitude de siffler ce qui lui déplaisait au théâtre. Un spectateur, excédé d'ennui, fit entendre ce bruit aigu si cruel pour l'oreille des auteurs , et son
exemple fut généralement imité. Van Helmont s'élança hors de la loge, suivi de sa femme et de ses enfants. Le peu de personnes qu'avait contenues sa présence se joignirent aux siffleurs, et le rideau fut baissé à la moitié de la pièce. Van Helmont se rappela longtemps avec amertume cette funeste soirée où il avait vu se changer en une lourde chute le triomphe sur lequel il avait imprudemment compté: mais du moins la leçon lui profita : il jura qu'on ne le prendrait plus à faire de la musique de théâtre, et il tint parole. L'Amant légataire fut son seul opéra.
Anvers était , après Bruxelles . la ville des Pays- Bas où la musique était le plus cultivée, et qui possédait le plus d'artistes distingués à la fin du xvnr3 siècle. Cette supériorité sur nos autres grandes cités était d'ancienne date ; on a pu en juger par les relations précédentes. Anvers possédait les plus belles orgues de la Belgique. Dès longtemps elle avait d'excellents facteurs pour cet instrument; Louis Hey, un de ces fabricants-artistes, soutenait parfaitement la renommée de l'ancienne industrie nationale dont il était alors l'un des représentants. Dans l'église Notre-Dame, il y avait trois orgues : l'un placé à l'entrée du chœur; les deux autres , plus petits , dans des chapelles latérales. L'organiste , appelé Van den Bosch , était un homme de savoir et de goût, connaissant bien tous les styles et sachant en faire une judicieuse application. Artiste intelligent, il gémissait souvent de ce qui se faisait, en musique, dans le sein même de son église; mais que peut le sens délicat d'un seul homme contre les habitudes et les préjugés de tous? Les fidèles avaient toutes les peines du monde à ne pas
fuir le saint lieu, s'ils entendaient une messe en musique exécutée comme elle l'était alors. De certaines parties de l'office étaient accompagnées par le serpent, d'autres par deux bassons discords : parfois six maigres violons, renforcés d'une seule contre-basse, se mêlaient à ces instruments. Par un oubli des convenances qui se comprend à peine, les musiciens préludaient et s'accordaient dans l'église, ainsi qu'ils le font, de nos jours, au théâtre. L'orgue, joué par Van den Bosch, pouvait seul faire une diversion agréable à l'oreille des assistants. Dans les processions, les psaumes étaient accompagnés par des cors de chasse et par des serpents.
Après Van den Bosch . le plus distingué des artistes voués au service de l'Eglise que possédait la ville d'Anvers était un Liégeois nommé Blavier. maître de musique de Saint-André: c'était un homme docte et sérieux, possédant la plus riche bibliothèque musicale qu'il y eût dans les Pays-Bas et sachant s*en servir. Le contre-point n'avait plus de mystères pour lui; avec un peu plus de génie, il aurait rappelé les célèbres compositeurs belges du xv° siècle: mais la nature ne lui ayant pas accordé la faculté d'inventer, il se contentait d'être le dépositaire des œuvres d'autrui.
La maison des Ruckers , célèbres facteurs de clavecins, dont il a été parlé plus haut, avait duré plus d'un siècle, conservant, de génération en génération, sa supériorité. Rien n'est éternel. Le dernier des Ruckers mourut; mais il n'emporta pas dans la tombe le secret de l'excellente fabrication qui avait fait la renommée de ses ancêtres. Dulcken, Bull et
LES MUSICIENS BELGES. î)7
Van den Elsche, ses élèves, avaient hérité des talents de leur maître, et Anvers continuait à expédier dans toute l'Europe des clavecins, ainsi que des épinettes que se disputaient les amateurs.
Peut-être sera-t-on curieux de comparer les corps de musique militaire d'il y a un siècle avec ce qu'ils sont aujourd'hui. Voici la composition de la musique de l'un des régiments wallons en garnison dans les Pays-Bas du temps de la domination autrichienne : quatre trompettes, trois fifres, deux hautbois, deux clarinettes, deux tambours de basque, des cymbales, trois tambours ordinaires et une grosse caisse. Ces musiques se faisaient entendre deux fois par jour sur la place principale de la ville où le régiment tenait garnison, et servaient ainsi à la récréation des habitants.
On conservait jadis à Anvers, dans le magasin des riches marchands qui faisaient un commerce si important avec les villes hanséa tiques, unecollection d'instruments singuliers. C'étaient des flûtes de quarante espèces différentes, pourvues de clefs et de pièces de rapport qui servaient à les allonger. Ces instruments avaient été faits à Hambourg, du même bois, et par le même ouvrier. Le nom du facteur, Gaspard Rauchs Scratenbach, était gravé sur un anneau de cuivre qui les entourait. Quelques-uns, plus grands que des bassons, étaient terminés à leur partie inférieure par desfigures humaines soigneusement sculptées. On rapporte qu'à l'époque où Anvers brillait , par l'activité de son commerce, entre toutes les villes du monde, des musiciens experts dans l'art de jouer ces instruments s'en servaient pour accompagner les négociants depuis leurs vastes magasins jusqu'à la bourse, 2. 9
en faisant entendre des airs composés à cette intention. Lors de la décadence de la ligue hanséatique, les négociants anversois cessèrent de se faire donner ces concerts quotidiens. Les instruments furent déposés, à titre de monuments historiques, dans une "chambre où on les montrait encore aux étrangers vers le commencement de ce siècle. Nous ignorons à quelle époque et dans quelles circonstances ils ont disparu.