CHAPITRE XXI
Grétry quitte Rome pour se rendre à Paris. — Il s'arrête à Genève.— Visite à Voltaire pour obtenir un poëme d'opéra. — Grétry refait la musique d'Isabelle et Gertrude. — Succès de cet opéra sur le théâtre de Genève. — Dépari pour Paris. — Premières démarches dans cette ville. — Le Huron. - Voltaire poète d'opéra-comique.
Un attaché de l'ambassade de France à Rome avait prêté à Grétry la partition de Rose et Colas, l'un des plus gracieux ouvrages de Monsigny. C'était la première fois qu'un opéra-comique français lui tombait sous les yeux. Il comprit, en le parcourant, que ce genre léger était celui dans lequel il était appelé à réussir, et il résolut de n'en plus traiter d'autre à l'avenir. Bien que plusieurs entrepreneurs de théâtres lui offrissent des engagements pour écrire de nouveaux intermèdes , il quitta l'Italie, se dirigeant
vers Paris. Sa bourse était médiocrement garnie. Il fut obligé de s'arrêter à Genève pour mettre ses finances en harmonie avec les besoins qui l'attendaient dans la capitale de la France. On savait qu'il avait étudié à Rome sous de bons maîtres; il arrivait précédé de quelque réputation; les élèves ne lui manquèrent pas. Les magistrats lui permirent de dépasser le prix fixé par le gouvernement pour les leçons de musique.
Au moment de l'arrivée de Grétry à Genève, la guerre était allumée entre les représentants et les négatifs. Les ambassadeurs de France, de Zurich et de Berne étant venus comme médiateurs, la république fit construire une salle de spectacle pour amuser Leurs Excellences, ainsi que pour offrir une dislraction salutaire au peuple révolté. Une troupe de chanteurs qu'on avait fait venir à cette occasion représenta Tom Jones , le Maréchal, Rose et Colas, et d'autres opéras-comiques alors en vogue. Accoutumé aux harmonieuses résonnances de la langue italienne, Grétry éprouva d'abord une impression peu agréable à l'audition des paroles françaises : mais il s'y fit assez promptement, et fut plus décidé que jamais à s'essayer dans ce genre de composition qu'il sentait être , plus qu'aucun autre, conforme à ses idées sur l'art. Il mourait d'envie d'avoir un poème à mettre en musique. Bien qu'il y eût beaucoup de gens d'esprit à Genève, il lui était impossible de se faire écouter lorsqu'il parlait littérature et musique , tant on était occupé des affaires publiques. Il se ressouvint tout à coup que Voltaire demeurait proche de là, et il pensa que l'illustre écrivain pourrait accueillir sa requête,
ne fût-ce que, pour la singularité du fait. A tout hasard il lui écrivit le billet que voici :
«' Monsieur,
« Vn jeune musicien arrivant d'Italie, et établi de- » puis quelque temps à Genève, voudrait essayer ses « faibles taients sur une langue que vous enrichissez « chaque jour de vos productions immortelles. Je « demande en vain aux gens d'esprit de votre voisi- " nage de venir au secours d'un jeune homme plein «d'émulation; les Muses ont fui devant Bellone; « elles sont sans doute réfugiées chez vous , mon- « sieur, et j'implore voire protection auprès d'elles , « persuadé que si j'obtiens de vous cette grâce, elles « me seront favorables dans cet instant et ne m'aban- « donneront jamais. »
Voltaire fit répondre à Grétry qu'il le recevrait avec plaisir. La présentation eut lieu le dimanche suivant. Elle se fit sous les auspices de madame Cramer, une Genevoise amie du patriarche de Ferney. Grétry voulut s'excuser de la liberté qu'il avait prise d'écrire à Voltaire sans être connu de lui.
— Comment donc, monsieur! s'écria le patriarche, j'ai été enchanté de votre lettre; on m'avait parlé de vous et je désirais vous voir. Vous êtes musicien et vous avez de l'esprit ! Cela est trop rare pour que je ne prenne pas à vous le plus vif intérêt.
Grétry sourit à cette épigramme contre les artistes de sa profession, et remercia son hôte des bonnes dispositions qu'il lui témoignait.
— Mais, continua Voltaire, je suis yieux et je ne connais guère l'opéra-comique, qui aujourd'hui est à la mode à Paris et pour lequel on abandonne Zaïre et Mahomet. Pourquoi (dit-il en s'adressant à madame Cramer) ne lui feriez-vous pas un joli opéra, en attendant que l'envie m'en prenne? car je ne vous refuse pas, monsieur.
— Il a commencé quelque chose de moi, dit timidement la Genevoise, mais je crains que cela ne soit mauvais.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Le Savetier philosophe.
— Ah ! c'est comme si l'on disait : Fréron le philosophe.
Voltaire donna à Grétry le conseil d'aller promptement à Paris, la seule ville où un homme de génie pût prendre la route qui conduit à l'immortalité.
— Ah! monsieur, dit Grétry, vous en parlez bien à votre aise; le mot vous est familier comme !a chose même.
— Moi , répliqua le patriarche, je donnerais cent ans d'immortalité pour une bonne digestion.
L'opéra que faisait Grétry avec madame Cramer n'avançait pas. Sur ces entrefaites,lescomédiensdeGenève représentèrent Isabelle et Gertrude. On loua généralement le poème ; mais la musique fut peu goûtée. Grétry conçut le projet assez hardi de composer une nouvelle partition pour cette pièce , faisant ainsi de Favart son collaborateur involontaire. On rejoua Isabelle et Gertrude avec la musique de Grétry, et cette fois le succès fut complet. Six représentations , et
c'était beaucoup pour une ville comme Genève, suffirent à peine à l'empressement du public. Le premier soir, on rappela le compositeur, qui fut obligé de venir en personne saluer l'assemblée. Cet usage de rappeler l'auteur d'une pièce, qu'on croit originaire d'Italie, doit avoir pris sa source ailleurs , car Grétry assure dans ses Essais ne l'avoir jamais vu faire pendant les huit années de son séjour à Rome.
Encouragé par ce début d'heureux augure, Grétry partit pour Paris après avoir été rendre une dernière visite au seigneur de Ferney. Ses compatriotes ne lui pardonnaient pas de n'être point venu se fixer parmi eux. C'est du moins ce qu'on peut conclure des lignes suivantes consignées dans ses mémoires : « On écrivit à Liège que j'étais venu à Paris pour lutter contre Philidor, Duni et Monsigny. Les musiciens de Liège reprochèrent à mes parents l'excès de ma témérité; cette menace ne me découragea pas, elle enflamma mon émulation, et je me disais : « Si je peux « approcher de ces trois habiles musiciens , j'aurai le « plaisir de surpasser les compositeurs liégeois, qui « s'en reconnaissent très-éloignés. »
Grétry éprouva une singulière déception la première fois qu'il assista à une représentation de l'Opéra. On donnait Dardanus de Rameau. Ayant la tête encore pleine des mélodies italiennes , il ne comprenait rien à la lourde psalmodie pour laquelle le public de Paris s'enthousiasmait. Il fut plus satisfait de ce qu'il entendit aux Italiens , où l'on jouait l'opéra-comique; mais son spectacle favori fut la Comédie-Française. Il voulait perfectionner, dans ses ouvrages, la déclamation lyrique, et aucun théâtre ne lui fournis-
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sait plus d'occasions d'étudier la langue à laquelle il allait appliquer son système de composition. Le voici encore une fois aux prises avec la grande difficulté qui a toujours arrêté et qui arrêtera de tout temps les jeunes compositeurs. Il est à la recherche d'un poëme d'opéra. Paris manquait encore moins que Genève de gens capables de lui en faire un: mais les écrivains en renom n'étaient nullement disposés à s'adjoindre pour collaborateur un musicien inconnu. Il fit la connaissance d'un littérateurhomme du monde dont la réputation élait nulle également, et qui lui proposa d'associer leurs deux obscurités. Il y avait loin encore du projet à l'exécution. Le sujet fut arrêté d'un commun accord ; mais il restait encore à écrire la pièce. Combien de démarches Grétry n'eut-il pas à faire , avant de se voir en possession du poëme si désiré ! Tous les malins, il allait chez son collaborateur, heureux quand il pouvait en obtenir une scène ou seulement les paroles d'un morceau. C'est ainsi que furent faits les Mariages samnites. La pièce et la partition achevées, il restait encore à les faire recevoir par les acteurs de la Comédie-Italienne , et ce n'élait pas une chose aisée. Grétry avait été présenté à Suard et à l'abbé Arnaud, qui s'étaient posés en oracles du goût en musique. Il leur fit entendre son opéra et eut le bonheur de rencontrer leur approbation. L'abbé Arnaud surtout fut frappé du talent original qui brillait dans son ouvrage , parla de lui aux gens de lettres, et lui procura une invitation à dîner chez le comte de Creutz , envoyé de Suède.
Ce fut un grand jour pour Grétry que celui où il
fut conduit pour la première fois chez le comte de Cretitz. L'épreuve qu'il allait subir était décisive pour la suite de sa carrière. Les connaisseurs en musique, ou du moins ceux qui se donnaient pour tels et dont le monde enregistrait les arrêts, se réunissaient dans les salons de l'envoyé de Suède. Au dîner, la conversation roula sur l'opéra français et sur l'opéra italien. Suard , l'abbé Arnaud et le peintre Vernet s'exprimèrent en hommes de goût; leurs opinions s'accordèrent parfaitement avec celles de Grétry. Rameau fut sacrifié sans miséricorde à Paësiello, et l'artiste liégeois ne fut pas le dernier à se ranger du côté de l'opinion qui exaltait le mérite des maîtres italiens. Après le dîner, il fut invité à faire entendre sa partition, et se mit au clavecin au milieu d'un profond silence. Dès les premiers morceaux, l'approbation de son brillant auditoire se manifesta hautement. Les gens de lettres offraient de parier pour le succès de sa partition ; mais ils n'étaient pas sans inquiétude sur l'accueil réservé au poème qu'il avait pris pour texte de ses inspirations.
Grétry rentra chez lui plein d'espoir dans l'avenir; il s'endormit en rêvant à ses succès futurs, et des songes dorés vinrent la nuit agiter doucement son sommeil Le lendemain matin, son poète vint lui annoncer que la pièce des Mariages samnites avait été refusée à l'unanimité par les acteurs de la Comédie- Italienne. Première et amère déception, qui devait être suivie de mécomptes plus pénibles encore! Les personnes qui s'intéressaient à notre artiste l'engagèrent à arranger son ouvrage pour l'Opéra, lui promettant de lui procurer l'occasion de le faire entendre
dans sa nouvelle forme chez le prince de Conti. Un mois de travail assidu suffit à cette métamorphose. Le prince de Conti ordonna au directeur de l'Opéra, qui était en même temps celui de sa musique, de faire exécuter chez lui les Mariages samnites. Grétry copia lui-même toutes les parties, attendu qu'une pareille dépense n'était pas proportionnée à ses ressources. Le matin du jour fixé pour l'exécution, le compositeur se rendit au foyer de l'Opéra pour faire répéter les chœurs. Les musiciens qui devaient être le soir ses interprètes , le reçurent avec un dédain qu'ils ne se donnèrent pas la peine de dissimulers'il hasardait une observation, on riait tout haut à ses côtés. Il prévit le sort qui l'attendait. Le prince de Conti avait invité, pour le juger, les plus hauts personnages de la cour. En dépit du respect qu'ils devaient à cette noble assemblée , les artistes de l'Opéra s'acquittèrent de leur tâche avec tant de négligence, que pas un morceau, pas une phrase, ne rendit la pensée de l'auteur. Un chef-d'œuvre n'y eût pas résisté. Ce froid glacial des exécutants gagna les auditeurs ; l'ennui était peint sur tous les visages. Grétry aurait voulu fuir après le premier acte ; l'abbé Arnaud le retint. Quand tout fut fini, le prince de Conti s'approcha de lui et lui dit : « Je n'ai pas trouvé exactement ce que vos amis m'avaient annoncé ; mais je suis fâché que personne n'ait applaudi une marche que j'ai trouvée charmante.» Ce fut le compliment le plus encourageant qu'il reçut ce soir-là.
Lorsqu'il revint chez lui , il trouva deux lettres , l'une anonyme et contenant des injures, l'autre de milord W***, qui lui annonçait qu'il avait abandonné
la flûte et qu'il lui supprimait sa pension. La journée était complète.
Grétry était sur le point de quitter Paris, soit pour retourner en Italie , soit pour aller à Liège solliciter la place de maître de chapelle qu'il n'avait pas daigné accepter quand on la lui avait offerte. Marmontel lui fut dépêché par le comte de Creutz, et vint lui dire qu'il lui ferait un poème, bien qu'il n'eût pas l'habitude d'écrire des opéras-comiques. Le pauvre musicien reprit courage. Marmontel tira son sujet du conte de Voltaire : l'Ingénu, qui venait de paraître. La pièce qu'il fit, et qu'il intitula le Huron, fut reçue, grâce à l'autorité de son nom, et la partition fut admise accessoirement. Les comédiens pensèrent que la fortune du poète sauverait celle du musicien. Le jour delà première représentation, Grétry éprouvait cette agitation fiévreuse que ressentent tous les auteurs encore inexpérimentés, sur le point d'affronter le jugement du public. A trois heures de l'après-midi, il rôdait aux environs du théâtre, attendant l'arrivée du public. Son œil inquiet plongeait dans l'intérieur des équipages, et semblait solliciter l'indulgence. Le premier acte n'était pas terminé, qu'il n'y avait déjà plus de doute sur le succès. Le nom de Grétry fut livré aux applaudissements du parterre.
Le pas le plus difficile était franchi; Grétry avait surmonté l'obstacle qui arrêta tant de jeunes compositeurs au début de leur carrière. Il avait fallu qu'il mendiât en quelque sorte un poème d'opéra ; la veille encore, il en eût vainement demandé un au plus mince écrivain; la plupart de ceux auxquels il aurait pu s'adresser blâmaient Marmontel d'avoir accepté la col-
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laboration d'un musicien étranger et inconnu, c'est-àdire doublement coupable à leurs yeux. Le lendemain tous les librettistes furent à ses pieds; il ne tint qu'à lui de choisir entre vingt poèmes des auteurs les mieux famés. C'est tout simple, il avait réussi. Le monde est ainsi fait. L'apparition du Huron fut un événement ; pendant quelques jours il n'y eut pas , à la cour et à la ville , d'autre sujet de conversation. Les graves sujets de préoccupation qui absorbent les esprits au temps où nous vivons n'existaient pas alors. Paris se passionnait pour une question d'art ou de littérature, comme il se passionne aujourd'hui pour la politique. Etait-ce un mal?
Grimm parle longuement, dans sa correspondance littéraire , de la représentation du premier ouvrage de Grélry et de l'heureuse influence que devait exercer sur l'avenir de la scène lyrique française la révélation de ce nouveau génie. « Ce M. Grétry est un jeune homme qui fait ici son coup d'essai; mais ce coup d'essai est le chef-d'œuvre d'un maître qui élève l'auteur, sans contradiction, au premier rang. Il n'y a que Philidor qui puisse se mesurer avec celui-là et espérer de conserver sa réputation et sa place. » C'est ainsi que le correspondant de la grande Catherine juge l'auteur du Huron, et plus loin, après avoir donné de la partition une analyse remplie d'éloges, il ajoute : « M. Grélry est né à Liège; il est jeune, il a l'air pâle, blême, souffrant, tourmenté, tous les symptômes d'un homme de génie. Qu'il lâche de vivre s'il est possible. »
A peine Grétry était-il remis de l'émotion de son succès, qu'il reçut une nouvelle à laquelle il était loin
de s'attendre et qui lui causa un certain mouvement d'orgueil, en même temps qu'un sentiment de profonde reconnaissance. Il n'avait jamais compté sur l'exécution de la promesse que lui avait faite Voltaire de s'occuper de lui et d'écrire des opéras-comiques à son intention. Cependant le seigneur de Ferney eut à cœur de lui tenir parole. Il fit pour le compositeur liégeois deux pièces intitulées le Baron d'Otrante et les Deux Tonneaux. Grétry reçut la première à l'époque de la grande vogue du Huron. Voltaire le chargeait de la présenter aux comédiens italiens comme l'œuvre d'un jeune poëte de province. Grétry remplit ponctuellement les intentions de son illustre collaborateur. Quelque temps après leur avoir remis le Baron d'Otrante, il vint s'informer de ce qu'ils avaient décidé, ne doutant pas que cet ouvrage n'eût été reçu avec empressement. Grande fut sa surprise, quand on lui signifia un refus. Les comédiens italiens ne voulaient pas accepter la pièce soumise à leur examen , à moins que l'auteur n'y fît de notables changements. Ils ne pouvaient admettre qu'un des rôles fût écrit en italien, tandis que les autres étaient en français. Du reste, comme le jeune poëte de province semblait avoir des dispositions, ils l'engageaient à venir à Paris où il ne manquerait pas de se former. Grétry hésitait à transmettre cette réponse à Voltaire ; il fallut cependant qu'il s'y décidât. L'auteur de Mahomet rit beaucoup de l'aventure; il ne se sentit pas trop humilié du refus des comédiens, et renonça à l'opéra-comique. Quel effet n'eût cependant pas fait l'apparition d'une pièce dont le poëme eût été de Voltaire et la musique de Grétry ! 2. 11