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CHAPITRE XXIV

Richard Cœur de Lion. — Panurge a l'Opéra; grand scandale. — Le comte d'Albert. — Grétry encore victime des littérateurs. — Après plusieurs échecs, il se relève par Raoul Barbe-Bleue. — Aspasie. — Grétry n'était pas doué du sens tragique. — Changements dans le goùl du public. — Les opéras de Méhul et de Cherubini remplacent ceux de Grétry. — Chagrin qu'en ressent celui-ci. — 11 lutte contre ses rivaux. — Opéras de la période révolutionnaire.— Ellcviou rend la vogue aux ouvrages de Grétry. — Retraite à l'Ermitage.— Grétry littérateur. — Sa mort. — Procès pour la possession de son cœur. — Il est gagné par la ville de Liège. — Honneurs rendus à la mémoire de Grétry.

Nous voici arrivés au chef-d'œuvre de Grétry , à celui de ses ouvrages qui a le plus fait pour sa gloire. Quand Sedaine lui porta le poëme de Richard Cœur de Lion, il lui dit : « J'ai confié ce poëme à un musicien ; il ne l'a point accepté, parce qu'il croit ne pouvoir pas faire assez bien une romance qui s'y trouve.

Lisez 3 décidez-vous , et point de complaisance de votre part. » Grétry avoue que cette romance l'inquiétait fort, et qu'il la fit plusieurs fois, avant d'avoir trouvé le style qui lui convenait. L'enfantement du chant auquel il s'est définitivement arrêté, dura depuis onze heures du soir jusqu'à quatre heures du matin. Nous rapportons cette circonstance, parce qu'aucun des détails qui nous montrent l'artiste dans l'action de ses facultés morales, ne nous semble indifférent. Le thème de la romance revient, en tout ou en partie, neuf fois dans le courant de l'opéra. Il a fallu que le compositeur s'étudiât à en varier les formes , pour qu'il ne causât point, à la fin, un sentiment de satiété aux auditeurs. Nous ne dirons pas quel est le mérite de la partition de Richard Cœur de Lion. Oui ne connaît ce délicieux ouvrage ? qui ne sait ce qu'il renferme de belles inspirations? Le poëme a subi des modifications notables depuis l'origine. Il était en trois actes :, mais le dénoûment ayant été vivement critiqué, Sedaine fit une quatrième partie qui ne rencontra pas davantage l'approbation des amateurs. Beaucoup de personnes envoyèrent à Grétry, en l'engageant à le soumettre à son poète, un projet de dénoûment, pour le substituer à celui qui terminait l'opéra. L'idée du siège, qui avait l'avantage d'offrir un beau spectacle, fut adoptée par les auteurs et reçut l'assentiment général. A l'occasion de Richard , un littérateur adressa à Grétry le quatrain que voici :

Ceux-ci font bien, ceux-là font vite; Le plus grand nombre ne fait rien; Mais Grétry seul a le mérite De faire beaucoup, vite et bien.

L'apparition de Pantsrge dans l'île des Lanternes à l'Opéra fit encore bien plus de bruit et de scandale que celle de la Caravane. Passe encore pour la comédie lyrique ; mais le genre burlesque à l'Académie royale de musique ! C'était une hardiesse sans exemple. Cette fois encore le proverbe eut raison, et la fortune sourit aux audacieux. Morel. l'auteur du poëme, n'avait conservé du roman de Rabelais que Panurge et l'île des Lanternes; toute la fable était de son invention, et il n'y avait pas lieu de lui en faire compliment; mais la musique était vive et piquante, et la nouveauté des costumes, aussi bien que la richesse de la mise en scène, attira tout Paris. Le poète ayant voulu suivre fidèlement, dans un divertissement du second acte , la description d'une fête chinoise donnée par le père du Halde, avait fait placer au fond du théâtre un énorme tambour que frappaient, à coups redoublés . deux Chinois montés sur une estrade. Un mauvais plaisant avait fait à ce sujet l'épigramme suivante qui courut les cercles littéraires :

/ Dans cet opéra, je vous prie, J Qui frappe avec tant de fureur?

j C'est le dieu du Goût, je parie, Qui prend le tambour pour l'auteur.

Grétry,qui aimait les innovations, eut l'idée de répéter L'ouverture à la fin de la pièce, en en faisant l'accompagnement d'un pas de quatre que dansaient dans la perfection les sieurs Gardel et Vestris, les demoiselles Langlois et Saulnier. Le divertissement final était ordinairement le signal du départ des specta-

teurs. Cette fois non -seulement on resta, mais encore on vint pour le pas de quatre, qui fut considéré comme une des merveilles chorégraphiques du siècle.

La musique du Comte d'Albert est bien en rapport, pour le coloris, avec le drame auquel Sedaine avait donné l'intérêt scénique qui distingue toutes ses productions. Grétry avait trouvé dans cet écrivain son collaborateur naturel , s'il est permis de s'exprimer ainsi. Tous deux étaient artistes par instinct, tous deux tiraient bien plus leur mérite d'une organisation exceptionnelle, que de l'étude et de la science. Sedaine commettait parfois, dans la conduite d'une action, des inconséquences qu'un auteur médiocre eût évitées; mais il trouvait des situations, et c'est là surtout ce qu'il faut au compositeur. Grétry aurait eu des succès plus brillants encore que ceux qui ont marqué sa carrière, s'il avait eu le bonheur d'être secondé par un tel poète; mais il fut forcé souvent de sauver de méchantes pièces par le charme de sa musique. Que pouvait-il faire, par exemple, des Méprises par ressemblance du sieur Patrat? Une agréable bagatelle, rien de plus.

Le Prisonnier anglais n'eut qu'une seule représentation; encore ne fut-elle pas achevée. Le parterre, ennuyé des platitudes de la pièce, fit baisser le rideau sans vouloir attendre le dénoùment. La partition de Grétry fut impuissante à la sauver du naufrage. Les mémoires du temps nous apprennent qu'il y eut, à cette occasion, un tumulte dont les annales de la Comédie -Italienne n'offraient pas d'exemple. Un spectateur dit , en voyant cette scène

orageuse, que la nation préludait aux états généraux. Le Rival confident, joué peu de temps après, n'eut pas tout à fait le même sort ; mais il n'ajouta rien à la gloire de Grétry. Amphitryon, grand opéra composé sur un poëme de Sedaine, lui offrait l'occasion de prendre une revanche. Il n'en profita point, ainsi que ses amis l'espéraient. Chose singulière de la part d'un musicien dont tous les efforts avaient tendu à perfectionner la déclamation, les récitatifs étaient la partie faible de cet opéra. On applaudit seulement à deux ou trois airs et à quelques morceaux d'ensemble dans lesquels on retrouvait l'esprit du compositeur.

Sedaine emprunta à un conte bien connu de Perrault le sujet de Raoul Barbe-Bleue. Avec son habileté ordinaire, il avait tourné les difficultés que présentait une telle donnée, et il en avait fait un drame intéressant. La partition de Raoul Barbe-Bleue releva Grétry dans l'opinion de ceux qui croyaient à une décadence de son talent. Il n'avait pas encore été aussi dramatique qu'il le fut dans de certaines situations de cette pièce. Son instrumentation fut plus travaillée et plus forte que précédemment. On admira comment, dans le dernier trio, où, conformément au conte, Barbe-Bleue appelle Isaure pour lui faire partager le sort de ses autres femmes, il avait su imiter, par les mouvements de son orchestre, le galop des chevaux et jusqu'aux tourbillons de poussière.

A Raoul Barbe-Bleue succéda Aspasie, opéra en trois actes donné à l'Académie royale de musique. C'était un tout autre genre. Malheureusement, s'il faut en croire Grimm, et nous sommes obligés de nous en rapporter au jugement des contemporains, attendu

que la partition de cet ouvrage n'a pas été publiée , ni le poète ni le compositeur ne saisirent le caractère que devait avoir une pièce dans laquelle il s'agissait de mettre sur la scène le plus beau siècle de la Grèce, et de faire parler les personnages les plus célèbres de l'antiquité. Morel, l'auteur de la Caravane et de Panurge , échoua complètement dans cette tache. Grétry, de son côté, manqua de noblesse. Il fit chanter , suivant le reproche qu'on lui en adressa, Alcibiadc et Socrate comme s'ils eussent été des habitants de l'île des Lanternes. Les airs de ballet furent cités pour leur piquante originalité; c'était, à la vérité, une des parties essentielles de la pièce. Il serait imprudent d'affirmer que ce fût de la musique athénienne, de même qu'on n'aurait pu dire que les pas réglés par Gardel fussent de style grec; mais il paraît que, toute couleur locale à part, c'était un charmant ensemble. Au lever du rideau, la scène était disposée de manière à donner une reproduction exacte et animée du magnifique tableau de Raphaël connu sous le nom de l'École d'Athènes. Le fond de la décoration, l'arrangement des groupes, les costumes , étaient d'une scrupuleuse fidélité. De toute la pièce , c'est ce qui produisit le plus d'effet.

Il n'est rien resté de Pierre le Grand, comédie en quatre actes d'un jeune auteur qui n'avait pas de réputation et dont le nom est demeuré obscur. Grétry se faisait illusion, lorsqu'il pensait que le mérite de sa musique pourrait faire réussir des poèmes dépourvus d'intérêt. La pièce était alors comptée pour beaucoup dans un opéra-comique; la meilleure partition du

monde n'aurait pas eu le pouvoir de rallier les suffrages du public à un mauvais drame.

On peut fixer ici la fin de la première et de la plus brillante partie de la carrière de Grétry. Peu d'artistes étaient dans une position semblable à la sienne. Il tenait sans contestation et sans partage le sceptre de l'opéra-comique ; ses ouvrages étaient ceux qu'on choisissait de préférence pour les spectacles de la cour; Louis XVI lui avait accordé une pension sur sa cassette et une autre sur la caisse de l'Opéra. Le prince évêque de Liège lui avait donné le titre de conseiller intime ; la plupart des académies de musique de l'Europe s'étaient empressées de l'inscrire parmi leurs membres honoraires. Il lui était permis moins qu'à personne d^iccuser la fortune , quand des circonstances qu'il n'avait pas prévues vinrent le troubler dans la jouissance des avantages que lui procurait une renommée si bien établie. Nous ne parlerons ni de la perte de ses pensions, ni d'aucune des conséquences immédiates du mouvement révolutionnaire. Ainsi que tous les artistes , il souffrit du nouvel état de choses : mais les événements politiques devaient l'atteindre plus péniblement encore par des voies indirectes.

Profitant du moment où toutes choses se renouvelaient en France , Méhul et Chei ubini avaient introduit sur la scène de l'Opéra-Comique un nouveau genre de musique. Leur harmonie était plus forte que celle de Grétry ; leur instrumentation était plus riche et plus puissante. L'ensemble de leurs compositions convenait mieux, enfin, à une nation chez laquelle se manifestait un si grand besoin d'émotions. 2. U

Le Tableau -parlant, Zémire et Azor, Richard Cœur de lion, furent abandonnés pour des opéras qui avaient le mérite d'une forme plus nouvelle. Grétry, chez qui l'amour -propre n'était pas seulement un sentiment, mais une passion, souffrit cruellement de cet oubli du public. Ne pouvant pas se décider à céder la place à ses adversaires , il entreprit de lutter avec eux . persuadé qu'en donnant à sa musique les qualités qu'on applaudissait dans la leur, il l'emporterait aisément , attendu qu'on ne pouvait lui refuser la faculté d'inventer des mélodies pleines de charme. Les opéras qui appartiennent à cette période de la carrière de Grétry, et qui constituent ce qu'on peut appeler sa seconde manière, sont : Guill .unie Tell, Basile ou à Twmpeur trompeur et demi, les Deux Couvents, Joseph Barra, Callinus ou Amour et patrie, Lisbeth, le Barbier de village , Denys le Tyran maître d'école à Corinthe, Anacréon chez Polycrate, le Casque et les Colombes, Delphis et Mopsa. Dans les opéras qui viennent d'être cités, Grétry essaya de lutter contre ses rivaux, non-seulement en adoptant leur style, mais encore en traitant des sujets patriotiques. Il ne réussit qu'à demi : aucune de ses nouvelles productions n'eut le mérite ni le succès de ses premiers ouvrages. Compositeur plein d'esprit et de sentiment délicat, il représentait, en musique, la France du xvme siècle. Il lui fut impossible de se mettre au niveau des idées nouvelles. En voulant changer de style à un âge où, après avoir beaucoup produit . un artiste s'est définitivement formulé . Grétry perdit toute sa liberté d'allure. Les partitions des opéras

qu'il a fait représenter de 1793 à 1803 offrent les traces des efforts stériles qu'il a faitspour entrer dans un nouvel ordre d'idées.

Grétry se croyait pour jamais oublié d'un public ingrat, quand la faveur de la foule lui revint d'une manière bien inattendue. Elleviou , le célèbre artiste du théâtre Feydeau, était un comédien excellent; il disait la musique avec infiniment d'esprit, mais il ne la chantait pas. Les opéras de la nouvelle école ne lui convenaient point, parce qu'ils demandaient plus de voix qu'il n'en avait. Il reprit le répertoire délaissé de Grétry, et procura aux ouvrages du maître liégeois une vogue au moins égale à celle qu'ils avaient eue dans l'origine. Grâce à ce retour de l'opinion, Grétry répara les brèches de sa fortune. Napoléon se chargea d'adoucir les derniers regrets qu'avait pu lui laisser l'ancien état de choses , en lui accordant une pension double de celle qu'il avait tenue de la munificence de Louis XVI, et en le faisant chevalier de la Légion d'honneur, lors de la création de cet ordre. Quand on fonda l'Institut, il devait être et fut, en effet, un des trois compositeurs désignés pour la section de musique de la classe des beaux-arts. Il fut aussi nommé inspecteur de l'enseignement au Conservatoire de musique, mais, ne se souciant plus de fonctions actives, il donna sa démission après quelques mois d'exercice.

L'heure de la retraite avait sonné pour Grétry. Il fit l'acquisition de l'Ermitage de J. J. Rousseau à Montmorency et s'y établit avec l'intention d'y passer le reste de ses jours. Renonçant désormais à composer pour le théâtre, il voulut s'occuper de musique

d'une manière spéculative, et même aborder de hautes questions de philosophie politique. Il n'était pas sans quelques prétentions littéraires. Déjà un livre intitulé Essais sur la musique avait paru sous son nom en 1789. A vrai dire, il n'en était pas le seul auteur ; les idées avaient bien été fournies par lui , mais un de ses amis, ancien professeur du collège duPlessis, s'était chargé d'en corriger le style. Dans le premier volume, qui est le plus intéressant, il parle beaucoup de lui et beaucoup de ses opéras ; dans le second, il traite des passions et des sentiments, en posant des règles pour leur traduction au moyen du langage musical; dans le troisième, il est question de tout à propos de musique. Ces essais, favorablement accueillis, par la raison qu'on n'était pas accoutumé à voir un compositeur d'opéra écrire autre chose que des partitions, donnèrent à Grétry l'ambition de conquérir des titres littéraires plus positifs encore , en sortant du domaine de son art. Il fit un ouvrage dans lequel il crut s'être montré un profond philosophe et qu'il intitula : La vérité, ou ce que nous fûmes , ce que nous sommes, ce que nous devinions être. Enfin il annonça à ses amis les Réflexions d'un solitaire, qui devaient dépasser en importance ses précédentes publications, mais qu'on ne retrouva pas après sa mort, ou du moins qui ne furent pas mises au jour.

Grétry vivait paisiblement dans sa retraite de Montmorency, lorsqu'un événement qui se passa à sa porte, lui inspira des craintes pour sa sûreté et l'engagea à retourner à Paris en toute hâte. Un meunier dont la propriété touchait à la sienne, fut assassiné dans

la nuit du 50 août 1811. Ce crime, commis presque sous ses yeux, causa à l'hôte de l'Ermitage une profonde terreur. On s'efforça vainement de le rassurer ; il se crut également exposé aux poignards des assassins et s'empressa de regagner la ville. Près de deux années s'écoulèrent avant qu'il voulût revoir Montmorency. Cependant les médecins lui ayant ordonné le séjour de la campagne, il se fit conduire à l'Ermitage, où il rendit le dernier soupir le 24 septembre 1815.

La nouvelle de la mort de Grétry , répandue dans Paris, causa une grande sensation. Il n'y eut pas un auteur, pas un compositeur, pas un artiste dramatique, pas un musicien si grand ou si petit qu'il fût, qui ne voulût assister à ses funérailles. Le convoi, dans son trajet, s'arrêta devant les deux théâtres lyriques où des ovations à la mémoire de l'illustre maître avaient été préparées. Si la vanité de l'homme survit à sa dépouille mortelle, si son ambition va au delà de la tombe, Grétry, à ses derniers moments, n'a pas pu rêver de plus glorieuses obsèques. Les jours qui suivirent la cérémonie funèbre, on ne représenta , aux théâtres de l'Opéra et de l'Opéra- Comique, que des ouvrages du compositeur dont Paris pleurait la perte , comme si c'eût été un de ses enfants.

L'année même de la mort de Grétry, le neveu de cet homme célèbre écrivit au préfet du département de l'Ourthe, ainsi qu'au maire de Liège, pour les prévenir qu'il faisait hommage à cette ville du cœur de son parent. Nous avons le regret de devoir dire que cette offre ne reçut, de la part de ceux auxquels elle

était adressée, qu'une réponse d'une haute inconvenance. Le neveu de Grétry était prié de mettre à la diligence, pour le faire parvenir à sa destination, ce cœur qui devait être considéré par les Liégeois comme un précieux dépôt. Justement blessé d'un tel manque d'égards, M. Flamand Grétry déclara qu'il ne donnerait pas suite à sa première pensée, et que le cœur du grand musicien resterait à l'Ermitage où un monument fut élevé pour le conserver. Cependant les autorités de Liège, sensibles au reproche d'indifférence qui leur avait été adressé , intentèrent une action à M. Flamand Grétry pour être mises en possession du don pieux qu'il leur avait offert. Tous les degrés de juridiction furent parcourus ; le procès, alternativement gagné et perdu, traîna en longueur : à la fin de l'année 1828 seulement, un arrêt de la cour royale de Paris donna gain de cause à la ville de Liège. Enfin des commissaires furent chargés d'aller à Paris prendre possession du cœur de Grétry et de le rapporter dans sa patrie, en mettant dans cette mission la dignité convenable. A leur retour, ils furent reçus avec enthousiasme ; des fêtes brillantes avaient été organisées: toutes les rues que devait traverser le cortège avaient été décorées avec ce goût qui caractérise nos populations. Il y eut, en l'honneur du citoyen illustre auquel on rendait ce tardif hommage, des représentations dramatiques et des concerts composés en grande partie de morceaux tirés de ses opéras. La Belgique n'avait pourtant pas acquitté complètement sa dette de reconnaissance envers l'auteur de Richard. Elle n'a pu se dire libérée que le jour où la statue de Grétry a été érigée

sur une des places publiques de sa ville natale. Grétry eut une fille qu'il appela Lucile, en souvenir du succès obtenu , Tannée de sa naissance , par celui de ses opéras dont ce nom forme le titre. La fille de Grétry ne pouvait pas ignorer la musique; elle ne pouvait même pas avoir de cet art un sentiment ordinaire. C'était du moins l'opinion de son père, et de telles faiblesses sont trop naturelles, pour qu'on s'en étonne. Il fallut donc que la jeune Lucile prouvât de quel sang elle était , en produisant une œuvre qui attestât un talent précoce. À l'âge de treize ans, elle composa un petit opéra intitulé le Mariage d'Antonio, qui fut représenté au théâtre de la Comédie- Italienne. Pour dire toute la vérité, elle n'était l'auteur que d'une partie de cet ouvrage. Elle en avait fait le chant; mais l'instrumentation en fut écrite par Grétry. Lui-même en a fait l'aveu dans une lettre adressée aux rédacteurs du Journal de Paris, lettre où il déclare qu'il ne veut pas tromper le public sur l'étendue du mérite qui devait être attribué à sa fille. Lucile avait donc inventé les mélodies ; son père les avait écrites sous sa dictée, en y ajoutant une instrumentation, et de plus il disposa, conformément aux règles de l'art, les parties des morceaux d'ensemble. Nonobstant cette coopération assez importante, le Mariage d'Antonio fut donné sous le nom de Lucile Grétry. Il est inutile de dire que les spectateurs de la Comédie-Italienne lui firent un accueil favorable, par reconnaissance pour les plaisirs que leur avait procurés l'auteur de tant de pièces charmantes. Lucile tenta une seconde épreuve, et fit représenter, en 1791, Toinetteet Louis, opéra-comique qu'elle avait encore composé avec l'aide

de son père. Cette fois elle trouva des juges plus sévères. Le public crut avoir assez fait en acceptant, pour des motifs étrangers à sa valeur artistique, une production médiocre. Il reprit ses droits et siffia Toinette et Louis. La fille de Grétry ne renouvela plus ses tentatives lyriques; elle mourut d'ailleurs peu d'années après la chute de son second ouvrage.

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