CHAPITRE IV
La musique religieuse, d'abord cultivée avec succès dans les monastères de la Belgique, perd son vrai caractère; le chant ecclésiastique est altéré par le mauvais goût des exécutants.— Bulle du pape Jean XX11 pour réprimer les abus. — Apparition des premiers maîtres de l'école belge : Guillaume Dufay. — La chanson de l'Homme arme servant de thème pour des messes. — L. Van Valbekc invente les pédales de l'orgue. — Singulière méprise à cet égard.
La musique dramatique est aujourd'hui la forme la plus riche et la plus complète de l'art • elle en est l'expression la plus significative. Au moyen âge, la musique par excellence était celle qui servait à la célébration des offices religieux. L'Église catholique avait admirablement compris dans quelle proportion tous les arts devaient contribuer à la pompe des cérémonies du culte, et au premier rang elle plaçait celui dont l'action sur les masses est la plus puis-
santé. Les monastères étaient le refuge de toutes les choses de l'intelligence ; c'est là que furent composés la plupart des chants adoptés pour l'office divin et consacrés par l'Église. Les moines étaient les premiers artistes de leur temps. Architectes, ils dressaient les plans des magnifiques cathédrales objet de notre admiration, puis les édifiaient de leurs mains, se faisant ouvriers lorsqu'il le fallait, et descendant aux plus humbles travaux ; sculpteurs, ils décoraient l'intérieur de leurs monuments de stalles et de bas-reliefs, les meublaient de statues et de chaires splendides; peintres , ils couvraient les murs des églises de leurs monastères d'une riche ornementation et garnissaient de verrières aux vives couleurs les fenêtres de ces temples dans lesquels ils passaient une partie de leur pieuse vie. Us appliquaient encore leur talent et leurs patients loisirs à l'ornementation des manuscrits et au travail des métaux. C'est à eux que nous devons les couvertures de livres d'or et d'argent ciselé, les châsses émaillées, les ivoires sculptés, les encensoirs et les calices, chefs-d'œuvre d'orfèvrerie qu'on admire encore dans les trésors de nos églises , si appauvries pendant la tourmente révolutionnaire. La musique était au nombre de leurs occupations favorites et obligées à la fois. Cet art se rattachait à l'accomplissement de leurs premiers devoirs. Sept fois par jour la communauté entière se réunissait pour célébrer par des chants solennels les divins offices. Comment la connaissance de la musique sacrée ne leur serait-elle pas devenue familière?
Le.s chefs des communautés religieuses de nos
provinces montrèrent surtout un grand zèle pour la musique ecclésiastique, et pour la multiplication des pièces de chant, dont s'enrichit, grâce à eux, le saint répertoire de l'Église. Olbert, évêque de Gembloux, mort en 1048 , nota un office de saint Véron et des antiennes pour sainte Vaudrue; Estienne, abbé de Lobbes, composa le chant d'un office de saint Lambert; Heriger et Ingobrand, abbés du même lieu au xic et au xir siècle, firent aussi de la musique ecclésiastique ; Damien, moine de l'ordre des prémontrés, composa en l'honneur de saint Corneille et de saint Cyprien des chants qu'un ancien auteur qualifie d'admirables.
Tous les ecclésiastiques ne firent pas preuve, malheureusement, d'un zèle aussi louable. Le goût des ornements de la mélodie, importé d'Orient, pénétra jusque dans le sanctuaire : un auteur qui écrivait en 15:20 s'élève déjà avec indignation contre l'abus des fioritures par lesquelles les chantres altéraient le chant ecclésiastique, et, deux ans après, le pape Jean XTI donnait un décret contre ces abus. Il est parlé dans ce document d'une multitude de notes qui offensaient la pudeur et d'accents contraires à la décence. Bien qu'il y eût peut-être quelque exagération en ceci, on ne saurait nier que les ornements de la musique mondaine, introduits dans le chant ecclésiastique, ne dussent être contraires à la gravité , à la sainteté des cérémonies religieuses. C'était, du reste, le temps des bizarreries. N'était-il pas étrange aussi d'entendre dans les processions , quand le clergé reprenait haleine, les jeunes filles qui ne savaient pas les prières spéciales de ces cérémonies, et qui ne connaissaient
que le répertoire des trouvères, entonner de la meilleure foi du monde des chansons badines, dont les paroles n'étaient rien moins qu'édifiantes?
« Il faut que le chant ne soit ni dur ni efféminé, mais grave et modeste , doux et gracieux sans légèreté , agréable à l'oreille et tout ensemble propre à loucher le cœur, à le consoler, à le calmer; que loin de faire perdre de vue le sens des paroles, il ne serve qu'à en faire sentir davantage l'expression et l'énergie.» Ainsi parle saint Bernard. Les musiciens du temps, pas plus que les chantres des églises, ne se conformaient à ces sages préceptes. Suivant ce que disent les Bénédictins, on commença, dès le xne siècle, à mêler les sons des instruments à ceux des voix. On employait dans les églises de petites cloches sur lesquelles on frappait pour tâcher d'imiter le létrachorde des Grecs. Ce fut l'origine des carillons. LeB. Aelrede, dans son Miroir de la charité, s'élève avec force contre cette sorte de musique , qui convertissait les lieux de prière en lieux de spectacle. Il montre une grande indignation contre les fredons, les roulements de voix et les contorsions qui . de son temps , s'introduisaient dans le chant ecclésiastique. Les moines étaient accusés de se servir de certains jus pour adoucir leur voix et pour la rendre plus moelleuse. On voit par l'exagération même de ces plaintes et par les préjugés auxquels les abus avaient donné naissance, combien l'art s'était détourné de sa voie naturelle.
Vers la fin du xivc siècle, parut en Belgique un compositeur qui fit progresser l'art et qui le dota de formes absolument nouvelles. Ce compositeur s'appelait Guillaume Dufay. Les biographes n'étaient pas
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d'accord sur le lieu de la naissance de Dufay. Les uns le faisaient naître en France, d'autres le disaient originaire de Belgique. Un de ces hasards qui sont des bonnes fortunes pour les antiquaires a permis a l'auteur de la Biographie universelle des musiciens d'éclaircir ce point contesté. Ce hasard fut celui qui fit tomber entre ses mains un traité de musique, manuscrit du xve siècle, contenant une méthode secundum doctrina/m fFilhelmi Du/ail Cimacensis Hann., c'est-à-dire, selon la méthode de Guillaume Dufay deChimay en Hainaut. Un auteur très-compétent, qui écrivait en 1476, Tinctor, dont il sera parlé plus loin, s'exprime de manière à prouver quelle fut l'importance des travaux de Dufay, lorsqu'il dit : <; Ce dont je ne puis assez m'étonner. c'est qu'en remontant vers une période de quarante années , on ne trouve aucune composition considérée par les savants comme digne d'être entendue. Mais depuis ce temps , sans parler d'un grand nombre de chanteurs qui exécutent la musique avec toutes sortes d'agréments, je ne sais si c'est l'effet d'une influence céleste, ou celui d'une application assidue, on a vu tout d'un coup fleurir une infinité de compositeurs . tels que Jean Okeghem, J. Régis, Ant. Busnois, Firm. Caron,Guil. Faugues, qui tous se glorifient d'avoir eu pour maîtres en cet art divin J. Dunslaple. Gilles Binchois et Guillaume Dufay, lesquels sont morts depuis peu. »
Guillaume Dufay ne resta pas dans sa patrie. Ainsi que beaucoup d'autres artistes de son temps et du siècle suivant, il quitta la Belgique, pour aller mettre son talenl au service d'une cour étrangère. Cette cour
était celle du souverain pontife. L'abbé Baïni a trouvé dans les archives de la chapelle pontificale de Rome des indications qui prouvent que Dufay était attaché, comme ténor, à cette chapelle, en 1580. Il demeura en possession de son emploi jusqu'en 1432 , époque à laquelle il mourut dans un âge très-avancé. Guillaume Dufay ne quitta Rome, durant l'espace de cinquantedeux ans, que pour faire un petit nombre de voyages en Belgique et en France. Sa réputation s'étendit dans ce dernier pays, car Martin-le-Franc , poëte français du commencement du xvc siècle, fait de lui le plus brillant éloge dans un poëme intitulé le Champion des Daines. L'argument du chapitre dans lequel il est parlé de Dufay est ainsi conçu : « Le Champion euvre et déclaire que la légièreté des engins de maintenant argue la fin du monde, et sur ce parle de la perfection des arts. » Voici la première des strophes qui ont le plus particulièrement rapport à la musique :
Tapissier, Carmen, Cesaris
N'a pas longtemps si bien chanterai!
Qu'ils esbahirent tout Paris
Et tous ceux qui les fréquentèrent ;
Mais onqucs jour ne deschantcreul
En mélodie de tel chois
(Ce m'ont dit ceulx qui les hantèrent)
Que Guillaume Dufay et Binchois.
Tous les théoriciens et tous les historiens de l'art qui écrivaient au xve siècle , non-seulement ; en Belgique, où l'on pourrait supposer qu'ils étaient influencés par des préventions nationales, mais en Italie cl eu France, ont unanimement reconnu que
Dufay était l'auteur d'importantes innovations dans la notation musicale et dans l'harmonie. Dans un temps où l'on ne faisait pas de réputations de complaisance, où la médiocrité n'avait pas, pour s'élever, l'appui d'une publicité complaisante, il n'y avait qu'un mérite bien réel qui pût réunir tant de suffrages. On sourit de la naïveté de Martin-le-Franc , qui admire les inventions de son siècle, au point d'y voir un présage de la fin du monde; mais tout en faisant la part de l'exagération du poëte et de la poésie , on est forcé de reconnaître que pour qu'il ait parlé à ce propos des découvertes de Dufay dans le domaine de l'art, il faut que la renommée du musicien belge ait été universelle.
On conserve dans les archives de la chapelle pontificale plusieurs messes de Guillaume Dufay, intitulées : Ecce ancilla Domini; l'Homme armé; Se la face ay pale: Tant me déduis. Comme ces désignations, données à des morceaux de musique religieuse, exciteront sans doute la surprise du lecteur, il est bon d'entrer dans quelques détails sur l'origine de cette singularité.
Par une inexplicable bizarrerie, la mélodie, que nous regardons comme la partie constitutive de l'art musical, était médiocrement estimée des compositeurs du moyen âge. Créer de beaux chants n'était pas le but de leurs efforts; ils laissaient volontiers ce soin aux trouvères et aux ménétriers. Former de différentes parties un tout fort compliqué, arranger des progressions harmoniques sur un thème quelconque, tel était l'objet de leur ambition. La musique, pour eux, n'était pas un art d'invention , c'était une
science de combinaisons en quelque sorte mathématiques, où les chiffres étaient représentés par des notes. Un de ces maîtres pédants eut l'idée la plus étrange qui se puisse concevoir. Il imagina de faire chanter par l'une des voix les paroles en langue vulgaire de la chanson mondaine, pendant que les autres chantaient les paroles latines. On imagine l'effet que devait faire ce mélange de profane et de sacré. Cependant , ce ne fut là que le point de départ d'un principe faux , qui fut poussé bien plus loin , comme on le verra, et qui causa des scandales bien plus surprenants encore. La chanson qui servit de texte au plus grand nombre de musiciens est celle de l'Homme armé. On connaît plus de quarante messes composées sur ce thème. Si l'on pouvait encore s'étonner de quelque chose , après avoir constaté l'existence d'une pareille anomalie, ce serait de voir le morceau religieux porter le titre de la chanson et s'appeler : la Messe de l'Homme arme. La plus ancienne des messes de l'Homme armé est celle de Dufay. On la trouve avec d'autres de Busnois, de Régis, de Caron et de Tinctoris, tous musiciens belges, dans les volumes 14 et 54 des archives de la chapelle pontificale à Rome.
Tandis que nous voyons aujourd'hui l'art affecter des formes variables à l'excès , tandis que la mode exerce son empire capricieux sur les choses de l'intelligence comme sur les objets les plus frivoles, tout s'organisait autrefois dans des conditions de longue durée. L'anomaiie du mélange du profane et du sacré dans la musique religieuse sembla devoir se perpétuer, en dépit de la raison comme en dépit du blâme de l'autorité ecclésiastique. L'évèque de Lorette écri-
vaifc en 1549 à son ami Gualteruzzi. en faisant la critique des compositeurs de son temps : « Écoutez les paroles d'un musicien : — On a chanté une belle messe aujourd'hui à la chapelle. — Demandez quelle est cette messe , on vous répondra : L'Homme armé, ou Hercule, duc de Ferrare (deux messes de Josquin-des-Prés). — Quel rapport y a-t-il entre la musique et l'Homme armé, ou le duc de Ferrare. >•
Dufay n'a pas composé seulement des morceaux de musique religieuse. Un manuscrit précieux, qui appartenait au célèbre dramaturge Guilbert de Pixérécourt, contient, entre autres productions des musiques belges du xive siècle , des chansons de Dufay, écrites sur des paroles françaises et remarquables par la pureté de leur harmonie.
Suivant un auteur érudit en matière musicale, un perfectionnement important s'introduisit, vers le commencement du xrve siècle, dans la construction du premier des instruments, de celui qui résume tous ies autres, et c'est à un Belge qu'on en fut redevable. Louis Van Vaelbeke inventa les pédales de l'orgue. Un passage de la chronique de De Clerck a révélé ce fait. La manière dont il fut interprété par des hommes, fort savants d'ailleurs, donna lieu à une singulière erreur.
Louis Van Vaelbeke est né dans le bourg de Vaelbeke en Brabant ; il vécut sous le duc Jean II. Il était facteur de vielles ou rubbebes, c'est-à-dire de violes. Voici les vers dans lesquels De Clerck fait mention de cet industriel-artiste :
In deser tyt stcrf menschelyc Die goede vedelare Lodcwyc
Die île Leste was die voor dien In de werell ye was ghesien Van inakene cnde inciter hand.
Van Vaelbeke in Brabanl Alsoc was hy ghenant.
Hy was d'eerste die vaut Van stampien die manieren Die men noch hoerl antieren.
Le mot stampien attira l'attention de Des Roehes ; son analogie avec le verbe italien stampare (imprimer) lui fit croire que Louis Van Vaelbeke avait inventé de certains procédés de typographie. Quel beau sujet de dissertation pour un savant ! Le procès relatif à la découverte de l'imprimerie grossissait tout à coup d'un nouvel incident. La question n'était plus agitée uniquement entre Guttemberg et Laurent Coster; l'Allemagne et la Hollande allaient n'être plus les seules portées en cause ; la Belgique pouvait élever la voix à son tour et donner, comme troisième prétendant à une gloire chaudement disputée , Louis Van Vaelbeke , le Brabançon. Combien de monuments d'érudition n'a-t-on pas élevés sur une base moins solide ! Des Roches se mit à l'œuvre et fit à l'appui de son interprétation une notice qui parut dans le cinquième volume des Mémoires de l'Académie.
Voici quelle était, d'après Des Roches, la traduction du passage de la chronique flamande qui vient d'être rapporté : « En ce temps mourut de la mort commune à tous les hommes Louis, cet excellent facteur d'instruments , le meilleur artiste qu'on eût vu jusque-là dans l'univers, en fait d'ouvrages mécaniques. Il était de Vaelbeke en Brabant, et il en porta le nom. Il inventa la manière d'imprimer {stampien)
qui est présentement en usage. » La thèse soutenue par le savant belge devait exciter une vive polémique ; il était impossible qu'une interprétation qui ne tendait à rien moins qu'à faire reculer d'un siècle et demi la date de l'origine de l'imprimerie, fût reçue avec indifférence. Plusieurs bibliographes répondirent, en l'attaquant, au mémoire de Des Roches. L'un d'eux soutint que l'invention de Van Vaelbeke consistait tout simplement dans une certaine manière de frapper la mesure avec le pied. Celte supposition n'était pas plus fondée que celle de Des Roches, attendu que depuis longtemps on marquait la mesure avec le pied , et que les anciens avaient même pour cela des chaussures de bois et de métal. Louis Van Vaelbeke était cependant l'auteur d'une certaine invention , l'imprimerie étant hors de cause, comme il fallait bien le reconnaître. Procédant par induction, le littérateur musicien dont nous parlions tout à l'heure songea d'abord à la profession du faiseur de violes, afin de rapporter sa découverte à l'ordre le plus naturel de ses idées. Il arriva ainsi à acquérir à peu près la conviction que Van Vaelbeke avait trouvé le système des pédales de l'orgue qui donna des ressources nouvelles à cet instrument, et qui doubla presque sa puissance. Stampien viendrait plutôt de sta/mpen, presser avec le pied, que de stampare , imprimer. Cette étymologie est plus naturelle et plus vraisemblable que l'autre.
Ce ne sont pas là les seules interprétations qui aient été données du passage de la chronique de De Clerck, relatif au musicien brabançon. M. le baron de Reiffenberg hasarde celle supposition que le mot
stampien peut bien signifier quelque perfectionnement apporté aux procédés de notation. Enfin, deux hommes très-versés dans ce qui concerne notre ancienne littérature poétique, MM. Willems et Van Hasselt, ont trouvé, en remontant à des sources authentiques, que les stampien étaient des espèces de chansons de danse. Leur version aurait, sur la plupart des autres, l'avantage de se rapprocher de l'élymologie en vertu de laquelle une certaine action du pied aurait joué un rôle dans l'invention de Van Vaelbeke. Les stampien pouvaient s'exécuter avec un accompagnement de bruit de pas , comme en offrent quelques danses nationales des peuples du Nord. Croit-on maintenant que nous allons conclure? Vraiment, non. Nous aimons bien mieux laisser à chacune des autorités respectables que nous venons de citer, la responsabilité de son opinion. Qu'il ait inventé les pédales de l'orgue ou quelque nouvelle forme de joyeuse chanson, Van Vaelbeke avait droit à une mention dans ce livre. Voilà ce que nous constatons, en laissant le champ libre à de nouveaux commentaires.