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CHAPITRE VI

Les musiciens belges obligés d'aller chercber fortune à l'étranger. — Tinctoris, maître de chapelle de Ferdinand d'Aragon ; il fonde à Naples la première école de composition de l'Italie.

— Simon Qtiercu et Guillaume Guinand, musiciens du duc de Milan. — Josquin Deprés; son nom, le lieu de sa naissance. —

— On le voit successivement à Rome, à Ferrare, puis à la cour de France. — Sa popularité. — Il fait chanter Louis XII.

— Il obtient, non sans peine, un canonicat. — Sa mort. — Ses ouvrages. — Jugement que porte Luther sur son mérite.

Les grands musiciens naissaient sur le sol fécond de la Belgique; mais alors comme aujourd'hui . ils étaient forcés d'aller chercher au dehors des occasions d'employer leurs talents. Celait surtout une nécessité pour eux, à une époque où la pratique de l'art était médiocrement productive, où le théâtre

n'offrait pas aux compositeurs un débouché pointeurs œuvres , où l'industrie des leçons n'existait pas plus que celle des concerts. L'Église était la seule carrière ouverte , soit à ceux qui étaient doués de la faculté créatrice, soit à ceux qui se bornaient au rôle plus modeste d'exécutants. Il fallait être maître de chapelle , organiste , ou chantre. Ceux qui jouaient d'un instrument trouvaient bien encore quelque autre moyen d'existence ; mais c'était dans l'exercice d'un métier plutôt que d'un art , c'était en jouant pour faire danser , en allant divertir les riches pendant leurs repas, ou en contribuant à l'ornement des fêtes. La profession de ménétrier était fort tombée dans l'opinion. Les désordres de ces corporations de musiciens ambulants, auxquels se joignaient des jongleurs et des bateleurs, les avaient fait bannir de France et soumettre partout à une législation spéciale. Dans de certaines provinces, il leur était interdit de transmettre à leurs héritiers le bien qu'ils avaient acquis, et lorsqu'il avait été commis quelque délit à leur égard, la seule réparation qu'ils obtinssent était de pouvoir frapper l'ombre du coupable. On était loin de l'heureux temps où les ménestrels et les ménétriers trouvaient en tout lieu un accueil empressé. Les musiciens qui avaient de l'ambition cherchaient à entrer dans la maison d'un prince, en qualité de maîtres de chapelle. Ceux qui n'appartenaient pas au duc de Bourgogne étaient forcés d'aller se mettre au service des souverains étrangers. A dater du commencement du xve siècle, jusqu'à la fin du xvie, on voit les compositeurs belges tenir partout le premier rang dans leur art et fonder

des écoles dont la prospérité devint un de leurs titres de gloire.

Vers 1455, la petite ville de Nivelles vit naître un musicien richement doté par la nature. Jean le Teinturier, appelé par ses contemporains Tinctor ou Tinctoris, suivant l'usage où l'on était au moyen âge de donner aux noms d'hommes et de lieux une terminaison latine, étudia d'abord la théologie. Les biographes avouent ne pas savoir autre chose des années de sa jeunesse ; les renseignements ne leur viennent qu'à dater de l'époque ou Tinctoris se rendit en Italie. Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Un jeune homme, né à Nivelles et y demeurant peut-être, se consacre à l'étude de la théologie. Dans les tranquilles loisirs de la vie de province , il apprend la musique et fait de cet art l'objet de ses profondes méditations. Il n'y a rien là qui sollicite la publicité, et l'on ne peut guère s'étonner qu'une telle existence soit demeurée longtemps obscure, ignorée. Un jour, ce jeune homme quitte la théologie pour la musique qu'il aime avec passion ; il va en Italie et devient le protégé d'un prince ami des arts. Dès ce moment, on s'occupe de lui, on sait ce qu'il est, ce qu'il fait; ses écrits, qui datent de cette époque de sa vie, révèlent quelques particularités dont les biographes font leur profit. Tout cela est dans l'ordre.

Tinctoris alla donc en Italie, où d'excellents ouvrages lui firent en peu de temps la réputation de l'un des musiciens les plus érudits de son temps. Ferdinand d'Aragon , roi de Sicile et de Naples , l'appela à sa cour, en lui conférant le titre de maître de chapelle. Il jouit bientôt de toute la faveur de ce prince, auquel

il parie en ces termes dans la dédicace de son traité de contre-point : «Connaissant, ô grand roi, la source inépuisable de l'amitié et de la bienveillance dont vous daignez être animé pour moi, je me suis décidé à consacrer sous votre auguste nom cet opuscule, espérant qu'il sera comme un tison ardent qui servira à alimenter le foyer de cette affection dont Votre sublime Majesté m'a donné tant de marques. »

Pe même que les autres arts, la musique avait été de font temps fort en honneur en Italie. Les artistes ambulants connus sous le nom de troubadours, de trouvères et de ménestrels, s'étaient multipliés sur cette terre de l'inspiration, en nombre plus considérable que partout ailleurs. Boccace nous montre les personnages de son Décomérou jouant de différents instruments, du luth, de la viole; mêlant des chants et de la danse à leurs poétiques narrations. Tous sont également aptes à prendre part, à ces concerts improvisés. Savoirla musique n'était pas une exception pour les personnes de la classe élevée, c'était la règle. Le chant, et le jeu des instruments étaient recommandés comme un des moyens de distraction les plus efficaces pour échapper aux terribles effets de la peste qui désolait Florence. Boccace nous l'apprend lui même dans le tableau pittoresque qu'il a tracé de la physionomie de la société florentine , à l'époque où régnait ce mal funeste : « Les uns, croyant que la tempérance et la modération en toutes choses constituaient le meilleur préservatif , se renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait pas de malades, y vivaient de mets choisis et de vins exquis dont ils buvaient modérément, évitaient toute espèce d'excès, ne parlaient

pas et ne souffraient pas qu'on vînt leur parler de mort ni de maladie, passaient leurs jours, enfin, à entendre de la musique, ou à goûter tous les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres, au contraire , étaient convaincus que le meilleur remède était de boire beaucoup, de jouir de toute manière, de chanter et de s'amuser sans cesse, de satisfaire autant qu'on le pouvait toutes ses fantaisies, etc.. » On le voit, suivant les deux systèmes mis en pratique , non pour guérir la contagion , mais pour éviter d'en être atteint, la musique jouait un grand rôle. On peut en tirer la conséquence que cet art était généralement cultivé en Italie.

Cependant, les guerres civiles, les divisions des républiques entre elles , les inquiétudes entretenues par les bandes des condottieri, n'étaient pas favorables au développement du génie des compositeurs. On ne doit pas s'étonner que l'art demeurât stalionnaire. En Belgique, au contraire, dans celte heureuse et riche contrée , où une population industrieuse avait réuni les éléments d'une prospérité dont de vastes États étaient jaloux , la musique florissait, ainsi que la peinture et les autres arts, sous l'influence d'institutions propres à en favoriser les progrès. Puisqu'en présence d'un fait quelconque on est porté à rechercher sa cause déterminante, c'est à ce concours de circonstances désavantageuses d'une part et propices de l'autre qu'on s'arrêtera le plus naturellement pour expliquer la supériorité des musiciens belges siliceux de l'Italie au xvc siècle.

Tinctoris eut la gloire de fonder à Naples la première école de musique qu'il y ait eu dans cette ville.

et Ton peut, en quelque sorte, dire la première de l'Italie. Il fut à la fois théoricien et compositeur, enseigna les règles et montra l'application qu'on en pouvait faire. Sa méthode était simple, relativement à l'état de la science harmonique encore imparfaitement coordonnée, simple aussi pour un temps où les maîtres croyaient ne devoir présenter leurs doctrines qu'environnées de mystérieuses obscurités. Il fut secondé par Guillaume Garnier ou Guarnerins , et Bernard Hycart , musiciens belges qui paraissent avoir eu quelque renommée et qu'il associa à son œuvre.

Une polémique s'est engagée entre les partisans de Tinctoris et ceux de Gafori, son contemporain, qui se trouva à Naples en même temps que lui, pour constater la supériorité de leurs méthodes respectives. Sans nier l'influence exercée par Gafori sur les études musicales, on reconnaît généralement qu'il est inférieur à son rival sous le rapport des connaissances pratiques de l'art. Comme on l'a très-bien fait observer, l'avantage du musicien italien sur le compositeur belge est d'avoir fait imprimer tous ses ouvrages, tandis que la plupart de ceux de Tinctoris sont demeurés manuscrits. Un seul des écrits de ce dernier a été publié par la voie de la presse ; c'est un dictionnaire de termes de musique usités au xve siècle et intitulé : Terminorum niusicœ definitorium. Les exemplaires en sont excessivement rares. Tinctoris dédia cet opuscule à la fille de Ferdinand , Béatrix d'Aragon, qui épousa plus tard Mathias Corvin, roi de Hongrie. On y trouve des définitions claires et précises de tous les mots du vocabulaire de la langue

musicale. C'est un document des plus précieux pour servir à l'intelligence des anciens traités.

Les travaux de Tinctoris ont embrassé les parties les plus diverses de l'art: il n'y a pour ainsi dire pas une des branches de la musique de son époque sur laquelle il n'ait écrit un traité spécial. Les copies du précieux volume qui contient la réunion de ses écrits sont rares. Il en existe deux, l'une à la bibliothèque de l'université de Gand, l'autre dans la riche collection de M. Fétis, directeur du conservatoire de Bruxelles.

S'il faut en croire Sweert , Tinctoris aurait quitté Naples et l'Italie, pour venir passer dans sa patrie les dernières années de sa vie. De retour à Nivelles, il y aurait obtenu le doctorat et serait devenu chanoine de la collégiale de cette ville. Plusieurs écrivains ont avancé les mêmes faits, mais sans prendre la peine de nous faire connaître sur quelles autorités ils s'appuyaient.

Il vient d'être dit que Tinctoris avait été le fondateur de la première école de musique de l'Italie. On doit ajouter qu'avant lui déjà, un Belge avait réuni en un corps de doctrine l'ensemble des règles de la composition suivies par les musiciens italiens. Ce Belge était un moine appelé Jean ; il était né à Namur et avait étudié le chant comme on l'étudiait dans tous les monastères. Étant allé en Italie, il devint l'élève de Victorin de Feltre , qui compléta son éducation théologique et musicale. On l'appelle Joannes Carthusinus , parce qu'il fut moine de la chartreuse de Mantoue. L'ouvrage dans lequel Joannes Carthusinus expose le système qui n'est pas le sien , mais qui

résulte d'observations soigneusement recueillies, est inlilulé : Libellus musicalte de ritu canendi. Deux Belges venaient donc de créer la science musicale dans cette Italie qui vit naître après eux tant d'artistes illustres; l'un en réunissant, de manière à en former une méthode, des principes jusqu'alors épais et observés seulement par tradition , l'autre en posant des règles fixes et en éclaircissant des théories obscures.

Vers l'époque où Tinctoris habitait I'Ilalie, et y travaillait si efficacement au développement de son art, un musicien belge, Guillaume Guinand, dirigeait la chapelle de Louis Sforce. duc de Milan. On n'a conservé aucun monument de son mérite, mais comme Tinctoris lui donna, par la dédicace de l'un de ses traités, une marque particulière d'estime, on est en droit d'en conclure qu'il appartenait, à la même école. Simon Ouercu, premier chantre de Louis Sforce, était Brabançon. Son nom, qu'il avait latinisé, était Du Ouesne ou Van der Eycken. Le duc de Milan le chargea d'accompagner ses fils Maximiiien et François- Marie Sforce, qu'il envoyait auprès de l'empereur, ce qui prouve qu'il faisait grand cas de son caractère et de son mérite. Simon Quercu publia à Vienne un opuscule aujourd'hui très-rare.

Il est vraisemblable que les compositeurs belges qui exerçaient en Italie les fonctions de maîtres de chapelle firent venir de leurs compatriotes pour former en parlie les corps d'exécutants placés sous leurs ordres. On cite les sommités; mais sans doute la Belgique fournit également à l'Ilalie beaucoup de chanteurs et d'instrumentistes obscurs.

Pour écrire la biographie de Jean Régis ou plutôt Jean De Roi, il faudrait tout inventer, depuis l'instant de la naissance jusqu'à celui de la mort. Ce serait un roman à taire, et comme l'importance du personnage n'était pas assez considérable pour que les écrivains qui se sont occupés de l'histoire de l'art musical se donnassent la peine de se mettre en grands frais d'imagination, on s'est borné à dire ce qu'on savait, c'està-dire presque rien. On sait seulement que Jean De Roi est un musicien belge, qu'il alla en Italie, car on trouve de ses compositions dans les archives de la chapelle pontificale, et que Tinctoris a fait son éloge dans le prologue de son Proportionale. Plusieurs motets de Jean De Roi ont été publiés dans les recueils imprimés par Petrucci de Fossombrone.

Josquin Deprés était-il Belge, Français, Italien ou Allemand? Telle est la première question qui se présente, lorsqu'on vient à parler de l'un des plus grands musiciens de la fin du xvc siècle. S'appelait-ii Deprés ou Després? Voici la seconde. Celle-ci se complique des noms de Jodocus . Jossien, Jodoculus, Jusquin , Deprel, Dupré, a Prato, Del Prato, a Pratis, Pratensis , qui lui sont donnés par différents auteurs. Forkel dit, dans son histoire de la musique, que Josquin doit être considéré comme Allemand, puisque les Pays-Bas font (à l'époque où il écrit) partie de l'Allemagne. Les Italiens, trompés par la traduction de son nom en Jaeopo Pratense et Jusquin del Prato, le font naître à Prato, en Toscane. Ce sont là de ces indications arbitraires, qu'aucune preuve admissible ne justifie et qui ne méritent pas d'être réfutées. Voici venir aussi les biographes Iran-

çais, qui réclamant Josquin, en disant qu'il est né à Cambrai. Quand cela serait, on n'en devrait pas davantage considérer cet artiste comme Français, attendu que Cambrai faisait partie de la Flandre, qui ne devint française qu'après avoir été longtemps réunie au duché de Bourgogne, par suite de l'alliance des ducs avec les comtes de Flandre.

Les historiens les plus dignes de foi disent que Josquin est né dans le Hainaut : « Josquin Des Prés, natif du pays de Hainault. en la Gaule Belgique, l'un des premiers et des plus excellents et renommés musiciens de son siècle. Il a mis plusieurs chansons en musique, imprimées à Paris, à Lyon, à Anvers et autres lieux, par une infinité de fois. » C'est ainsi que s'exprime Lacroix du Maine. Le naïf Ronsard est tout aussi explicite, lorsqu'il dit dans la préface d'un Recueil de chansons à plusieurs voix, qu'il adresse à Charles IX : « Et pour ce. sire, quand il se manifeste quelqu'excellent ouvrier en cet art (la musique), vous le devez soigneusement garder comme chose d'autant excellente, que rarement elle apparaît, entre lesquels se sont, depuis six ou sept vingts ans, eslevez Josquin Desprez, Hennuyer de nation, et ses disciples Mouton, Vuillard, Richeford, Janequin, etc. » Josquin Deprés n'est donc pas plus Français qu'Italien ou Allemand, il est du Hainaut, c'est-à-dire, incontestablement Belge. Mais dans quelle ville, dans quel bourg, dans quel village est-il né? Nouvelle question également controversée: quelques-uns penchent pour Coudé, Quoi qu'il en soit, il quitta de bonne heure le lieu de sa naissance, pour aller s'établir à Saint- Quentin, où il fut d'abord enfant de chœur, puis

maître de musique de l'église Saint-Martin de cette ville.

Rien de précis non plus sur la date de la naissance de Josquin. Les suppositions les plus fondées la fixent de 1450 à 1455. Son maître fut Jean Ockeghem. Il est probable qu'il alla étudier à Paris, près de ce compositeur, à l'époque où il était premier chapelain de la chapelle de Charles VII. Comme tant d'autres de ses compatriotes, il voulut aller visiter l'Italie et s'y fixer peut-être; mais il parait qu'il fut auparavant maître de musique de la cathédrale de Cambrai, car on cite, comme étant arrivé pendant son séjour dans cette ville, le fait que voici. Un jour qu'il dirigeait l'exéculion d'un motet de sa composition, un chanteur se permit de broder des ornements de sa façon sur un passage qui devait être exécuté simplement. Josquin s'emporta et dit que lorsqu'il voulait qu'il y eût des agréments dans sa musique , il savait les écrire. Cette anecdote nous fait voir que de tout temps les chanteurs ont eu du penchant à introduire dans les morceaux qu'ils exécutaient des fioritures composées par eux, et que de tout temps aussi les compositeurs ont trouvé mauvais qu'on altérât ainsi leur pensée.

Josquin partit pour Rome. A l'époque où il y arriva, le siège pontifical était occupé par Sixte IV. Il obtint une place de chanteur dans la chapelle du saint-père. Soit qu'il eût plus d'occasions de faire exécuter ses ouvrages, soit que la vue des monuments de tous les arts accumulés dans la ville éternelle l'inspirât, ce fut à dater de cette époque que son étonnante facilité de production commença à se

manifester. Sa gloire ne tarda pas à effacer toutes les gloires: sa musique fut chantée de préférence à toute autre, sans distinction de pays et d'école. L'abbé Baïni, qui a écrit un excellent mémoire sur Palestrina et sur son époque, signale la vogue extraordinaire dont jouirent les compositions de Josquin , dans un passage dont voici la traduction : « Josquin Des Prés, ou Del Prato, devint, en peu de temps l'idole de l'Europe. On ne goûte plus que Josquin ; nul ouvrage n'est beau s'il n'est de Josquin: Josquin est le seul dont on chante la musique dans les chapelles alors existantes. Josquin seul en Italie, Josquin seul en France , Josquin seul en Allemagne ; en Flandre , en Hongrie , en Bohême , en Espagne , rien que Josquin. >< Ainsi apparaît de temps en temps un artiste qui a le privilège de concentrer sur lui seul l'attention , et dont on admire les œuvres à l'exclusion de celles de ses contemporains. Ce que l'abbé Baïni dit de Josquin n'était-il pas, il y a vingt ans, applicable à Rossini? On ne voulait également que du Rossini, les opéras de Rossini étaient les seuls pour lesquels on se passionnât, on ne chantait pas d'autre musique dans les salons : les motifs des morceaux faits pour les instruments, ceux des contredanses et des marches militaires étaient de Rossini, les orgues de Barbarie les colportaient dans les rues; jusque dans l'église, on entendait ses mélodies les plus brillantes. Après la mort du pape Sixte IV, Josquin quitta la chapelle pontificale et se rendit à la cour d'Hercule Ier d'Esté, duc de Ferrare. Parmi les princes italiens qui accordaient aux lettres et aux arts une généreuse protection, ceux de la maison d'Esté s'é-

taient mis au premier rang. Dès le xve siècle, ils avaient noblement accueilli les poètes et les artistes. Nicolas III, Lionel , Borso avaient établi à cet égard des traditions qui furent suivies par Hercule Ier. Sous le règne de ce prince, Ferrare fut la ville d'Italie où l'on vit réunis les hommes les plus éminents dans les lettres. Josquin fut reçu avec les plus grands égards. Le duc de Ferrare tenait à honneur de bien traiter l'artiste qui avait en Europe une si grande renommée. Pour lui témoigner sa reconnaissance de l'hospitalité qu'il avait trouvée à sa cour, Josquin composa pour lui la messe qu'il intitula : Hercules dux Ferrariœ, suivant l'usage où étaient les musiciens de donner à leurs compositions religieuses des désignations mondaines. Cependant, quelque honorable et quelque avantageuse que pût être la position qu'il avait prise à la cour d'Hercule Ier, Josquin ne resta pas à Ferrare. De même qu'il avait quitté , par inconstance de caractère, la chapelle pontificale, de même il se sépara de son nouveau protecteur, sans autre motif que la mobilité de ses résolutions.

Josquin dit adieu à cette Italie vers laquelle il s'était dirigé quelques années auparavant avec tant d'ardeur, repassa les Alpes et vint à la cour de Louis XII, où il obtint, non pas la place de maître de chapelle, ainsi que l'ont dit plusieurs auteurs, car cette charge ne fut créée que sous le règne de François Ier, mais celle de premier chanteur. Josquin ne trouva pas près du roi de France une protection aussi éclairée que celle qui accueillait les artistes en Italie. Louis XII fut d'abord trop occupé de ses expéditions militaires et des embarras nés d'une p<>-

90 BIBLIOTHÈQUE NATIOMATE.

Iilique maladroite, pour avoir le loisir de songer aux arls. Ce n'est pas au milieu de ses démêlés avec le pape, les Vénitiens, les Suisses, le roi d'Espagne et celui d'Angleterre, qu'il aurait pu donner aux délassements de l'esprit le temps et la tranquillité d'esprit qu'ils réclament. Pour faire face aux dépenses énormes que nécessitait un état militaire ruineux, le monarque avait organisé intérieurement son royaume sur le pied d'une sévère économie. Lui-même, dans sa maison , donnait l'exemple d'un ordre parcimonieux. On sait qu'en parlant de ses courtisans qui le blâmaient tout bas, il disait : « J'aime mieux les voir rire de mon avarice, que mon peuple pleurer de mes dépenses. » Ce n'est pas avec de tels principes qu'un souverain peut faire fleurir les arts dans son royaume. Josquin regretta plus d'une fois d'avoir quitté la petite cour du duc de Ferrare, pour aller s'établir à celle de France.

Louis XII n'avait pas la plus légère notion de musique • sa voix était faible et fausse. Rien n'était plus excusable. Cependant il avait pris en affection une chanson populaire, et demanda un jour à Josquin s'il ne pourrait pas en composer un morceau dans lequel il fît sa partie. Un désir de roi est un ordre. Josquin se mit à l'œuvre, et bien que la tâche qu'il avait entreprise ne fût pas aisée, il ne désespéra point d'y réussir. Il ne suffisait pas de faire chanter le roi, il fallait le faire chanter juste, et c'est ce que les personnes de la cour jugeaient impossible. Voici comment s'y prit le compositeur. Il fit du thème de la chanson un canon à l'unisson , pour deux enfants de chœur; la partie du roi, qu'il appela voa- régis,

consistait en une seule note qui se répétait pendant toute la durée du morceau ; il se réserva la basse pour lui-même. Un prince qui eût été quelque peu musicien se fût trouvé médiocrement flatté du rôle auquel on l'avait résigné; mais Louis XII parut très-satisfait de chanter à peu près juste sa noie unique. Il y eut des gens difficiles qui dirent tout bas que le roi n'avait pas toujours fidèlement gardé l'intonation. Glarean a publié le morceau singulier composé par Josquin pour cette circonstance.

Louis XII, voulant récompenser le maître du tour de force qu'il avait fait en lui procurant les moyens de concourir à l'exécution d'un morceau de musique, lui promit un bénéfice. Josquin avait grand besoin de voir convertir cette agréable perspective en une réalité palpable. Paris n'offrait à cette époque aucune ressource aux musiciens. L'artiste inconstant qui avait quitté la chapelle pontificale et la cour du duc de Ferrare, où une position brillante lui était offerte, végétait dans la capitale de la France. Josquin s'adressa à un courtisan qu'il avait connu en Italie, et qui lui donna sa parole d'intervenir pour que justice lui fût rendue. Mais les courtisans sont oublieux de leur nature, lorsqu'il ne s'agit pas de leurs propres intérêts. L'infortuné musicien eut beau revenir à la charge, il n'obtint que des promesses sans effet. Le courtisan se bornait à lui répondre imperturbablement : Lancia fare mi , c'est-à dire : Laissez-moi faire. Pour se venger, Josquin composa une messe dont le thème obligé était : la, sol, fa, ré, mi. Cette phrase, sans cesse répétée d'un bout à l'autre du morceau , frappa quelques personnes, qui demandé-

rent au musicien L'explicalion de lenigme qu'elle paraissait renfermer. Un indiscret fit courir la réponse qu'il avait obtenue et qui était destinée à la publicité par celui-là même qui avait recommandé de la tenir cachée. Toute la cour s'amusa aux dépens du courtisan. Le roi, qui se fit conter l'anecdote, daigna en rire beaucoup, et donna à l'auteur de cette satire musicale l'assurance qu'il s'occuperait enfin de lui. Un temps assez long s'étant encore écoulé avant que rien vint réaliser le royal engagement , Josquin composa et fit exécuter en présence de Louis XII un motet sur ces paroles : Memor esto verbi tui (souvenez-vous de vos promesses). Cette fois le roi ne rit pas, soit qu'il ne comprit pas l'allusion, soit qu'il fût décidé à faire la sourde oreille. Notre artiste ne se découragea point et fit entendre peu de temps après au monarque un nouveau motet : Portio mea non est in terra virentium (je n'ai point de partage sur la terre des vivants). Cette fois le roi fut ému et Josquin reçut enfin son bénéfice. Ii en témoigna sa reconnaissance dans un troisième motet écrit sur les paroles suivantes : Bonitatem fecisti cum servo tuo. Domine (Seigneur, vous avez usé de bienfaisance envers voire serviteur).

Des critiques ont nié que Josquin ait jamais eu d'emploi à la cour du roi de France. Suivant eux, ce compositeur serait demeuré à Paris, libre et sans fonctions rétribuées, pendant le temps qu'il y a passé. Comment s'expliqueraient alors les occasions qu'il eut de faire exécuter sa musique devant Louis XII, et ses relations avec des personnes attachées à la cour? Comment aurait il \èi'u, en attendant ce hé-

néfiee si ardemment désiré? Car. ainsi qu'il a été dit plus haut, un compositeur n'avait pas alors d'autres moyens d'existence que de s'attacher à la maison d'un prince.

On croit généralement que le bénéfice accordé à Josquin Deprés fut un canonicat à l'église de Saint- Martin de Saint-Quentin. Aubert le Mire dit que Josquin obtint, en effet, un canonicat, mais à Condé. Voici le passage où il avance ce fait : « Il existe à Condé, ville du Hainaut, un célèbre chapitre de chanoines réguliers, fondé depuis plusieurs siècles. Josquin Deprés, excellent musicien, le premier qui mit de l'ordre dans la composition musicale et l'augmenta de beaucoup de parties, fut, d'après le témoignage des anciens, doyen de cette collégiale. Il mourut l'année de Jésus-Christ 1501 , et il a été inhumé sous le jubé de Condé, devant le maître-autel. » Les indications données par le Mire sont trop précises pour qu'on puisse supposer qu'il ait été dans une erreur complète. Josquin eut peut-être un canonicat a Condé; mais ce ne fut pas de Louis XII qu'il le tint, attendu que cette ville, faisant partie du comté de Hainaut, était placée par conséquent tout à fait en dehors de l'autorité du roi de France. Il estpermisde supposer que le canonicat de Condé vint après celui de Saint-Quentin, et que Josquin changea l'un pour l'autre. Cette conjecture se fortifie de l'assertion que Josquin Deprés fut maître de chapelle de l'empereur Maximilien. Le fait n'est pas prouvé; il peut être vrai néanmoins, et il ne serait pas surprenant que Maximilien, qui réunit les Pays-Bas à l'empire en 1515, lui eût donné le canonicat de Condé, en

remplacement de celui de Saint- Quentin, abandonné par L'artiste pour entrer à son service.

La date de 1501 , donnée par Aubert le Mire comme celle du décès de Josquin, est évidemment fausse : Oekeghem mourut en 1512, et l'on a vu que Josquin, son élève, composa un chant de déploration sur la perte de cet habile musicien. Il Faut donc qu'il ait survécu à son maître. Quoi qu'il en soit, quand Josquin Deprés mourut, l'art musical fut en deuil. Les déplora lions par lesquelles il était de mode d'honorer la mémoire des défunts célèbres, les chants funèbres, les épitaphes en vers plus ou moins bons, plurent de tous côtés. Jamais compositeur n'avait été aussi regretté; jamais, à la vérité, il n'y en avait eu dont la musique fût plus répandue, plus populaire. Sweertius cite une épitaphe qui se trouvait, dit-il, sous son buste, dans l'église Sainte-Gudule de Bruxelles.

En écrivant ses compositions religieuses , Josquin Deprés a donné quelquefois dans le travers de son siècle ; les formes de sa musique n'ont pas toujours eu la gravité convenable; mais aucun des maîtres de l'époque où il vécut ne sacrifia moins au mauvais goût. Comme tant d'autres , il fit une messe de l'Homme armé; c'était en quelque sorte une obligation imposée à tous les compositeurs de musique d'église, c'était une épreuve à laquelle il semblait qu'on les attendît. Plus on avait traité ce thème , plus il était difficile de le traiter encore , plus il y avait de mérite à le rajeunir par de nouvelles formes harmoniques. Cependant, si Josquin céda au désir de résoudre ce problème , s'il eut le lort d'obéir

au penchant satirique qui lui fit écrire sa messe la, sol, fa, ré, mi, il mit dans d'autres morceaux religieux un sentiment profond et sérieux dont nul avant lui n'avait donné l'exemple.

Les musiciens se laissent gouverner par la note, Josquin seul la gouverne; c'est ainsi que parle Luther, qui était bon juge en musique et qui professait pour notre artiste une vive admiration. Cette opinion, exprimée parle réformateur d'une manière si pittoresque , était, au fond, celle de tout le monde. Le génie souple et fécond de Josquin se pliait à tous les genres. Il apportait une égale supériorité dans la composition des messes , des motets et des chansons. Le motet n'existe plus dans le répertoire du chant sacré. C'est un genre mort, une famille éteinte. De même que le sonnet en poésie, le motet en musique a péri dans les révolutions du goût. Le motet était un morceau pour une ou plusieurs voix, avec ou sans accompagnement, composé sur des paroles sacrées et destiné à être exécuté pendant la messe ou dans quelque autre cérémonie de l'église. A cela près d'une forme parfois un peu trop mondaine, les petits morceaux de cette espèce que nous ont iaissés Josquin et d'autres maîtres des xvc et xvr siècles méritaient la vogue qu'ils ont eue. On les entend encore avec plaisir, lorsqu'on veut se mettre à un point de vue différent de celui où l'on se place pour juger la musique moderne.

Josquin excellait dans la chanson, dans la chanson légère, badine, satirique même, plutôt que dans la chanson langoureuse et sentimentale. Un écrivain italien a dit qu'en écoutant la musique qu'il a coin-

posée sur les sonnets de Pétrarque , on croit voir le satyre de X Amuite du Tasse porter sur les délicates beautés de Silvie une main grossièrement téméraire. Le jugement est sévère ; mais il ne faut pas oublier que c'est un Italien qui parie, et que la plupart des auteurs de cette nation qui ont écrit sur l'histoire de l'art musical ont montré peu de bienveillance pour les artistes de l'école belge dont la renommée fut si grande au delà des Alpes il y a quatre siècles. Il existe des recueils entiers de chansons à plusieurs voix par Josquin Deprés. Les exemplaires en sont rares et recherchés. On trouve également un nombre considérable de ces compositions légères, sur lesquelles s'exerçait sa muse facile, dans les collections de divers auteurs du temps, publiées tant en Italie qu'en France, en Allemagne, en Belgique et même en Espagne.

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