‹ Les musiciens belgesChapitre 8 sur 51 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Adrien Willaert étudie la jurisprudence à l'université de Paris. — Il devient musicien malgré ses parents, honnêtes bourgeois de Bruges. — Il va en Italie et fonde l'école de Venise. — Cyprien de Rore, le Halinois, le remplace à l'église Saint-Marc, et p;îsse ensuite au service de plusieurs princes. — Influence des compositeurs belges sur la musique en Italie.

Voici encore un de nos musiciens dont le nom se rattache à la fondation des grandes écoles d'Italie. Adrien Willaert n'était pas destiné d'abord à la carrière dans laquelle il s'est illustré. Né à Bruges en 1490. ainsi que nous l'apprend Zarlino, son élève, Willaert, après avoir fait de bonnes études classiques, fut conduit à Paris pour y suivre, suivant le vieu de sa famille, les cours de jurisprudence de

l'université. La chicane avait pour lui peu d'attrait. Il aimait la musique et se sentait appelé à prendre dans cet art une haute position. De ce que de certains hommes se trompent parfois en obéissant au vague désir qu'ils éprouvent d'embrasser une carrière où ils ne sont pas appelés à réussir, on ne doit pas conclure que le secret instinct qu'on appelle vocation soit un préjugé. Quand l'artiste est parvenu à conquérir sa gloire , en dépit des résistances et des obstacles, quand il a dû subir, pour réaliser le rêve de sa pensée, le martyre de l'intelligence, il faut bien admettre que le doigt mystérieux de la Providence lui a désigné la route qu'il devait suivre.

Willaert alla trouver Jean Mouton, musicien de la chapelle de François Ier, pour être initié par lui à une connaissance approfondie des règles de la composition. Son éducation musicale achevée, l'artiste brugeois fut attiré vers l'Italie par le bruit de la renommée dont y jouissaient ses compatriotes et par l'espoir d'y faire fortune comme eux. Suivant Zarlino, qui nous fournit sur son maître des renseignements très circonstanciés, Adrien Willaert arriva à Rome en 1516, sous le pontificat de Léon X. Il y était depuis quelques jours seulement et encore inconnu, lorsque, assistant à un office dans une des principales églises , il entendit exécuter un motet de sa composition sur le texte : Vcrbum bonum et si/ave. Glande fut sa surprise: plus grande fut-elle, lorsqu'il apprit que ce motet était attribué à Josquin Deprés. Jugeant que ce maître était assez riche de son propre fonds , sans qu'on dépouillât encore à son profit un pauvre artiste qui avait sa réputation à faire, Willaert

alla trouver le premier chantre et réclama la paternité de son œuvre. On crut d'abord qu'il voulait plaisanter, en s'attribuanl l'honneur d'avoir fait un morceau que tout le monde admirait sur la foi du nom de Josquin ; mais quand il eut prouvé que sa réclamation était fondée, le morceau admirable devint des plus faibles, et les chantres cessèrent de l'exécuter.

Adrien Willaert fut médiocrement encouragé par son début dans la capitale du monde chrétien. L'événement ne démentit pas le fâcheux pressentiment qu'il en conçut pour l'avenir. Après avoir vainement cherché un emploi honorable de son talent, il quitta Rome pour entrer au service de Louis II, roi de Hongrie et de Bohême, en qualité de maître de chapelle. Il passa environ dix ans dans cette position, où il trouva peu d'occasions de faire briller son mérite de compositeur. Louis II fut tué en 1526 à la bataille de Mohacz, et Adrien Willaert se trouva libre de tout engagement. Il revint en Italie, non pas à Rome, où aucun souvenir agréable ne le rappelait, mais à Venise. La place de maître de chapelle à Saint-Marc était vacante, elle lui fut donnée.

Les nouvelles fonctions d'Adrien Willaert imprimèrent à ses travaux une activité qui leur avait manqué jusqu'alors. Il composa un grand nombre de morceaux, dont malheureusement la moindre partie est parvenue jusqu'à nous. L'invention de la musique d'église à plusieurs chœurs lui est attribuée par Zarlino. On ne peut pas juger du développement qu'il donna à celte idée vraiment neuve, car les archives de l'église Saint-Marc ont été , ainsi que presque

tous les dépôts de livres et de manuscrits de l'Italie, spoliées, à la fin du siècle dernier, autant par ceux-là même qui en avaient la garde, que par suite du désastreux exercice des droits de la conquête. Adrien Willaert fonda l'école de Venise , une de celles qui ont donné les plus grands maîtres aux xvie et xvue siècles. Parmi ceux de ses élèves qui acquirent de la célébrité, on peut citer Cyprien deRore, de Malines , qui était allé demander des conseils à sa haute expérience, François Viola, qui fut maître de chapelle du duc de Ferrare, le franciscain Constant Porta, et, avant tous les autres, Zarlino, le plus savant théoricien de l'Italie. Willaert n'a laissé aucun traité dans lequel on puisse trouver l'exposé de ses doctrines 5 mais ses ouvrages, ainsi que ceux de ses disciples, prouvent qu'il avait puisé aux sources les plus pures du style.

Zarlino rapporte comment lui vint la connaissance des faits de la vie de son maître , dont il transmet la relation. Alphonse d'Esté, sortant un jour avec François Viola, son maître de chapelle, de l'église Saint- Marc, où l'on venait d'exécuter une des meilleures compositions de Willaert, exprima le désir de voir de près l'auteur d'un ouvrage qui l'avait vivement impressionné, et se fit conduire chez le vieux maître. Willaert devisait familièrement avec Zarlino et Claude Merulo, célèbre organiste de la cathédrale, quand on lui annonça la visite du duc de Ferrare. Il reçut le mieux qu'il put son hôte illustre, non toutefois sans être un peu embarrassé de l'honneur que celui-ci lui faisait. Alphonse interrogea le compositeur sur ses travaux, sur sa vie, et c'est la conversation dont il

fut témoin que Zarlino transcrivit pour l'introduire dans ses Raggionamenti musicali. Adrien Willaert mourut vers la fin du mois de septembre 1565.

Willaert eut pour successeur à Saint-Marc Cyprien Van Roor, son élève, plus connu sous le nom de Cyprien de Rore, qui remplissait depuis plusieurs années, près de lui, les fonctions de second maître de chapelle et qui le remplaçait, depuis que l'âge et les infirmités l'obligeaient à un repos presque absolu. Cyprien de Rore était né à Maiines. Il s'était rendu, jeune encore, en Italie, et avait terminé ses études musicales sous la direction de Willaert. Son épitaphe, qui existe encore dans la cathédrale de Parme, nous apprend qu'il fut au service d'Hercule II, duc de Ferrare. Après la mort de ce prince, il vint à Venise, où son ancien maître le retint, en l'associant à sa place .

Cyprien de Rore ne demeura pas longtemps maître de chapelle de Saint-Marc. Il céda aux sollicitations d'Octave Farnèse, duc de Parme et de Plaisance, qui lui fit faire des offres séduisantes pour l'attirer à sa cour. Peu de mois après avoir pris possession de sa nouvelle charge, l'habile artiste mourut, à l'âge de quarante-neuf ans.

Un critique italien a dit que Cyprien de Rore était le premier qui eût placé avec méthode et intelligence les paroles sous la musique , dans ses compositions religieuses et profanes. Cette assertion n'est peutêtre pas tout à fait exacte; mais elle témoigne de l'estime qu'on avait pour le talent de l'artiste brabançon, du goût dont il fit preuve dans ses ouvrages, et de l'attention qu'il donna à la prosodie, alors fort

négligée. On a publié de Cyprien de Rore des messes, ainsi que des recueils de motets, de chants sacrés et de madrigaux. Toutes ces productions se font remarquer par l'élégance et par la pureté du style. La bibliothèque royale de Munich possède une magnifique copie sur vélin de motets de notre musicien, ornée de son portrait, peint par Jean Mielich. Cette copie a été exécutée par l'ordre d'Albert V, duc de Bavière.

La chapelle pontificale était composée en grande partie de musiciens étrangers, parmi lesquels figuraient plusieurs Belges. Le plus remarquable de tous fut Jacques Arcadelt, né vers la fin du xve siècle, on ne sait dans quelle ville des Pays-Bas. Arcadelt partit pour l'Italie, jeune et sans réputation , n'ayant rien que du talent, de l'énergie et ce nom de musicien belge, qui était alors la plus puissante recommandation au delà des Alpes, de même que la qualité de compositeur ou de chanteur italien fut en deçà, il y a quelques années, un brevet de savoir musical. Il alla droit à Rome et obtint la place de maître des enfants de chœur de Saint-Pierre du Vatican. Peu de temps après, il fut agrégé au collège des chapelains chantres de la chapelle pontificale, puis élevé au grade d'abbé camerlingue de la même institution. Il abdiqua cette dignité pour entrer au service du cardinal Charles de Lorraine, duc de Guise.

En voyant nos artistes changer fréquemment de position et quitter tout à coup des fonctions aussi honorables que lucratives, qu'ils semblaient devoir conserver jusqu'au terme de leur carrière, on est porté à les accuser d'inconstance. La mobilité de

leur caractère devait y être pour quelque chose; mais ce n'était pas toujours de leur propre mouvement qu'ils passaient ainsi d'une place à une autre. Il régnait entre les princes tenant une cour, et le nombre en était grand , en Italie surtout, une noble rivalité au sujet des poètes et des artistes dont ils aimaient à s'entourer, afin de rehausser l'éclat de ce qu'ils appelaient leur règne. C'était à qui aurait les plus capables et les plus illustres. Tel prince se ruinait pour qu'on pût dire qu'il jouait grandement le rôle de protecteur des lettres et des arts. Ce luxe valait bien celui par lequel les personnages placés au même rang affichent, de nos jours, la prétention d'éblouir le vulgaire. Quand des offres brillantes venaient, de la pari d'un prince riche et généreux, trouver un artiste dans une position médiocre, il aurait fallu à celui-ci plus de désintéressement qu'il n'en peut entrer dans le cœur humain, pour qu'il les accueillît par un refus. Jacques Arcadelt se mit au service du cardinal Charles de Lorraine à l'époque où ce prélat fut envoyé à Rome par la cour de France pour engager le pape Paul IV à entrer dans une alliance contre l'Autriche. Il est permis de supposer que le cardinal n'emmena pas un abbé camerlingue de la chapelle pontificale, sans avoir obtenu l'assentiment du pape. Ce ne fut pas sans doute un rapt, mais une cession. Arcadelt vint à Paris et y publia des recueils de chansons françaises qui suffisent, avec ses collections de madrigaux imprimées en Italie, pour établir sa réputation d'ingénieux et savant compositeur. On ignore l'année de sa mort.

Le rôle brillant que les musiciens belges ont joué

I3IBL10THEQUE NATIONALE.

en Italie aux xve et xvie siècles est un fait acquis à l'histoire ; l'influence qu'ils ont exercée sur le développement des théories de leur art, dans cette contrée, n'a été niée que par des écrivains égarés dans les erreurs d'un faux système, ou par ceux qu'aveuglaient de certaines préventions nationales. Ce n'est pas quand on les voit partout, à Milan, à Venise, à Naples, à Rome, à Parme, établir des écoles pour enseigner les règles du style, former des élèves qui deviennent à leur tour des maîtres renommés, qu'on peut méconnaître l'importance de l'œuvre qu'ils ont accomplie. Si les musiciens italiens avaient suffi à la gloire et à la prospérité de leur art, pourquoi aurait-on confié, chez eux, à des étrangers, la direction des principales institutions musicales ecclésiastiques et civiles ? Ce qu'il importe de constater, c'est que les compositeurs belges ne peuvent pas être considérés, quant à la mission qu'ils ont remplie en Italie, comme des hommes individuellement remarquables qui ont pris l'art au point où il était dans le pays dont ils faisaient leur seconde patrie, et qui l'ont fait progresser, en le dirigeant dans la même voie. Ils ont emporté avec eux tout un corps de doctrine qu'ils ont enseigné à une nouvelle génération de musiciens, et qui est devenu la souche d'où sont partis les puissants rameaux d'un arbre encore naguère chargé de si beaux fruits. A l'époque où nos artistes allèrent à Naples, à Rome, à Venise, chercher la fortune en échange de leur savoir et de leur expérience, la science musicale n'existait pas en Italie: les compositeurs obéissaient à leur instinct ou suivaient au hasard une théorie obscure. C'est aux maîtres belges qu'appartient Thon-

neur d'avoir éclairé les ténèbres du contre-point.

Le plus célèbre des théoriciens italiens fut Zarlino. Les Institutions harmoniques de ce maître sont encore considérées aujourd'hui comme un monument d'érudition musicale. De qui tenait-il les principes de cette science claire et méthodique, si ce n'est d'un Belge, d'Adrien Willaerl? Lui-même reconnaît les obligations qu'il eut à ce dernier, lorsqu'il s'exprime ainsi en parlant du maître de chapelle de Saint-Marc : « Dieu nous a concédé la grâce de faire naître de nos jours Adrien Willaerl , véritablement un des plus habiles qui aient exercé la pratique de la musique , et qui, semblable à Pythagore, en examinant tout ce qui la concerne et en y découvrant une infinité d'erreurs, s'est attaché à la perfectionner et à lui donner l'éclat dont elle brille maintenant; enfin qui adonné des préceptes pour composer avec élégance toute sorte de musique, et en a montré l'exemple dans ses propres compositions. » Un semblable jugement , porté par un écrivain tel que Zarlino, est significatif.

Les compositeurs italiens nous ont payé avec usure les emprunts qu'ils nous ont faits ; une fausse vanité nationale ne doit pas nous empêcher de le reconnaître. Voilà trois siècles qu'ils se servent de cette science dont les maîtres de l'école belge leur ont donné les premiers enseignements, pour produire des chefs-d'œuvre. Ce qui ne leur a pas été transmis, ce qu'ils tiennent uniquement de leur heureuse organisation, c'est l'imagination, c'est la faculté d'inventer de beaux chants, c'est l'instinct dramatique. Leur part est assez belle, pour qu'on laisse entière celle qui revient de droit à nos artistes.

Guichardin avoue la supériorité des musiciens belges dans un paragraphe de sa description des Pays-Bas : « Les Belges , dit-il , sont les vrais maîtres et restaurateurs de la musique. Ce sont eux qui l'ont remise sus et réduite à sa perfection, l'ayant si propre et si naturelle , que les hommes et femmes y chantent comme de leur instinct par mesure, et ceci avec grand'grâce et mélodie, tellement qu'ayant depuis conjoint l'art à ce naturel, ils font telle preuve et par la voix et par les instruments de toutes sortes, que chacun voit et sait, vu qu'il n'y a cour de prince chrestien en laquelle n'y aie quelqu'un de ces musiciens. » Je transcris l'ancienne version, parce que ce langage naïf sert mieux que des textes épurés à la peinture exacte de l'esprit du temps. Guichardin donne ensuite une longue liste de musiciens vivants , ou morts depuis peu : « Renommés et fameux maîtres en musique, espars en honneur et honnestes dégrés par le monde. » Aucune autre contrée n'avait produit, en si peu d'années, un tel nombre d'artistes célèbres.

Page 1