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CHAPITRE VJIJ

Les artistes belges en Belgique. — La cliapelle de Philippe le Bel. — La musique aux repas de Marguerite d'Autriche. — Concerts d'artistes étrangers. — Joueurs de farces. — Les musiciens protégés par la fille de Maximilien. — Messes, chansons et musique de danse composées pour elle. — Ses fêtes à Malines.

Nous avons rompu l'ordre chronologique, pour présenter dans son ensemble l'esquisse des travaux de nos artistes en Italie, à une époque où leur gloire y a brillé d'un vif éclat. Nous allons rétablir la suite des faits et revenir en Belgique, où nous aurons des faits intéressants à consigner.

La chapelle des ducs de Bourgogne avait retrouvé son ancien lustre sous Philippe le Bel, dont les efforts tendaient à rendre aux provinces sur les-

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quelles il était appelé à régner, l'éclat qu'elles avaient perdu. Il ne nous appartient pas de dire ici comment agit ce prince, pour que les provinces morcelées de son duché retrouvassent de l'unité. C'est un soin que nous laissons à d'autres ; mais nous rappellerons que tout prospéra sous son administration sage et prévoyante, les arts et les sciences, de même que le commerce et l'industrie. On voit par l'état de sa maison, en 1496, que la chapelle nouvellement réorganisée se composait ainsi :

1 Premier chapelain,

à 2<£ sols par joui

12 Chantres ou musiciens,

1 Organiste,

2 Clercs de la chapelle,

2 Sommeliers,

2 Fourriers,

2 Porteurs d'orgues,

1 Porteur de livres et chapes, à 10 —

La plupart des musiciens de cette chapelle sont demeurés obscurs. Parmi les noms que nous fournit l'état des serviteurs du duc, un seul est devenu célèbre ; c'est celui de Pierre de la Rue, que nous retrouverons plus tard près de Marguerite d'Autriche, dont il fut le compositeur favori.

Il y avait encore dans la maison du duc Philippe six trompettes à \1 sols par jour et un tambourin à 6 sols, pour figurer dans les cérémonies de la cour.

Dans les instructions générales adressées aux titulaires des offices qu'il a conférés, le duc Philippe s'exprime ainsi : « Item, voulons et ordonnons que ceux de notre dite grande chapelle se conduiront et régleront, quant à leurs étals et affaires concernant

ladite chapelle, selon l'ordonnance sur ce faite par feu notre Irès-cher seigneur et grand-père, que Dieu absoude, laquelle ordonnance leur sera à cette fin déclarée par notre dit grand-maître d'hôtel, et voulons qu'icelle ordonnance soit par eux entretenue, ensui\ie en tous ses points, sous les peines y déclarées, comme si elle étoit icy insérée de mol à autre. » Le soin que prend Philippe le Bel de s'en rapporter à l'ordonnance rendue par son grand-père pour organiser sa chapelle, confirme ce que nous disions plus haut du zèle de Charles le Téméraire pour un art qu'il n'avait cependant guère le temps de cultiver. L'ordonnance à laquelle le duc Philippe fait allusion, n'est point parvenue jusqu'à nous. II est fâcheux que ce document n'ait pas été transcrit tout entier dans l'état où nous le voyons signalé: il eût fourni des renseignements curieux pour l'histoire des mœurs de nos artistes.

Au nombre des musiciens beiges qui n'avaient pas émigré à l'étranger, on trouve d'abord Louis Compère et Guillaume Crespel, tous deux élèves d'Ockeghem et condisciples de Josquin Deprés. Compère fut enfant de chœur à l'église Saint-Martin de Saint-Quentin. C'est là, sans doute, que Josquin remarqua ses heureuses dispositions et qu'il le prit au nombre de ses élèves. Ce nom de Compère a paru si étrange à quelques écrivains, qu'ils l'ont considéré comme un sobriquet et qu'ils se sont obstinés à chercher l'explication de ce prétendu pseudonyme.

Les termes doux de Loyset et Compère Font mélodie aux cieux même confine,

a dit Lemaire de Belges dans son poème de Icitiis. Se fondant sur ce passage, des biographes ont fait de Loyset et de Compère on seul et même personnage et ont pris Loyset pour le véritable nom de l'élève d'Ockeghem. Ils se sont trompés. Ce Loyset était Louis Piéton, musicien normand, et Compère reste pour nous Compère. Ce ne serait pas la première fois qu'un sobriquet serait devenu le nom véritable d'un individu et par la suite celui d'une famille. Compère, donc, a dû écrire beaucoup, pour justifier la réputation que lui ont faite ses contemporains, car la plupart des auteurs du xvT siècle parlent de lui avec de grands éloges et lui accordent un haut savoir musical. Ce qu'on a conservé de ses ouvrages, prouve qu'en effet il était homme de mérite; mais on n'a plus de lui que peu de compositions. Il ne faut pas s'étonner de la rareté des œuvres de certains maîtres des siècles antérieurs au seizième, ni conclure de cette rareté même qu'ils ne méritaient pas le crédit dont ils ont joui de leur vivant. Avant qu'on n'eût trouvé le moyen de multiplier les reproductions d'un morceau de musique par les procédés typographiques, il ne circulait, des meilleures compositions religieuses ou profanes, qu'un nombre de copies fort restreint et dont une partie notable était destinée à périr, non-seulement par les circonstances qui concourent à la destruction des choses de ce monde, mais par l'indifférence qu'ont toujours inspirée , on ne saurait dire pourquoi, les œuvres musicales passées de mode. On conserve, dans les archives de la chapelle pontificale, un morceau fort curieux de Louis Compère ; c'est un motel dans lequel chaque partie

est composée sur des paroles différentes. Pendant que le ténor et le second dessus chantent ce texte : Fera pessima devoravit filhim meum , le soprano, le contralto et la basse débitent des vers qui ont pour sujet les grandes querelles du pape Jules II et de Louis XII. Il devait être fort plaisant d'entendre le roi de France reprocher au pape de s'être tourné contre lui au moment où il venait de lui faire rendre les villes de la Romagne dont les Vénitiens s'étaient emparés, et Jules II s'élever contre l'ambition qui amenait les Français en Italie, tandis que le texte sacré allait toujours son train. Dans le manuscrit de la chapelle pontificale , l'auteur de cet étrange morceau est appelé Monsieur mon compère. Il paraît que les copistes du temps se permettaient des facéties , même lorsqu'ils travaillaient pour le compte du pape.

Jean Crespel n'est connu que par quelques motets, par la déploration qu'il fit sur la mort d'Ockeghem, son maître, et par plusieurs jolies chansons contenues dans les recueils des œuvres légères de nos maîtres, publiés à Anvers et à Louvain.

Nous avons dit que la plupart des compositeurs belges étaient obligés d'aller chercher fortune au dehors, faute de pouvoir trouver, dans le pays où ils étaient nés, un emploi lucratif de leurs talents. Il y eut cependant une époque où l'on en vit plusieurs établis dans une de nos petites villes, et parfaitement satisfaits de leur sort. Cette époque est celle où Marguerite "d'Autriche tenait sa cour à Malines.

On sait que la fille de Maximilien , aimant les arts

et les lettres, qu'elle cultivait elle-même avec quelque succès, avait fixé près d'elle des peintres, des musiciens et des écrivains renommés. C'est au milieu de ces hommes d'élite, qu'elle passait les loisirs que lui laissait la politique. Son palais, meublé avec magnificence, était un musée où elle se plaisait à réunir les objets d'art les plus précieux. De grands peintres, des sculpteurs habiles , l'enrichissaient chaque jour de leurs chefs-d'œuvre. Rogier Van der Weyde, Bernard Van Oiiey, Gérard Horenbout, Conrad le statuaire, étaient employés par elle et généreusement payés. A voir cette petite ville de Malines si propre et si coquette, mais si tranquille et si morte , on ne se douterait guère de l'animation dont elle offrait alors l'aspect, ni de l'activité qui régnait dans ses rues aujourd'hui désertes. C'étaient, à chaque instant, des banquets et des fêtes, quand des ambassadeurs, des princes, de grands personnages de toutes les nations venaient visiter Marguerite dont la noble hospitalité les traitait somptueusement. De nombreuses industries vivaient du luxe de la cour, et les arts, non moins intéressés à un pareil état de choses, avaient leur part des libéralités dont les pompes officielles étaient l'heureux prétexte.

Marguerite avait pour la musique un goût si prononcé, qu'elle dînait rarement sans faire venir des musiciens pour la récréer pendant son repas. Tantôt c'étaient les joueurs d'instruments attachés à sa maison qui étaient chargés de ce service, tantôt c'étaient des artistes (le nom est sans doute trop ambitieux pour ceux auxquels on l'applique ici), c'étaient des artistes étrangers qui obtenaient cet honneur. Il

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paraît que des princes et de puissants seigneurs, sachant son penchant pour ce genre de divertissement, lui envoyaient leurs musiciens pour jeter de la variété dans ses concerts intimes. C'est ce qu'on peut du moins conclure de certains détails des comptes de sa maison. Ainsi l'on voit que le 1er juillet 1521, six florins d'or furent payés à quatre compagnons joueurs de tambourin , d'orgues et de fifre , serviteurs de monseigneur le prince d'Orange, pour avoir joué de leurs susdits instruments à son dîner. Le 27 août suivant, quatre joueurs de luth, de tambourin et de rebec, serviteurs de monseigneur le cardinal Wolsey, sont payés à leur tour pour s'être fait entendre devant la princesse dans une semblable occasion. Viennent ensuite quatre joueurs d'instruments italiens. A quelque temps de là, voici quatre joueurs de saquebutte de monseigneur don Fernand, qui reçoivent dix philippus d'or, tant pour avoir joué devant Marguerite que pour lui être venus dire adieu en partant pour accompagner ledit seigneur dans son voyage d'Allemagne. Une compagnie plus nombreuse se présente. Huit fifres et tambourins d'Allemagne jouent pendant le repas de la gouvernante et sont également bien payés. La musique instrumentale a seule fait, jusqu'à présent, les frais des concerts de table de Marguerite. La musique vocale a son tour. 11 est donné soixante et seize sols à deux femmes allemandes qui ont eu l'honneur de chanter à la cour à l'heure du dîner.

Ces indications, qu'on pourrait multiplier davantage, ne sont pas seulement bonnes à recueillir parce qu'elles renferment une preuve du goût personnel de

Marguerite d'Autriche pour la musique , mais aussi parce qu'elles donnent lieu à des remarques intéressantes pour l'histoire de cet art. Nous voyons d'abord que , dès le commencement du xvr siècle, les musiciens s'associaient dans le but de courir le monde en donnant des concerts. Ces concerts n'étaient pas ce qu'ils sont devenus depuis lors. Les artistes n'organisaient pas des séances publiques dont chacun pût se procurer l'accès moyennant un prix déterminé. C'était à la cour des princes et devant de riches particuliers, qu'ils se faisaient entendre. A la vérité, les trouvères et les ménétriers avaient, plus de trois siècles auparavant, adopté cette vie errante ; mais la musique n'était qu'un accessoire de leur profession. On les accueillait pour leurs récits et pour les romans qu'ils débitaient, plus encore que pour les airs qu'ils chantaient et pour leurs accompagnements. Ici, au contraire, la musique brillait par elle-même ; elle avait le premier rôle. Par les faits qui viennent d'être rapportés, on acquiert aussi la certitude que les grands personnages avaient à leurs gages des troupes de musiciens auxquels ils accordaient seulement, sans doute, des congés que ceux-ci employaient à voyager, ainsi que font encore les virtuoses de notre temps.

Les joueurs de rebec, de fifre et de tambourin partageaient avec des artistes d'un rang moins élevé l'honneur de récréer Marguerite d'Autriche pendant son festin. Les comptes de la maison de cette princesse nous fournissent à cet égard des renseignements positifs. Dix philippus d'or furent alloués au nommé maistre Estoppe et à ses deux fils, joueurs de pas, en faveur de ce qu'ils ont joué de souplesse

de corps devant elle. Notons en passant ce fait peu flatteur pour les musiciens, qu'un faiseur de tours est nommé en toutes lettres , tandis qu'ils sont simplement désignés par leur profession, et enveloppés dans un anonyme général. Six joueurs de farces de Lille sont portés également comme ayant reçu dix philippus d'or pour avoir joué plusieurs matières de rymes, et à diverses reprises, chez la princesse, durant le carême. Enfin, il est fait don de quatre carolus d'or à un compagnon qui est venu montrer à Marguerite, le 21 mars 1526, une damoiselle faite de bois de liège, allant par engin toute seule. Il s'agit ici d'un de ces automates qu'on regarde à peine de nos jours et qui excitaient jadis une grande admiration. Hâtonsnous de dire que Marguerite d'Autriche était une femme d'un goût trop délicat pour qu'on puisse supposer qu'elle ait mis sur la même ligne des musiciens et des joueurs de farces. Elle s'amusait des jongleries de ceux-ci, puisque c'était à peu près le seul genre de spectacle connu de son temps ; mais elle estimait tout autrement l'art de ceux-là.

Souvent préoccupée de graves intérêts politiques , chargée par son père de négociations diplomatiques difficiles, Marguerite d'Autriche éprouvait le besoin de chercher des distractions dans le commerce des littérateurs et des artistes. Jeune encore, elle avait été éprouvée par des événements douloureux dont le souvenir donnait à son caractère une teinte prononcée de mélancolie. La bibliothèque royale de Bruxelles possède un manuscrit contenant des poésies faites pour elle par les poètes de sa cour. Quelques pièces passent pour être d'elle-même. Il en est une sur

laquelle il ne saurait y avoir de doute. Les caractères sont tracés d'une main rapide, comme dans un moment d'inspiration, et l'on y trouve un indice bien manifeste du penchant de Marguerite à la tristesse :

C'est pour jamais que regret me demeure Qui sans cesser, nuit et jour, à toute eure Tant me tourmant que bien voudroie mourir. Car ma vie n'est fors seullemant languir. Et s'y faudra à la lin que j'an meure.

C'est pour échapper à sa mélancolie que Marguerite se faisait donner des concerts pendant ses repas , et qu'elle chantait avec ses compositeurs favoris les petits morceaux qu'ils écrivaient pour elle. Parmi les musiciens fixés à sa cour, on remarquait Compère, Brumel, de la Rue, Isaac, Agricola.

Antoine Brumel était élève d'Oekeghem. Glaréan, dont la parole fait foi lorsqu'il s'agit des maîtres du xvr siècle , dit qu'il fut un des plus habiles compositeurs de son temps, et il ne se trompe pas. Sa mélodie est naturelle et facile* son harmonie est plus savante que celle de l'illustre Josquin. Le premier livre de musique imprimé à Rome renferme trois de ses messes intitulées : 1° De Beata Virgine, 2° Pro Defunctis , o° A V ombre d'img buissonnet. On trouve dans le même recueil des compositions religieuses d'autres artistes belges, de Josquin, de P. de la Rue, de Pipelaere. Nous citons ce fait, parce qu'il est glorieux pour nos maîtres d'avoir présidé ainsi , par leurs œuvres, aux premiers essais de la typographie musicale en Italie.

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Pierre de la Rue, un des musiciens qu'affectionnait

Mary uerited'Autriche. remplissait, au commencement du xvie siècle, les fonctions de maître de chapelle à Anvers. On manque de renseignements pour les faits antérieurs de sa vie ; mais comme il existe plusieurs de ses compositions dans les archives de la chapelle pontificale, et comme on a inséré de ses messes dans les plus anciens recueils imprimés à Rome et à Venise, on suppose qu'il a fait, de même que la plupart des autres musiciens belges de son temps, un voyage en Italie avant de se fixer à Anvers. Marguerite avait pour ses compositions une estime toute particulière. Catherine d'Autriche, sœur de Charles-Quint, mariée à Jean III, roi de Portugal, avait prié Marguerite de lui faire composer un recueil de messes par un de ces habiles musiciens flamands dont la renommée était alors européenne. La princesse jeta les yeux sur Pierre de la Rue, comme sur le plus capable de soutenir hautement , dans cette circonstance . la gloire de l'école flamande. Les messes de de la Rue furent copiées par un adroit ealligraphe et formèrent un manuscrit orné avec le luxe que nos miniaturistes, si justement renommés, pouvaient apporter à l'exécution d'une commande royale. Deux miniatures, peintes sur le second feuillet, représentent le roi Jean III et sa femme, Catherine d'Autriche, agenouillés devant un prie-Dieu. Suivant l'usage, les armoiries de ces deux princes pendent à côté d'eux, fixées à des colonnes. Les ornements qui servent d'encadrement aux pages de ce beau manuscrit , une des curiosités du dépôt de Bourgogne, si riche en monuments semblables, sont entremêlés d'une grande quantité de vio

lettes, de pensées et de marguerites, emblèmes de la gouvernante. Ces deux dernières fleurs ne sont pas unies sans intention ; dans le langage figuré, alors fort à la mode , elles signifient Pensez à Marguerite. C'était une prière ou une recommandation adressée par la fille de Maximilien aux nobles parents auxquels elle destinait ce beau présent. Le destin ne permit pas que les intentions de Marguerite fussent remplies. Le manuscrit des messes de P. de la Rue fut exécuté en 1550 , et la princesse mourut dans le courant de la même année. On ignore pourquoi ce magnifique ouvrage, préparé avec tant de soin, ne fut point, par la suite, envoyé à sa destination. Van Hulthem l'acheta dans une vente , et il devint , il y a quelques années, la propriété du gouvernement belge, avec les nombreuses collections de ce bibliomane.

Parmi des compositions de plusieurs de nos célèbres musiciens du xvr siècle, se trouvent, dans un manuscrit également conservé à la bibliothèque royale de Bruxelles, deux messes de P. de la Rue, ainsi qu'un Stabat mater dolorosa sur le thème de la chanson française : Comme femme de reconfort. Il existe aussi deux messes du même maître dans un manuscrit de la chapelle pontificale. La première est intitulée : L'amour de moy; la deuxième : O gloriosa Margarita! Christumpro nobisora. Le texte de cette dernière prouve qu'à l'époque où P. de la Rue visita l'Italie , il était déjà honoré de la protection de Marguerite d'Autriche. En la consacrant à la patronne de sa souveraine, il acquitte en quelque sorte une dette de reconnaissance.

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Plusieurs biographes ont fait d'Isaac un Allemand : d'autres le considèrent comme Belge. L'opinion de ces derniers paraît être la mieux fondée, car nous avons vu que ce musicien avait vécu à la cour de Marguerite d'Autriche , et la Belgique avait alors un trop grand nombre de compositeurs célèbres pour que des étrangers songeassent à venir y exercer leurs talents. Les princes allemands, qui choisissaient leurs maîtres de chapelle dans les rangs de nos artistes, n'eussent pas manqué de retenir un compositeur du mérite d'Isaac. D'ailleurs, la plupart des auteurs du temps citent ce maître en compagnie de Josquin, d'Agricola, de Brumel , etc., sans lui attribuer une autre patrie. Isaac fut maître de chapelle de l'église Saint-Jean , à Florence, à l'époque où Laurent le Magnifique s'était fait, par les arts, une espèce de souveraineté. Il revint en Belgique vers l'an 1500. Suivant de certains historiens , il aurait été au service de Maximilien ; mais ceux qui ont avancé ce fait ont sans doute confondu la cour de l'empereur avec celle de sa fille Marguerite.

En parlant d'Agricola, Lemaire de Belges s'exprime ainsi :

Bien finiray par un tel chant produire D'Agricola, dont la musique fait luire Le nom plus clair cent fois que vif argent.

Malheureusement l'artiste qui avait su mériter un tel éloge, nous a laissé peu de ses compositions. On ne connaît de lui qu'un petit nombre d'airs sans importance, contenus dans des recueils fort rares.

Les compositeurs de Marguerite d'Autriche ne lui

faisaient pas seulement des rondeaux et des chansons; ils écrivaient aussi des airs de danse pour les fêtes qui se donnaient dans son palais. La fille de Maximilien aimait à danser comme elle aimait à chanter, à entendre la musique des joueurs de luth et de rebec, ou bien à voir les farces des histrions. C'était encore une occasion de dissiper les nuages qui venaient si souvent obscurcir son front; pendant que retentissaient les sons des voix et des instruments, pendant que de somptueuses fêtes animaient le palais de Malincs. elle n'était pas du moins poursuivie par de mélancoliques pensées. Elle voyait encore, dans les bals qu'elle donnait à la noblesse, un moyen de gouvernement. La nation qui s'amuse ne songe pas à conspirer; elle porte plus facilement le fardeau des charges qu'on fait peser sur elle. Il est vrai que la nation tout entière ne dansait pas aux fêtes de Marguerite d'Autriche ; mais les peuples sont ainsi faits, qu'ils se contentent souvent de plaisirs pris par procuration. D'ailleurs le commerce de luxe trouvait son compte aux splendeurs de la cour de Malines. La bibliothèque royale montre à ses visiteurs un petit volume oblong bien délabré, mais bien curieux, qui renferme les airs notés des basses danses exécutées par la fleur de la noblesse flamande aux bals de Marguerite d'Autriche. Ce précieux manuscrit est écrit en lettres d'or et d'argent sur fond noir. Il commence par des instructions générales sur l'art de danser la danse noble, ainsi que sur le nombre et la disposition des pas dans chaque figure. L'auteur indique l'origine du nom de basse danse, qu'on avait donné à ce divertissement des belles dames et des beaux seigneurs du

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temps. « On l'appelle ainsi, dit-il, parce que quand on la danse , on va en paix , sans se démener, et le plus gracieusement que l'on peut. » Cette remarque fait naître des réflexions sur les révolutions des idées et des mœurs. Alors les gens de bonne compagnie voulaient danser autrement qu'on ne le faisait dans les rangs inférieurs de la société. Aujourd'hui on met de l'amour-propre à imiter dans les salons de l'aristocratie les danses des bals de guinguette.

La première des basses danses contenues dans le recueil de la bibliothèque royale est intitulée Marguerite. C'est une sorte de dédicace à la princesse protectrice des arts et des artistes, à la reine des fêtes de Malines. D'autres danses portent des noms de pays, de provinces ou de villes, comme, par exemple : la Navarroise, la Portugaloise , la Florentine;, la Poitevine, Engoulesme, Alencon, Barcelone, la Rochelle, Avignon , la danse de Clèves, etc. D'autres ont des titres divers et quelquefois bizarres : la danse du roy d'Espagne — celle-ci ne pouvait pas être oubliée ; elle aurait dû suivre la Marguerite — le Joyeux de Bruxelles , Va-t'en mon amoureux désir , la Nonpareille , Je languis, le Doute Espoir, le Mois de mai y Filles à marier, etc. Les airs des basses danses sont conformes au caractère des pas qu'ils devaient accompagner; leur mesure est lente et gravement cadencée.

Parfois il arrivait à Marguerite de proléger les artistes pour le compte de l'empereur et sur sa recommandation expresse. Nous voyons dans la correspondance de Maximilien avec sa fille, qu'il l'invite à faire donner la prébende de Geertruyde-

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Roede à maistre Henry, organiste du prince Charles. Dans cette correspondance, les détails les plus frivoles, et même parfois les plus vulgaires, se mêlaient à de graves négociations politiques. C'est ainsi que Maximilien écrit à sa fille pour la prier d'admettre dans ses cuisines le nommé Josse Weert. afin qu'il y apprenne à faire des pâtés à la manière des Pays- Bas.

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