LL' LU
le lui reprocher, puisque c’était alors le seul moyen de donner une existence aux productions de son génie dont il avait certainement conscience. Shakespeare if a-t-il point paru aussi sur les planches? Et, pour ne pas sortir de la danse, est-ce que Louis XIV ne prodigua point sa personne dans les ballets de la cour, ce dont le corrigea la fine censure de Racine, glissant ces vers à son adresse dans Britannicus :
Four toute ambition, pour vertu singulière.
Il excelle à conduire un char dans lu carrière,
A disputer des prix indignes de ses maira,
A se donner lui-méme en spectacle aux Romains.
Eu dehors de sa collaboration aux ballets de üenserade et à des comédies telles que la Princesse d'É/ide, le Mariage forcé , Y Amour médecin, M. de Pourceaugnac, etc., Lulli avait déjà composé de nombreux morceaux pour la chambre et la chapelle du roi, quand, profitant de sa faveur croissante auprès du maître, il obtint que le privilège de l’Académie royale de musique fût retiré à l'abbé Perrin et à Cambert, pour être octroyé à lui-même (1072). Il eut à cette occasion un procès à soutenir contre Guichard qui se prétendait cessionnaire des droits de l’abbé Perrin et qui fut débouté de sa plainte.
Mais, dans les palais, lorsqu’il s’agit des plaisirs, rien n’est dû qu’à des coups de faveur et d’arbitraire. L'homme de génie se laisse emporter par lecourant ; sans quoi il se condamne à voir ses efforts perpétuellement avorter. L'histoire cesse d'être équitable, si, après avoir placé dans l’un des plateaux de sa balauce la dureté des moyens, elle ne place pas dans l’autre la grandeur des résultats. De quel poids pèse à deux cents ans de distance le tort fait à Cambert, quand on le compare à celte série de chefs-d'œuvre par lesquels son rival a inauguré la gloire de notre opéra?
Cette année, 1072, marque en effet l’entrée de Lulli dans la carrière qu’il a parcourue avec tant d’éclat et pour l’honneur éternel de notre scène lyrique. Son premier opéra, les Fêtes de l'Amour et dcJJacchus, est une pastorale en trois actes avec un prologue, dont les paroles sont de plusieurs auteurs, entre autres, Molière, Benserade et Quinault. Cet ouvrage fut représenté au théâtre de Bel-Air, rue de Vaugirard, par l’Académie royale de musique, le 15 novembre 1672. On y a remarqué l'introduction de personnages contemporains au milieu des habitants de l'Olympe, et, par suite de ce mélange, le passage fréquent du ton épique au dialogue familier. Bien que le musicien se soit pillé
lui-même pour écrire cette partition, faite de morceaux empruntés à des compositions précédentes, ballets ou divertissements, les Fêtes de l'Amour et de Bacchus ont été reprises six fois de 1672 à 1738.
Au mois d’avril de l’année suivante (1673), l’Académie royale de musique donna Cadmus et Hermione, tragédie lyrique en cinq actes avec un prologue. Quinault qui était pour un cinquième dans le livret des Fêtes de l'Amour et de Bacchus devint depuis Cadmus et Hermione le collaborateur assidu de Lulli, à raison de 4,000 livres par pièce. Féconde association où, quoi qu’en ait dit Boileau, le poète ne se montra pas au-dessous de sa tâche. Il a d’ailleurs été hautement réhabilité par Voltaire, aussi bon juge des choses de goût que l’étroit législateur du Parnasse. Quant au style du compositeur, empreint de cette noblesse soutenue qui semble la marque distinctive du grand siècle dans les œuvres d’art, il ne lui manque peut-être, pour charmer encore nos oreilles, que d’être relevé par une orchestration plus forte. La scène des adieux de Cadmus et d' Hermione est des [dus émouvantes. M"' Maupin, l'amazone légendaire, a débuté au théâtre dans le rôle de Pallas, à la cinquième reprise de Cadmus (décembre, 1690).
L’artiste avait révélé son génie dramatique dans Cadmus et Hermione ; il manifesta les mêmes qualités dans son Alceste, jouée en 1 674. Dans cet opéra, comme dans le précédent, Quinault avait mêlé à Faction tragique certains personnages qui devaient de temps à autre l’égayer et reposer les spectateurs d’émotions trop prolongées. Straton et Lycas font divcision au dévouement d'Alceste, à la douleur conjugale d’Admète et au courage aventureux d Hercule. Mais cette immixtion de la comédie dans le drame antique, médiocrement goûtée des lecteurs de Corneille et de Racine, resta le dernier essai tenté dans ce sens à l’opéra. Thésée est un des meilleurs ouvrages de Lulli au double point de vue de l’intérêt dramatique et de la musique. C’est aussi un de ceux qui ont obtenu le plus long succès. Joué d’abord en avril 1673, il a été repris au moins dix fois jusqu’à la dernière représentation qui eut lieu le 1" avril 1779. Les airs de soprano, revenez, amour et dépit mortel ont joui alors d'une grande vogue.
L’année suivante (1676), le compositeur donna le Carnaval, mascarade et entrée, et Atys, opéra qui fut regardé dans le temps comme son chef-d’œuvre. On remarqua beaucoup l'air chanté par la nymphe Sangaride : Atys est trop heureux. Louis XIV, le jour de son mariage avec M“e de Maintcnon, lui demanda quel était l’opéra qu’elle préférait; elle connaissait le goût du roi: « C’est Atys, » répondit-elle; « madame, reprit le monarque, Atys est trop heureux. »