HH
iv i .<9
-fl
Digïïizëd'by Go'Ogle
D.WID.
où d’autres, plus favorisés du sort, ne songent qu’à acquérir de l'instruction. Mais la place de maître de chapelle de Saint-Sauveur, que David avait obtenue en 1829, tout en lui laissant le loisir de se livrer à scs juvéniles inspirations, ne lui permettait pas de combler les lacunes de son savoir musical. A Paris seulement le futur compositeur pouvait rencontrer des maîtres capables de lui enseigner tout ce qu’il avait encore besoin de connaître, et ce que n’apprend pas la pratique • des maîtrises et des orchestres. Mais, pour aller à Paris, et surtout pour y rester, il fallait de l’argent. Un oncle riche et avare, après avoir opposé de nombreux refus aux prières du jeune artiste, consentit enfin à lui accorder un secours de cinquante francs par mois. Force fut à David de se contenter de ce chétif subside. Il partit pour la capitale, et son premier soin en y arrivant fut de soumettre ses essais de composition à Chérubini qui dirigeait alors le Conservatoire. L’aménité des formes n’était pas la qualité dominante du maître florentin.
« Vous ne savez rien », dit-il tout d'abord au timide provincial. Et c’était vrai peut-être; mais comme de riches dons naturels, si peu ou si mal cultivés qu’ils aient été , se décèlent toujours par quelques traits, l’austère musicien se radoucit après avoir jeté les yeux sur le Beatusvir, écrit pour la maîtrise de Saint-Sauveur, et, faisant droit aux sollicitations de l’auteur du motet, il l'admit dans la classe d’harmonie que M. Millaud professait alors au Conservatoire. Ceci se passait en 1830 ; Félicien David avait vingt ans.
Une fois élève de notre grande école de musique, le courageux et ardent jeune homme ne perdit pas de temps. En même temps qu’il suivait au Conservatoire le cours de M. Millaud, qui enseignait d'après la méthode de Catel, il assistait aux leçons d’harmonie d’après le système de Reicha, que M. Itebcr donnait alors à quelques étudiants dans une chambre de l'hôtel Corneille. Sur ces entrefaites, l’oncle de Provence eut un retour d’avarice, et supprima brusquement la petite pension qu’il faisait à son neveu. Ce coup subit, qui surprenait Félicien David au milieu d’une situation déjà très-gênée, n’abattit point son ardeur. Il se mit, pour vivre, à donner des leçons de solfège, de piano et d’harmonie à des prix infimes, tandis qu'il étudiait la composition dans la classe de M. Fêlis, et l’orgue dans celle de M. Benoist. Heureux encore que, dans ces circonstances pénibles, l'impôt du sang n’ait pas fait de lui un soldat. Pour une fois, le hasard se montra intelligent et ne jeta pas une casaque de troupier sur les épaules de celui qu’attendaient les lauriers de la scène lyrique.
Cependant, à cet artiste troublé par les soucis du présent et inquiet
de l’avenir, une secte nouvelle, recrutée parmi des hommes jeunes, actifs et instruits, faisait entendre sa devise d'espérance décevante :
« .4 chacun selon ses œuvres. » Il n’en fallait pas plus pour convertir David aux doctrines de l’école Saint-Simonienne. Il sortit du Conservatoire au mois de décembre 1831, et devint bientôt un des fidèles de la rue Monsigny et plus tard de l’abbaye de Ménilmontant. Quelques reproches que la philosophie et le bon sens soienten droitd’adres:>er aux théories des Enfantin et des Bazard, on ne peut nier que ce fut une chance heureuse pour le musicien de rencontrer, à l’heure oü l’isolement et la pauvreté amènent le découragement, un groupe d’esprits généreux, enthousiastes, et, pour tout dire, fraternels. Là aussi il trouvait mille motifs d’inspiration. Tantôt, c’était la cérémonie du renvoi des domestiques, tantôt c’était celle de la prise d'habit; un autre jour, il fallait célébrer les obsèques du jeune Edmond Talabot, enlevé par le choléra, ou bien il s’agissait de fêter par des chants joyeux le retour du Père au milieu de sa Famille. N’oublions pas cette piquante leçon d’astronomie faite parM. Lambert (plus tard Lambert-Bey) à trois auditeurs dont l’un était chargé de figurer le soleil, un autre la terre et le troisième la lune. Cet enseignement mis en action par l’ingénieux professeur fut mis en musique par David et reçut le nom de Danse des astres. Les chants, au nombre de trente, composés pour les besoins du culte saint-simonien, ont été, dans la suite, adaptés à d’autres paroles et réunis sous le titre de la Ruche harmonieuse.
Le saint-simonisme avait déjà perdu son procès devant l’opinion, lorsqu'il le perdit devant la police correctionnelle, au mois de décembre 1832. La retraite de Ménilmontant fut fermée par autorité de justice et à la vie cénobitiquc succéda la vie apostolique, la prédication voyageuse. Félicien David se joignit à un groupe de frères qui se rendaient en Orient. Chemin faisant, il donnait des concerts toujours sui- \is par une foule avide de nouveauté. A Lyon, un facteur d’instruments de musique qui s’intéressait à la doctrine persécutée fit cadeau au jeune musicien d’un piano fabriqué de façon à résister aux accidents de la route. Ce piano devint dès lors le compagnon de David dans toutes ses pérégrinations, et plus d’une fois l’artiste lui dut de précieuses consolations. A Avignon, une populace fanatique faillit faire un mauvais parti à la petite caravane. Enfin ils arrivèrent à Marseille où on les accueillit avec sympathie.
11 ne saurait entrer dans le cadre de cette biographie de raconter toutes les aventures auxquelles la mission saint-simonienne fut en
DAVID
butte durant cc pèlerinage en Orient. Bornons-nous à dire que la défiance de Mahmoud, alors en guerre avec l’Egypte, n’ayant pas permis à nos voyageurs de séjourner à Constantinople, ils passèrent à Smyrne, visitèrent Jérusalem et se rendirent ensuite à Alexandrie et au Caire. Dans cette dernière ville, le piano de David faillit se détraquer sous l’influence de la chaleur. Ce ne fut là pourtant qu’une des mille tribulations qui l’assaillirent, lui et ses compagnons. Enfin la peste le força de quitter ce pays où il avait beaucoup souflert, mais où son talent s’était agrandi et fortifié dans la contemplation des sublimes spectacles de la nature.
Atala et les Natchez , révélation littéraire de l’Amérique, avaient excité un intérêt immense au moment de leur apparition. 11 semblait qu’un succès analogue à celui de Chateaubriand dût être réservé au musicien qui, avec les moyens propres à son art, venait révéler l’Orient au public européen. Cependant, lorsque David de retour à Paris en 1833, après une absence d’environ trois ans, publia ses Mélodies orientales , on n’y fit presque pas attention. Le moment d’ailleurs était-il bien choisi ? A cette époque de discussions ardentes à la tribune et dans la presse, alors que l’attentat de Fieschi et les lois de septembre préoccupaient tout le monde, les esprits avaient-ils le loisir et le calme nécessaire pour remarquer les débuts d’un musicien ? Le compositeur ne se rebuta point. Retiré à Villepereux près de Bièvre, chez M. Tourneux, son ami, il travailla sans relâche durant plusieurs années. Entre autres pièces instrumentales, il écrivit sa première symphonie en fa et une autre en mi. De ce temps datent aussi plusieurs romances qui eurent plus tard quelque succès : Le Pirate , i Égyptienne, le Bédouin, le Jour des Morts, l'Ange rebelle, et enfin les Hirondelles, rêverie originale qui suffit à rendre le nom de Félicien David populaire.
M. Félicien David avait réussi* dans les années 1838 et 1830, à faire exécuter quelques-uns de ses ouvrages à Paris. Cependant il n’était pas encore admis dans le cénacle des compositeurs ; il ne fallut rien moins que son ode-symphonie le Désert, exécutée au Conservatoire le 8 décembre 1814, pour l’y classer définitivement. L'auteur de cette partition l’avait écrite, sous l’impression vivante encore de la nature arabe qu’il avait observée en Égypte. De là une musique étrange, puissamment pittoresque, sans cesser d'être claire comme doit l’être la musique française. Entre autres beautés, on admira comment par l'effet d’une seule note indéfiniment prolongée, le musicien était parvenu à rendre le silence du désert. Traduire le silence au moyen d’un
son, c'était en effet une trouvaille. Désormais entre M. Félicien David et le public la glace était rompue. La Gazette musicale de Paris n’était que l’organe de l'opinion unanime des dilettantes, lorsque, au lendemain de cette mémorable journée, elle s’exprimait en ces termes : « Place, Messieurs, place, vous dis-je. Ouvrez vos rangs, écartez-vous. Place, encore une fois, et place large et belle, car voici qu’un grand compositeur nous est né, etc. » On voit par ce langage hyperbolique que l’enthousiasme tenait du délire. Le Désert a été souvent exécuté depuis, et toujours avec succès. En 18iü,onl’a même représenté en costumes dans la salle de spectacle d’Aix-la-Chapelle ; quarante figurants et deux chameaux en carton ont paru dans cette représentation. C’était pousser loin l’amour de la couleur locale.
La célébrité n’amène pas la fortune avec elle, surtout dans la carrière musicale. Les affaires du compositeur étaient assez embarrassées, car il devait 2000 francs aux artistes qui avaient exécuté son œuvre, et son concert ne lui avait rapporté que 800 francs. Désireux de se libérer au plus tôt vis-à-vis de son orchestre, il se résolut à aliéner à un éditeur de musique pour la modeste somme de 1 ,200 francs l’entière propriété de son magnifique ouvrage. Cela fait, M. David commença une tournée musicale en France. Après s'être fait entendre, ou plutôt après avoir fait entendre sa symphonie à Lyon et à Marseille, il se rendit en Allemagne, où le pédantisme germanique se montra sévère à son égard. Devenu à Paris en 18i(i, il fit exécuter à l’Opéra, le 2 1 mars de cette année, Moïseau Sinaï, ora- ' torio, dont les paroles sont de Collin, comme celles du Désert. Dans celte composition, Moïse est devant le Seigneur et chante un monologue accompagné et entrecoupé par l’orchestre. Les Hébreux font entendre des cris de révolte. Une jeune Israélite exhale ses plaintes. Moïse demande à Dieu de le faire mourir. Dieu lui montre la terre promise, et le peuple hébreu se remet en marche. La romance : Dans ce brâlant désert, a été chantée avec beaucoup de goût par M"* Nau.
Ouvrage d’un style plus sévère que son atné, Moi se au Sinaï n’obtint pas le même succès ; mais Christophe Colomb, ode-symphonie exécutée le 7 mars 1 847 au Conservatoire, rappela presque l’éclatante fortune du Désert. Ce fut à la suite d’un concert donné aux Tuileries et dont cette partition remplit tout le programme, que le roi Louis- Philippe décora de sa propre main le compositeur.
Quand la parole est à l’émeute, les muses doivent se taire. L’année 1 848 n’était pas une année favorable à la production musicale. L'Édeti, mystère en deux parties, exécuté sur le théâtre de la Nation
DAVID
SCI
(Opéra), le 2H août 1848, fut écouté avec froideur par un auditoire plus préoccupé de politique que de beaux-arts. La musique de M. Félicien David et les vers de Méry méritaient cependant un meilleur accueil. Dans la symphonie d’ouverture, le compositeur a cherché à exprimer les bouleversements et les révolutions du globe avant l’homme. Le poète s’exprime ainsi :
L’air est voilé de brume el l’océan inonde La planète, volcan où doit fleurir le monde.
Aucun être ne voit ces bouleversements.
Ce globe désolé, sous de lugubres teintes.
Ces montagnes en feu, ces montagnes éteintes,
Ces cratères morts ou fumants.
Combien a-t-il duré cet âge de la terre,
Quand la planète en deuil, l'océan solitaire,
Ensemble mugissaient pour notre enfantement ?
Dieu, pour qui rien jamais ne finit, ne commence,
Connaît seul la longueur de ce travail immense ;
Mille siècles pour lui ne durent qu'un moment.
Une peinture du paradis terrestre succède. Adam se livre au sommeil ; un chœur d’anges chante à demi-voix :
Adam, tu vas voir ton Évc,
Dans les Ileurs elle se lève.
C'est la femme de ton rêve,
C'est la grâce et la bonté.
Èvc est créée; les fleurs chantent. La seconde partie commence par un chœur de démons. Satan invite Ève à cueillir le fruit défendu. Les démons chantent leur victoire; Adam réparait, et l’œuvre se termine par un trio entre Adam, Ève et Lucifer. La partie symphonique de la description du Paradis, le chœur et le ballet des fleurs, sont les morceaux les plus intéressants de cette partition.
Après un repos de quelques années, le symphoniste, à qui on déniait les qualités de compositeur dramatique, voulut montrer qu’il les possédait en donnant à la direction du théâtre Lyrique la Perle du Brésil, opéra-comique en trois actes; il fut représenté le 22 novembre 1854 . MM. Gabriel et Sylvain Saint-Étienne ont écrit le livret de cet ouvrage. L'action se passe successivement à la cour de Portugal, en pleine mer et dans une forêt du Brésil. Elle offre plus d’une analogie avec le poème de Y Africaine.
Dans la partition de celte œuvre dramatique, la première qu'ait
écrite M. Félicien David, le genre descriptif occupe encore une grande place. La fête maritime du deuxième acte, la scène du hamac dans la forêt, le chant des oiseaux, la tempête, sont exprimés avec cette coupleur ingénieuse et originale qui a valu un succès si mérité à l’auteur du Dcsei'l et de Christophe Colomb. Les qualités dramatiques dont il a fait preuve dans Herculanum et Lalla-Roukh sont déjà fort développées dans le troisième acte de la Perle du Brésil. Mais ce qui domine, c’est la faculté descriptive, comme le témoignent assez la ballade : Entendez-vous dans les savanes , et les couplets du Mysoli qui ont été une occasion de triomphe pour Mm# Miolan- Carvalho.
Mais l’œuvre lyrique la plus importante du composiieur, c’est Herculanum , opéra en quatre actes, dont MM. MéryetHadot ont écrit le livret et qui fut représenté à l’Académie impériale de musique, le 4 mars 1859. Ici, le développement des morceaux, les formes les plus riches de l’instrumentation, la prédominance de l’expression dramatique sur l’emploi du genre descriptif si familier à l’auteur du Désert , ont permis au public de juger sous un nouveau jour le talent remarquable de M. Félicien David. Il est résulté de cette épreuve qu’on désirerait le voir travailler plus assidûment pour notre première scène lyrique. Il y a vraiment des scènes fort belles, vigoureusement enlevées dans Herculanum , et, malgré des situations qui rappellent des modèles écrasants, tels que le duo d’Alice et de Bertram dans Robert le Diable , et le septuor de Poliuto , le compositeur a su être neuf, puissant et original. Le livret, quelque peu bizarre, se ressent de l’indécision des auteurs. Il s’agissait d’abord d’un drame mêlé de chants comme le sont beaucoup de drames allemands et intitulé, la Fin du monde , ensuite d’un opéra destiné au théâtre Lyrique sous ce titre : Le dernier amour. Enfin, nn s’arrêta au sujet à' Herculanum. L’action se passe donc pendant le règne de Titus, à la veille de la grande catastrophe qui ensevelit sous les cendres du Vésuve Herculanum et Porapéi. Les auteurs, pour donner plus de grandeur à leur fiction, se sont inspirés des livres saints. L’histoire des villes maudites, Sodome et Gomorrhe, Polyeucte et les Martyrs , comme aussi les prophéties relatives à la fin du monde, ont fourni à Méry ses plus belles images. Mais, en raison de la fusion de ces éléments divers, le livret d Herculanum est une œuvre hybride, peu intéressante, manquant totalement de couleur historique, malgré le déploiement des moyens matériels, les décors magnifiques et les riches costumes.
DAVID
Parmi les parties du poëme qui ont le mieux inspiré le compositeur, on remarque d’abord les strophes qu’Olympia adresse à Hëlios :
Tout est soumis a ma puissance.
L'univers est à mes genoux;
Toi qui dois tout A ma clémence.
Crains de ta changer en courroux !
Un pouvoir rempli de mystère
Rend partout mes charmes vainqueurs :
Je suis l’idole de la terre Ut la reine de tous les cœurs.
Puis, le duo entre Nicanor et Lilia ; c’est la plus belle scène de l’ouvrage :