A A\ BROISE
AMBROISE THOMAS
opéra en deux actes, représenté à l’Académie royale de musique le 19 avril 1841. Le fameux condottiere se réduit sous la plume de Scribe aux plus mesquines proportions. Sur un canevas assez grossier, l’artiste n’a pas laissé que de broder de fines mélodies, comme le témoignent dans le premier acte, la romance de Nizza : Protégez-moi ! dans le second acte, le beau trio exécuté au lever du rideau, la cavatine : Je vais m'unir à toi ; un grand air brillant pour soprano, et particulièrement le duo entre Stenio et Nizza.
Le Guérillero (2 actes), représenté à l’Opéra le 22 juin 1842, soutint, sans l’augmenter, la réputation que le compositeur s’était faite par ses ouvrages précédents. Il en fut de môme à' Angélique et Médor t opéra-comique en un acte dont M. Sauvage fit le livret et qui fut joué le 10 mai 1843. Mais Mina, opéra-comique en trois actes, représenté le 10 octobre 1843, contribua beaucoup à accroître l’estime des musiciens pour le talent de M. Ambroise Thomas. L’ouverture est un chef-d’œuvre d’instrumentation. Après un dialogue entre les instruments à vent, traités avec une science ingénieuse des effets variés qu’ils peuvent rendre, arrive un allegro brillant et chaleureux dans lequel l’auteur a intercalé une belle mélodie exécutée par les violons. On a remarqué le finale délicieux du premier acte; dans le second, l’air poétique de Mina: Le lever de l'aurore est plus beau dans les deux; dans le troisième, une jolie valse chantée, et un quatuor terminé par un unisson d’un effet entraînant, ont valu une vogue méritée à cet ouvrage.
L’immense succès du Caïd, opéra bouffon en deux actes et en vers libres (3 janvier 1849), commença la célébrité populaire de M. Ambroise Thomas. La vogue de cet ouvrage dure depuis dix-sept ans et n’est pas près de finir. Une partition, où le rire circule abondant et facile, ne manque jamais son effet sur la partie la moins éclairée et la plus nombreuse du public. Il est seulement à regretter que ce genre ait fait école. Un compositeur d’un talent délicat, fin et gracieux, doué d’une organisation poétique, — il l’a prouvé depuis et on le pressentait déjà — a eu tort, croyons-nous, d’autoriser de son exemple la fabrication de ces opérettes qui pullulent aujourd’hui, au préjudice de l’art sérieux et du goût. N’est-ce pas le cas de penser de M. Thomas ce que Boileau disait de Molière, qu’il se serait épargné toute critique :
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures Il n’eût point fait sou\ent grimacer ses figures,
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Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans le sac ridicule où Scapin s’enveloppe
Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
Ces réserves faites, nous n’hésitons pas à reconnaître que l’auteur du Caïd s’est montré, dans cette production, homme d’esprit et bon musicien comme partout. L’ouverture est vive et originale, les couplets de la diane : l'Amour , ce dieu profane, et l’air du tambour-major ont de la rondeur et de la verve ; le duo entre le barbier et la modiste est un morceau charmant ; le premier acte se termine par un excellent quintette sans accompagnement d’abord et ensui e accompagné par l’orchestre. Le second acte renferme une jolie romance accompagnée par la harpe ; un nocturne gracieux pour soprano et basse : O ma gazelle ; l’air si souvent chanté dans les concerts : Plaignez la pauvre demoiselle ; le trio comique dans lequel se trouvent quelques traits d’un goût douteux imposés au compositeur par la nature du sujet. Le finale est un chef-d'œuvre de comédie musicale.
Il était à craindre qu’ébloui par l’accueil fait à la partition du Caïd , M. Ambroise Thomas ne restât longtemps hors de la voie ouverte le plus favorablement à son genre de talent, à sa nature fine et distinguée. Il y a dans les applaudissements, même vulgaires, quelque chose de si capiteux que les plus forts en ont parfois la tête troublée. Mais un artiste doué d’une sensibilité exquise, d’une originalité réelle, ne saurait se condamner à réussir toujours auprès de la médiocrité. Force est au vrai fond de se découvrir, aux qualités génuines de se révéler ; alors on voit éclore un chef-d’œuvre de grâce, de goût et de sentiment, comme Mignon , la dernière production du maître.
Le Songe d'une nuit dêtè, opéra-comique en trois actes représenté le 20 avril I8o0, est l’œuvre d’une inspiration plus haute que celle qui a produit le Caïd; il n’a cependant pas joui de la même faveur. Ne cherchez pas ici le Midsummer night's Dream de Shakespeare ; le poète anglais lui-même est le héros de l’ouvrage. MM. de Leuven et Rosier ont pris l’auteur d Othello à cette époque de sa vie où, selon plusieurs biographes, il préludait tristement à sa future gloire par l’orgie et la débauche. Pour le ramener à une meilleure conduite, la reine Élisabeth use d’un singulier stratagème. Tandis qu’il est plongé dans l’ivresse, elle le fait transporter dans un parc royal. A son réveil, une femme voilée, que le grand dramaturge prend pour l’apparition de son génie, lui reproche ses égarements et le menace de l’abandonner. Ces conseils seront suivis, bien que l’illusion
AMBROISE THOMAS
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dans laquelle ils sont enveloppés s’évanouisse pour laisser paraître à la fin de la pièce la figure de la reine. Le livret pourrait être meilleur et l'eût été sans doute s’il eût tenu les promesses de son titre, c’està-dire s’il nous eût montré Obéron, Puck, Titania, Bottom et les autres personnages de la fameuse comédie fantastique. Quel qu’il soit, M. Ambroise Thomas en a tiré tout le parti possible. L’ouverture se distingue par une marche dont le rhythme est original ; les couplets de Falstaff et le défilé des marmitons ont été goûtés par le public. Il y a bien plus de mérite dans le trio: Où courez-vous, mes bel/es ? Le chœur des Gardes-chasse qui ouvre le second acte est une composition très-heureusement développée et d’un grand effet ; la scène de l’apparition témoigne d’une délicatesse de touche et de coloris au-dessus de tout éloge. Les morceaux les plus saillants du troisième acte sont le duo passionné entre Olivia et Latiiner et les couplets du Rêve chantés par la reine.
Après le Songe d'une nuit d’été, parut Raymond ou le Secret de la reine , drame lyrique en trois actes, donné à l'Opéra-Comique le 5 juin 1831. La légende de l'homme au masque de fer fait le fond de ce sombre livret plus approprié à la manière fortement accentuée de M. Verdi, qu’au charme vaporeux qui caractérise la musique de M. Thomas. Les morceaux qu’on a le plus remarqués sont : le chœur des vieillards, et un autre chant dialogué de femmes : Heureux époux, quelle faveur! dans le premier acte. Au second acte, la charmante romance de ténor : En proie au douloureux martyre, et une scène pastorale empreinte d'un cachet très-réussi d’archaïsme ; enfin, dans le troisième, la prière des moines, lacavatine du ténor : Point de pitié pour mes larmes, et la mélodie de Stella : Illusion chérie.
Dans cette même année (1831), M. Ambroise Thomas fut appelé à l'Institut en remplacement de Spontini. Depuis longtemps l’auteur de Mina et du Songe avait prouvé qu il était digne d’occuper une place dans l'aréopage académique. Il le prouva une fois de plus en écrivant la Tonelli, opéra-comique en deux actes, représenté le 30 mars 1853. Le nouvel académicien cherchait le suffrage des connaisseurs : il l’obtint assez éclatant et assez entier pour y trouver un dédommagement à l’indifférence avec laquelle la foule accueillit ce produit simultané de la science et du goût. Quant à la Cour de Cèlimène, (11 avril 1855), cet ouvrage est loin d’être sans valeur; il repose malheureusement sur une donnée antimusicale et antiscénique. Le manège d’une coquette — à moins que cette coquette ne soit une reine et que ses caprices ne donnent la mort — le manège d'une co-
quelle, disons-nous, ne saurait fournir matière à des incidents vraiment dramatiques. C’est de la psychologie que ceci relève : or, le théâtre vit d’action, et l’on fausse l’objet propre de la scène quand on y transporte une analyse de sentiments. M. Thomas méritait mieux qu’un pareil livret, mais nous avons déjà remarqué qu’il fut plus d’une fois victime de ses collaborateurs.
Cette observation ne s’applique qu’à moitié, dans notre pensée, aux librettistes de Psyché. En prenant pour sujet de leur poème un des plus gracieux mythes de l’antiquitégrecque, MM. Jules Barbier et Michel Carré mettaient le musicien à son aise. Il n’y avait plus désaccord entre le caractère de la pièce et le caractère de l’artiste. Au lieu de lutter, celui-ci n’avait qu’à se laisser conquérir aux souvenirs charmants de l’hellénisme. Malheureusement les auteurs n’osèrent convier le public de l’Opéra-Comique à entrer dans cet ordre d’idées. Il y a certainement bien de l’esprit dans le livret de M. Jules Barbier et des vers bien tournés ; niais l’élément comique y tient trop de place, et les personnages ridicules de Mercure, d’Antinoüs, de Gorgias, dont Éros et Psyché sont entourés, font évanouir toute la poésie des plus gracieuses fables de l’antiquité et empêchent de prendre au sérieux les ravissantes mélodies chantées par les amants ainsi que le chœur si frais et si doux des nymphes au second acte. On est distrait par la comédie; mauvaise disposition d’esprit pour goûter la musique de M. Ambroise Thomas. Seuls, les délicats proclamèrent les beautés musicales de Psyché, et virent une fête musicale dans la représentation du 26 janvier 1857. Une objection qui a été encore faite à cet opéra, c’est que les rôles de femmes y dominent, à l’exclusion même du rôle de ténor.
Un échec tel que celui que subit Psyché est aussi honorable qu’un succès, puisqu’il accuse non le compositeur, mais ses juges. Mal en avait pris à l’auteur applaudi du Caïd d’avoir idéalisé son talent.
Le Carnaval de Venise , opéra-comique en trois actes, représenté le 9 décembre i 857, fut composé expressément pour faire valoir l’admirable flexibilité du gosier de M“e Cabel. Peu de cantatrices pourraient se charger du rôle de Sylvia qui chante, sous le titre d 'Ariette sans paroles, un concerto de violon d'un bout à l’autre.
Deux ans après (24 février 1860), M. Thomas donna à l’Opéra-Comique le Roman iCElvire, en trois actes. Ses collaborateurs littéraires étaient MM. Alexandre Dumas et de Leuven. La partition a été jugée intéressante par la complexité des effets, la variété des nuances et le fini des détails. On a surtout remarqué le duo de la
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Sorcellerie entre la marquise et la bohémienne, les couplets de Gennaro : J'aime l'or, et ceux du podestat : C'est un Grec; le grand air de ténor et le finale du deuxième acte; enfin, la romance de Gennaro au troisième : Ah! ce sérail un crime.
La liste des productions de l’éminent compositeursc clôt par Mignon, opéra-comique en trois actes, donné en 1806 (17 novembre). Depuis six ans, M. Ambroise Thomas se tenait éloigné de la scène. Il fit une rentrée éclatante et se vengea par un immense succès de l'inaction à laquelle l'avait condamné une santé chancelante. Les auteurs du livret, MM. Michel Carré et Jules Barbier, ont fort heureusement traité ce sujet difficile de Mignon, en ne s’inspirant pas moins des compositions de Ary Schaeffer, dont l’expression est si pénétrante, que du récit de Goethe. Le maître s'est trouvé dans cet élément poétique, pittoresque, qui est le sien propre. Sa phrase mélodique exprime bien les dehors de ses personnages, de Mignon, de Philine,'de Wilhelm Meister, de Lothario, tandis que son harmonie peint avec bonheur leur caractère intime elle fond de leurs sentiments.
Mignon est un chef-d’œuvre de goût, de grâce, de poésie. Tout est réussi dans cet ouvrage, et, malgré une certaine indifférence de la presse, le dédain calculé des sectaires de Weimar et l’opposition mal dissimulée des partisans de la bouffonnerie lyrique, le succès s’est installé peu à peu dans les premières loges d’où il a rayonné du parterre à l’amphiihéAtre.
Le sujet, intéressant par lui-même, a été bien développé et complété par une scène très-pathétique au troisième acte. Une scène remarquable, au point de vue littéraire et traitée par le musicien avec l’inspiration la plus soutenue, est celle où Mignon rappelle à Wilhelm les seuls souvenirs de son enfance qui lui soient restés.
MIGNON
Demain, dis-tu? Qui sait oû nous serons demain ? L’avenir est à Dieu, le temps est dans sa maiu.