‹ Les musiciens célèbresChapitre 116 sur 153 · WILHELM · texte numérisé non relu

WILHELM

Quel âge as-tu ?

MIGNON

Les bois ont reverdi, les fleurs se sont fanées, Personne n’a pris soin de compter mes années.

La poétique composition d’Ary Sehœffer, Mignon regrettant sa patrie, a inspiré merveilleusement le compositeur que le poète a bien secondé de son côté par ces beaux vers :

MIGNON

Connais-lu le pays où llcurit l'oranger,

Le pays des fruit» d'or et des roses vermeilles,

Où la brise est plus douce et l’oiseau plus léger,

Où dans toute saison butinent les abeilles?

Où rayonne et sourit comme un bienfait de Dieu Un éternel printemps sous un ciel toujours bleu?

Hélas! que ne puis-je te suivre Vers ce rivage heureux d'où le sort m'exila!

C'est là que je voudrais vivre,

Aimer et mourir. — C'est lù !

Le duo chante par lo-harpiste et Mignon :

Légères hirondelles,

Oiseaux bénis de Dieu,

Ouvrez, ouvrez vos ailes,

Kuvolez-vous ! adieu !

forme un épisode charmant dont le succès a rapidement passé de la scène dans les concerts et les salons. La gavotte qui sert d'entracte est d'une pureté de style et d'une élégance hors ligne. Elle rappelle bien la vieille musique de danse française ; ce n’est cependant pas un pastiche ; la forme a un siècle ; les idées sont d’hier. Après le madrigal, qui nous paraît moins heureux, vient une jolie styrienne chantée et dansée par Mignon. La mélodie de Wilhelm : Adieu , Mignon! courage! est d’une sensibilité vraie et parlante, qui est peutêtre encore dépassée dans le duo sympathique entre les deux infortunés personnages qui ignorent ce qu'ils sont l’un à l’autre : As-tu souffert ? as-tu pleuré ?

La grâce légère et le brio familiers au compositeur reparaissent dans la polonaise : Je suis Titania la blonde, chantée par Philine. Le chœur exécuté sur l’eau est délicieux et l’arrangement pour les voix est fort habile. Il est regrettable qu’il offre une réminiscence du chœur d'introduction de Lucie. La berceuse de Lothario : De son cœur j'ai calmé la fièvre, la suave romance de Wilhelm : Elle ne croyait pas dans sa candeur naïve, laprière de Mignon : O Vierge Marie, conservent à chacun de ces personnages leur caractère et leur rôle dans le drame. La coquette Philine enlève avec le brio d'une cantatrice habituée aux triomphes la forlame finale. 11 y a peu d'ouvrages dans lesquels les

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dSj

caractères aient été dessinés par le musicien avec un art plus achevé et une fidélité plus constante.

La fortune brillante qui vient d’échoir au dernier ouvrage de M. Ambroise Thomas complète, en les récompensant, une longue série do travaux dramatiques, tous remarquables, mais auxquels trop souvent la masse du public a marchandé ses encouragements. Toutefois, en France, rien ne réussit comme le succès, et il est à espérer que la vogue de Mignon rejaillira sur quelques-unes de ses sœurs aînées.

Outre les compositions dramatiques que nous avons citées, on doit encore à M. Ambroise Thomas d’élégants morceaux de piano, quelques rares compositions de musique d’Église, un grand nombre de romances et des chœurs écrits pour les orphéons. Une de ces dernières compositions, Le Tyrol, a été entendue avec un vif plaisir dans les festivals et concours qui ont eu lieu en 1867, à l’époque de l’Exposition universelle.

A l’heure où nous mettons la dernière main à cette étude, un nouvel ouvrage du compositeur est en répétition pour notre première scène lyrique. Nous souhaitons que l’opéra à'Hamlet soit l'occasion d’un nouveau triomphe pour M. Ambroise Thomas, qui, avec M. Auber, est le représentant le plus brillant de notre école française.

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Né en nu

Les exagérations du romantisme de 1830 n’ont pas eu dans la sphère musicale de représentant plus fidèle que M. Liszt. Il a joui d’une vogue inouïe parce qu’il ressentait et exprimait à un degré supérieur l'étrange délire dont toutes les tètes de ce temps-là étaient plus ou moins malades, singulière physionomie artistique dont les principaux traits sont un orgueil insatiable, une soif inextinguible d’éloges, le besoin de paraître et de faire sensation par des moyens trop souvent étrangers à l’art. Que M. Liszt soit un pianiste prodigieux, qu’il ait atteint peut-être les dernières limites de la virtuosité sur son in-

LES MUSICIENS CÊLÊDHES.

slrument, nous ne le nions pas; mais, quant à ses compositions, elles nous paraissentl’effortmalheureuxd’une ambition fourvoyée. L'homme qui a pu les signer méritait bien — et tel a été son châtiment — de voir son nom associé à celui de M. Wagner dans la campagne entreprise contre le bon sens et le goût par les Musiciens de P avenir.

Franz Liszt naquit le 22 octobre 1811 à Rœding, village hongrois situé à peu de distance de Pesth. Son père, comptable attaché à la maison du prince Esterhazy, cultivait la musique en amateur, mais avec assez de talent pour que le prince l’employât dans sa chapelle. Adam Liszt Ht ainsi la connaissance de Haydn qui mourut, comme nous l’avons dit, en 1809, c’est-à-dire deux ans avantla naissance de Franz. L’enfant était dans sa sixième année quand, entendant un jour son père jouer sur le piano un concerto de Ferdinand Ries, il en retint le thème et les principales mélodies de façon à les pouvoir chanter le même soir. La sollicitude paternelle s’émut de ces précoces dispositions musicales et Liszt fut mis à l’étude du piano. La lecture du René de Chateaubriand, qui lui tomba dans les mains un peu plus tard, ne fut peut-être pas sans influence sur cette humeur mélancolique qui depuis l’a caractérisé. On sait ce qu’est ce livre, resté unique après avoir inspiré tant d’imitateurs, roman de la passion solitaire écrit au lendemain d'une révolution par un penseur désabusé. René offre le premier type de cette tristesse vague et hautaine dont s’enveloppèrent ensuite Byron, Sénancour, l’auteur malheureux d'Obermann, et le poète des Méditations. L’impression qu’un tel ouvrage dut produire sur l’imagination prématurément rêveuse du jeune pianiste, on la comprend sans peine. Il lut et relut ce livre pendant six mois et plusieurs fois avec des yeux inondés de larmes ; si telles étaient dès lors ses inclinations littéraires, il n’y a.pas lieu de s'étonner que plus tard il se soit engoué des beautés de Lélia.

S’il est des natures inaccessibles à la vanité qui, comme on le voit par l’exemple de Mozart, résistent à l’enivrementde la gloire précoce, dans plus d'un cas, les enfants prodiges ou déclarés tels, acquièrent au contact des admirations publiques je ne sais quoi de prétentieux et de gourmé qui les suit pendant le reste de leur carrière. C’est sous ces fâcheux auspices que Liszt commença la vie. A neuf ans il exécutait devant le prince Esterhazy à OEdenbourgle concerto en mi bémol de Ries et une fantaisie improvisée ; son succès fut si grand que le prince, après lui avoir prodigué mille caresses, le gratifia de cinquante ducats. A Presbourg, où le jeune virtuose se rendit ensuite avec sa famille, il s’attira par son talent les bonnes grâces des comtes Amaden et Zopury ;

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tous deux, en vue de subvenir aux Trais de son éducation musicale, convinrent de lui assurer pendant six ans une rente de six cents florins. A Presbourg, Liszt n’avait eu qu’à paraître pour trouver de généreux protecteurs; à Vienne, il étonna son maître, le célèbre Czerny. Cet artiste excellent, qui s’était engagé à lui donner des leçons, ne fut pas peu surpris en effet de le voir exécuter couramment les sonates de Clementi. Il fallut mettre immédiatement l’élève au régime de Beethoven et de Hummel; encore arrivait- il rarement que les œuvres de ces compositeurs lui offrissent des difficultés capables de l'arrêter. Le jour où parut le concerto en si mineur de Hummel, Liszt, qui se trouvait par hasard chez l’éditeur, joua ce morceau à première vue. La ville retentit bientôt du bruit de cette aventure qui ne tarda pas à faire du petit Franz le lion des salons viennois. Czerny lui-même ne put se soustraire h l’enthousiasme général : il refusa les trois cents florins, prix stipulé pour ses leçons, disant qu'il était trop payé par les succès de son élève.

Ayant ainsi perfectionné son exécution, et en outre reçu de Salieri quelques conseils relatifs à la composition, Liszt donna son premier concert. L'auditoire composé des sommités de l’aristocratie et des arts n'eut qu’une voix pour prophétiser au jeune musicien un brillant avenir. De Vienne, le pianiste enfant, accompagné de sa famille, prit le chemin de Paris et son itinéraire fut marqué par de nouveaux triomphes partout où il s’arrêta pour se faire entendre.

Adam Liszt songeait à faire admettre son fils au Conservatoire, où il aurait étudié le contre-point sous la direction de Cherubini. Mais, en dépit de la recommandation de M. de Melternich, ce projet échoua contre un article formel du règlement de l’institution : le candidat n’était pas Français. La société parisienne, qui raffule de quiconque la distrait, ne se montra pas aussi exclusive que notre grande école de musique à l’égard du jeune étranger. Non-seulement on courut aux concerls donnés par lui à l’Opéra en 1823, mais encore il devint l’ornement des salons les plus aristocratiques. La plume amère de Scudo s’en donne à cœur joie en racontant les débuts de l'enfant prodige : « Les belles duchesses du faubourg Saint- Germain, émerveillées de la prestesse de ses mains et de la grâce enfantine de sa personne, le faisaient asseoir sur leurs genoux, caressaient ses blonds cheveux. On se le passait, on se le prêtait comme un Bambino Santo, qui plus tard devait raviver la glorieuse image de Mozart. »

Au milieu de ses succès, Liszt ne s'endormait pas; d’ailleurs son père s’était chargé de le tenir sans cesse en haleine, l’obligeant à jouer

LES MUSICIENS CÊLÈBIIES.

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chaque jour douze fugues de Bach, et à les faire passer à l'improviste d’un ton dans un autre, gymnastique fatigante mais salutaire, à laquelle le jeune pianiste dut sa merveilleuse facilité d’exécution à première vue. Ces exercices ne furent interrompus que par un voyage triomphal fait à Londres au mois de mai 1 821. De retour à Paris, l’artiste reprit le cours de ses travaux et se mit à composer. L’année suivante (1 8a*>), il se rendit de nouveau en Angleterre avec son père, et ses concerts y firent d’abondantes recettes. Puis il revint en France et se mit à écrire des sonates, des fantaisies, des variations, elc. Que ne se bornait-il à des travaux de cet ordre ? Malheureusement, l’ambition paternelle d’Adam Liszt stimulait celle de son fils, et sous cette pression qui s’accordait trop bien avec ses secrètes prétentions, le Petit Liszt, ainsi qu’on l’appelait, ne crut pas au-dessus de son génie de composer un opéra pour l’Académie royale de musique. C’était aller bien vite et beaucoup présumer de soi, comme le prouva l’accueil fait h Don Sanche ou le Ch/lteau Je l'amour , représenté le 17 octobre 1823. Le publie fut généreux : il ne voulut pas faire au prestigieux virtuose une application trop directe du proverbe : Ne sutor ultra crepidam. Mais son indulgence même ne servit qu’à mieux constater l’échec du compositeur. Au mois de février 1826, Liszt, toujours accompagné de sa famille, abandonna Paris où sa vanité venait de recevoir un rude coup et parcourut les principales villes de France, accueilli avec les plus chaleureux applaudissements partout où il se üt entendre : à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à Mmes, à Marseille et à Lyon.

Depuis la chute de Don Sanche, l’artiste avait senti le besoin de compléter ses études de composition ; mais c’est un des traits originaux de cette existence bizarrement remplie, que d’avoir été jusqu’au bout tiraillée par des influences diverses et souvent contradictoires. A peine avait-il reçu quelques leçons de Reicha, qu’une sorte de mysticisme s’empara de son Ame et en chassa, du moins momentanément, l’amour de la musique. Cette tendance exclusive à la contemplation et à la rêverie pouvait nuire aux spéculations du vieux Hongrois : aussi essaya-t-il de distraire son fils en lui faisant reprendre le cours de ses pérégrinations musicales. Nos voyageurs visitèrent la Suisse jusqu’à Berne et se rendirent pour la troisième fois en Angleterre. Au retour de cette excursion, Liszt perdit son père à Boulogne. Livré à lui-même, affranchi du joug de fer qui avait jusque-là contrarié ses aspirations, il ne profita d’abord de la liberté si douloureusement acquise que pour s'abandonner sans contrainte à ses instincts mélan-

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coliques et religieux. Cependant le travail l'occupait encore, et il n’avait pas renoncé & la pratique de son art, quand, à la suite d’une maladie grave, ses sentiments prirent une couleur de religiosité beaucoup plus prononcée. On le vit fréquenter assidûment les églises et s’adonner aux exercices d’une austère piété. L’habile pianiste était-il perdu pour l’art? Ses admirateurs purent le craindre un moment : ils ne connaissaient pas encore le personnage protéiforme qui se cache sous l'enveloppe de M. Franz Liszt.

Par quelle évolution intellectuelle l’hôte chéri des salons de la Restauration passa-t-il de la dévotion catholique au culte saint-simonien, et de là aux idées républicaines dont témoigne une symphonie révolutionnaire inédite, composée après les événements de juillet 1830? Quelle est la loi de ces transformations incessantes qui ont abouti récemment à une prise d’habit? Nous craignons de paraître naïf en posant la question. On nous répondra peut-être que M. Liszt est partout et toujours un virtuose, et on aura raison.

Chose digne de remarque, le mouvement romantique qui a produit une légion d'hommes de talent, est resté, dans la sphère musicale, à peu près stérile. C’est que dans la poésie comme dans la peinture il y avait réellement alors quelque chose à trouver ou plutôt à retrouver ; ici l’image, là la couleur, tandis que tous les cléments de l'art des sons existaient déjà, et avaient été récemment mis en œuvre d’une façon magistrale avant l'apparition des novateurs de 1830. Que restait-il à découvrir en effet après les Haydn, les Mozart, les Gluck, les Rossini ? Et celui-là môme, au nom duquel se présentaient les réformateurs, Beethoven, n’avait-il pas longtemps d’avance condamné à une écrasante infériorité ses prétendus adeptes ? Christophe Colomb des terres inconnues, M. Berlioz n’aborda point, non certes qu’il manquât d’audace ou de puissance, mais parce que le continent musical n’était plus à découvrir.

Nature excentrique, M. Liszt fut promptement séduit par les théories nouvelles et devint le second de M. Berlioz dont il réduisit pour le piano plusieurs ouvrages, tels que la symphonie de Harold , l'ouverture des Francs Juges et celle du Roi Lêar. Son talent d'exécutant, déjà si remarquable dès son enfance, n'avait pas cessé de progresser et aurait défié toute comparaison si Chopin n’eût pas existé. Les deux rivaux avaient d'ailleurs chacun son genre de mérite, et comme son empire distinct. Contenu, discret, mais doué avec cela d’un charme délicat et original, l’artiste polonais ne vit presque jamais ses succès franchir le cercle de la gentry. Au contraire, le pianiste hongrois, par

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l'impétuosité de son jeu, la puissance de ses effets acoustiques, régnait sur les âmes avides d’émotions fortes et sur les oreilles avides de bruit. Aussi les mains qui l’applaudirent ne furent-elles pas toutes des mains patriciennes. Nuld’ailleurs ne possédajamais mieux quelui l’entente de ce que, d'un nom vulgaire, nous appellerions volontiers la pose. Était-il invité à se faire entendre quelque part, il avait une manière à lui et toute romantique, en entrant dans la salle, de jeter ses gants au laquais, de ramener ses longs cheveux en arrière par un geste plein de fierté, de prendre possession de son siège transformé pour a circonstance en trépied. L’exécution commencée, ses mains fiévreuses parcouraient le clavier, tandis que ses yeux lançaient de torves regards, et qu’une noble sueur ruisselait le long de ses joues. Ces simagrées paraîtraient ridicules aujourd'hui ; mais le public d’alors en était dupe et s’imaginait voir le pianiste se débattre sous l’effort d’un démon inconnu : Deus, ecce Deus !

Voilà l’homme ! disons-nous à notre tour : sa foi intime et profonde en son génie se révèle tout entière dans ces prétentieuses apparences. Plus d’une fois, en exécutant des morceaux de Beethoven, de Weber et de Huinmel, il lui arriva de substituer aux inspirations de ces mattres des improvisations personnelles qui faisaient trépigner d’enthousiasme un brillant auditoire d’ignorants. De tels succès pesèrent plus tard à sa conscience d’artiste et il en fit l’aveu dans les lignes qu’on va lire : « J’exécutais alors fréquemment, soit en public, soit dans les salons (où l’on ne manquait jamais de m’objecter que je choisissais bien mal mes morceaux), les œuvres de Beethoven, Weber et Hummel, et, je l’avoue à ma honte, afin d’arracher les bravosd’un public toujours lent à concevoir les belles choses dans leur auguste simplicité, je ne me faisais nul scrupule d’en altérer le mouvement et es intentions ; j’allais môme jusqu'à y ajouter insolemment une foule de traits et de points d’orgue qui, en me valant des applaudissements ignares, faillirent m’entraîner dans une fausse voie, dont heureusement je me suis dégagé bientôt. »

Les succès de l’homme ne le cédaient pas à ceux de l’artiste. Plus d’un bas bleu, et non des moins illustres, s’enflamma pour le jeune musicien qui essayait de transporter dans son art les audaces de la littérature romantique. Il y avait une parenté intellectuelle trop visible entre lesCorinnes de ce temps, et l’auteur des poômes symphoniques, intitulés : Ce qu'on entend sur ta montagne, le Tasse , tes Préludes, Orphée , Prométhée, Maseppa , etc. L’alliance rêvée de la littérature et de la musique trouva son expression dans les rapports in-

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limes qui s’établirent entre l'habile pianiste et certaines notabilités féminines du monde littéraire. A ce propos, nous ne croyons pas sans intérêt de citer ici une page tirée des Lettres d'un voyageur de M“* Georges Sand. L’auteur, en compagniede son ami, visite l’église de Saint-Nicolas de Fribourg, où se trouve le magnifique orgue construit par Mooser. L’organiste du lieu, vrai musicien, d’un talent hors ligne, s’est fait entendre aux visiteurs, et voici l’ironique remerciement que lui adresse M" Sand :

« Monsieur, cela est magnifique ; je vous supplie de me faire encore entendre ce coup de tonnerre, mais je crois qu’en vous asseyant brusquement sur le clavier, vous produiriez un effet plus complet encore. » Combien, en effet, Franz est supérieur à ce pauvre organiste suisse!

« Ce fut seulement lorsque Franz posa librement ses mains sur le clavier et nous fit entendre un fragment de son Dies irœ, que nous comprimes la supériorité de l’orgue de Fribourg sur tout ce que nous connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de la petite ville de Bulle qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous avions été charmés de la qualité des sons, mais le perfectionnement est remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfants une illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce chœur de vierges invisibles, mais nous étions tous absorbés parles notes austères du Dies irœ. Jamais le profil florentin de Franz ne s’était dessiné plus pAle et plus pur, dans une nuée plus sombre de terreurs mystérieuses et de religieuses tristesses. Il y avait une combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de l’hymne funèbre :

Quai tus tremor et! futurus Quantli judex est ventunu, etc.

«Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux notes que je leur attribuais, miis nulle puissance humaine n’eût ôté de mon oreille ces syllabes terribles, Quanlus tremor.

«J’étais dans un de ces accès de vie que nous communique une belle musiqueou un vin généreux, dans une de ces excitations intérieures où l’Ame longtemps engourdie semble gronder comme un torrent qui

va rompre les glaces de l’hiver, lorsqu’en me retournant vers Arabella, je vis sur sa figure une expression céleste d’attendrissement et de piété ; sans doute, elle avait été remuée par des notes plus sympathiques à sa nature. Chaque combinaison des sons, des lignes, de la couleur, dans les ouvrages de l’art, fait vibrer en nous des cordes secrètes et révèle les mystérieux rapports de chaque individu avec le monde extérieur. Là où j’avais rôvé la vengeance du Dieu des armées, elle avait baissé doucement la tête, sentant bien que l’ange de la colère passerait sur elle sans la frapper, et elle s’était passionnée pour une phrase plus suave et plus touchante, peut-être pour quelque chose comme le

RecorJare, Jesu pie.

<i Pendant ce temps, des nuées passaient, et la pluie fouettait les vitraux ; puis, le soleil reparaissait pâle et oblique pour être éteint peu de minutes après par une nouvelle averse. Grâce à ces effets inattendus de la lumière, la blanche et proprette cathédrale de Fribourg paraissait encore plus riante que de coutume, et la figure du roi David peinte en costume de théâtre du temps de Pradon, avec une perruque noire et des brodequins de maroquin rouge, semblait sourire et s’apprêter à danser encore une fois devant l’arche. Et cependant l’instrument tonnait comme la voix du Dieu fort, et l’inspiration de notre grand musicien faisait planer tout l’enfer et tout le purgatuire de Dante sous ces voûtes étroites à nervures peintes en rose et en gris de perle. »

11 y a des personnes comme cela, qui, au lieu d’entendre la musique et de la juger, n’écoutent qu'elles-mômes, ne s’occupent que d’ellesmêmes et peuplent le monde extérieur qui les entoure de leurs idées personnelles. Tel était alors l’auteur de Spiridion. Les artistes qui ont entendu Liszt toucher l’orgue sont unanimes pour déclarer qu’il n’a jamais su être tolérable sur cet instrument.

De 1835 à 1848, monté sur l’hippogriffe de la fantaisie, Liszt chevaucha par toute l'Europe, accueilli dans la plupart des capitales avec un enthousiasme qui tenait du délire. Nous ne raconterons pas en détail les ovations dont il fut l’objet : quelques traits suffiront. A Berlin, ce sont les étudiants qui détellent ses chevaux et veulent absolument traîner sa voiture; à Pesth, ce sont les Hongrois, ses compatriotes, qui lui décernent un sabre d’honneur (pourquoi faire, mon Dieu ?). En Russie, moujicks et boyards lui vouent une admiration superstitieuse, le regardant comme un être surnaturel. La recette de son pre-

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mier concert à Saint-Pétersbourg atteint la somme de 50,000 francs, chiffre qu’on serait tenté d’accuser d’exagération, si tout n’était pas croyable de la part des fanatiques de Liszt. Du reste, l’humeur généreuse et libérale du célèbre pianiste épuisa fréquemment la bourse que son talent avait remplie. Peu de misères passaient à portée de ses yeux sans qu'il essayât de les secourir, et les appels faits à sa charité ne le trouvèrent jamais insensible. En môme temps qu’il venait en aide aux malheureux, il donnait des preuves magnifiquement désintéressées de son zèle pour la mémoire de Beethoven. Quand il fut question d’ériger à ce grand homme une statue à Bonn, l’artiste hongrois, non content d’envoyer une somme énorme au comité chargé d’organiser la souscription, ne négligea rien pour que l’inauguration du monument lût une fôte artistique digne de l’immortel symphoniste qu’on voulait ainsi honorer. 11 écrivit pour la circonstance une cantate dont il dirigea lui-môme les répétitions, renonçant pendant une durée de plusieurs mois aux bénéfices immenses qu’il tirait de ses excursions musicales. Un dévouement si complet et si spontané fut encore exploité par la malignité et l’envie qui affectaient de n’y voir qu’une habile réclame. Quant à nous, nous ne servons qu’un maître : la vérité; là où nous rencontrons un acte louable, il ne nous coûte nullement de le louer, et c’est avec joie que nous le signalons.

Quand survint la révolution de 1848, Liszt était depuis plusieurs années maître de chapelle à la cour de Weimar, mais il avait fort peu résidé dans cette ville, et presque tout son temps avait été pris par des voyages. Après la journée du 24 février, le bruit des clubs couvrit partout en Europe le bruit du piano. Liszt le comprit et se concentra dans ses fonctions de maître de chapelle. Par ses soins, Weimar devint une sorte de foyer musical qui put rivaliser avec les plus intenses de l’Allemagne.

De cette époque date l’éphémère renaissance du wagnérisme. M. Wagner avait été exilé pour sa participation aux événements révolutionnaires dont le sol allemand venait d’ôtre le théâtre : il semblait que la musique de l'avenir fût enveloppée dans la disgrâce qui avait atteint son fondateur. Ce fut au moment où tout paraissait conspirer contre elle, qu’on la vit recouvrer momentanément une vogue nouvelle, grâce à l’ardente initiative, au prosélytisme passionné de M.- Liszt. Attiré vers cette négation de l’art, comme il a toujours été attiré par toutes les singularités, le maître de chapelle de Weimar mit au service de la plus mauvaise cause un zèle, une activité, un dévouement qu’il faudrait louer sans réserve, s’ils eussent été mieux

employés. Quelle joie pour le proscrit de Zurich, quand lui arriva dans sa retraite la nouvelle de la reprise de Tannhauser et de la première représentation de Lokmgrin / C’en était donc fait 1 ces opéras, mis à la scène par un néophyte enthousiaste, obtenaient de chaleureux applaudissements, et la jeune école, dispersée, errante, depuis le départ de son chef, allait pouvoir se rallier autour d’ouvrages siffles hier, aujourd'hui portés aux nues par un revirement du goût public ! Hélas ! non. Tout était factice dans ce réveil ; ce n'était pas la résurrection d’un mort, c'était la galvanisation artificielle d'un cadavre.

L’exposé des idées vvagnériennes trouvera place ailleurs ; bornonsnous à dire qu’entré dans cette voie, Liszt se condamne à n’étre plus qu’un compositeur confus, vague et inintelligible. De tout temps, les ouvrages de l’artiste avaient présenté le grave défaut d 'être presque inexécutables pour tout autre que pour lui. Tourmenté par un besoin croissant de sonorités inouïes, il en vint à considérer le piano comme impuissant à rendre ses inspirations, et à rêver un instrument chimérique qui serait la fusion du piano et de l’orgue. C’est pour essayer de satisfaire à ces exigences d’une virtuosité aux abois que le facteur Alexandre inventa le piano-mélodium qu’on appela nécessairement le piano-Liszt.

11 y a quelques années, les tendances religieuses qui avaient marqué la première jeunesse de M. Liszt, ont repris le dessus dans cette Ame pleine de contrastes. Revenu des vanités humaines, l’artiste est entré dans les ordres sacrés à la suite d'un voyage à Rome, et il semble ne plus s’occuper que de musique religieuse. Espérons que ce sera sa dernière incarnation. M. Emile Ollivier a épousé une des filles de M. Liszt.

Parmi les productions les plus intéressantes de M. Liszt et les plus familières aux pianistes, on remarque l’arrangement des mélodies de Schubert, et un de ses plus récents morceaux qu’il exécuta lui-même lors de son dernier voyage à Paris et qui porte ce titre singulier : Saint François marchant sur les flots. Sa messe, annoncée bruyamment et exécutée à Saint-Eustache, fut jugée si bizarre et si désagréable il entendre qu’elle découragea presque ses plus fervents admirateurs. Que M. Liszt abjure les erreurs d’un système aussi faux que stérile, comme il a répudié celles d'une philosophie dangereuse et antisociale, qu’il arbore l’étendard de la vérité artistique, comme il a arboré celui de la vérité religieuse ; doué comme il l’est d’une riche imagination, il composera des œuvres qui survivront à son talent d’exécution. Dans sa vieillesse, l’athlète Milon deCrotonc contemplait

THALDEHG.

tristement ses bras amaigris et ses muscles détendus : Heu ! lacerti ! s’écriait-il (en grec, toutefois). Le célèbre pianiste saura-t-il s’épargner d'aussi amers regrets ?

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