PSYCHÉ
Des tendresses du sang peut-on être jaloux ?
l'ajioir.
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature.
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent :
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent ;
Dès qu'il les flatte, j’en murmure.
L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche :
Votre habit de trop près vous touche ;
Et sitét que vous soupirez, te ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.
(Psydif, acte lit, scène Ill.j
Bellérophon parut eu 1079. Enfin le compositeur obtint qu’on lui rendit Quinault, et ce fut avec lui qu’il travailla à l’opéra de Proserpine, représenté en 1680. L’année suivante est une date mémorable dans l’histoire de la danse. Le Triomphe de l'Amour , opéra ballet donné à l’Académie royale de musique, le 0 mai 1081, est le premier où l’on ait vu danser des femmes sur le théâtre. Jusqu’à cette époque l’art chorégraphique était exercé par des hommes revêtus de costumes féminins. Lulli eut le mérite de sentir l'absurdité de cet usage et de le remplacer par une innovation qui fit fortune. Le Triomphe de l'Amour eut un succès prodigieux, et fut constamment rejiris pendant trente ans.
A cet ouvrage succéda Posée, tragédie-opéra, dont Quinault avait pris l'idée dans une tragédie de Thomas Corneille, intitulée Andromède. On remarqua dans cette pièce, jouée le 17 avril 1082, un rôle de baryton d’une importance inaccoutumée, créé par le chanteur Thévenard. Les récitatifs sont beaux, surtout celui qui commence ainsi :
Ll'LLI.
L'amour meurt dans mon cœur , ta rage lui succède. Nous citerons encore l’air de ténor avec chœur : Que n aimez-vous? et l’air : Je ne puis dans votre malheur. L’entrée de Méduse, au commencement du III* acte, est un morceau qui vaut la peine d’ôtre reproduit, ne fûtce que pour montrer le cas qu’on doit faire de certaines critiques de Boileau.
J’ai perdu la beauté qui me rendait si vaine;
Je n'ai plus ces cheveux si beaux Dent autrefois lu dieu des eaux Sentit lier son cœur d'une si douce chaîne, l’allas, la barbare Pallas,
Fut jalouse de mes appas Kl me rendit affreuse autant que j'étais belle :
Mais l'excès étonnant de la difformité Dont me punit sa cruauté,
Fera connaître en dépit d’elle .
Quel fut l’excès de ma beauté.
Je ne puis trop montrer sa vengeance cruelle.
Ma télé est (1ère encor d’avoir pour ornement Des serpents dont le sifflement Excite une frayeur mortelle.
Je porte l'épouvante et la mort en tous lieux ;
Tout se change en rocher à mon aspect horrible :
Les traits que Jupiter lance du haut des cieux N'ont rien de si terrible Qu'un regard de mes yeux.
Les plus grands dieux du ciel, de la terre et de l’onde Du soin de se venger se reposent sur moi.
Si je perds la douceur d'être l'amour du monde,
J’ai le plaisir nouveau d’en devenir l’eflïoi.
Nos compositeurs n’ont pas souvent de si bons vers à mettre en musique.
Quoique Phaéton (27 avril 1683) ait été surnommé l’opéra du peuple, sans doute à cause de la magnificence du spectacle, il ne mérite pas moins qu’/sw le titre d’opéra des musiciens pour les beautés d'un ordre élevé qu’il renferme. Nous citerons en première ligne deux duos magnifiques : Hélas! une chaîne si belle et Que mon sort serait doux : ensuite l’airpour ténor, Heureuse une âme; les airs QueProtée, le Plaisir ; le chœur, Cherchons la paix ; la scène pour deux soprani, Je ne vous croyais pas; l’air pour soprano, Ce beau jour. Parmi les parodies qui furent faites de cet ouvrage, on peut signaler comme l'une des plus amusantes celle intitulée le Cocher maladroit.
LES MUSICIENS CÊLÊBKES.
Après Phaèlon , Amadis (15 janvier 1G84) ; après Amadis, Roland (8 février i G8î>) , celle de ses compositions que Lulli estimait le plus. Il est superflu de parler de succès à propos d’opéras qui parurent des merveilles inouïes au sortir de la longue barbarie musicale dans laquelle la France était restée plongée. V Idylle de la paix , Y Eglogue de Versailles, et le Temple de la paix furent représentés la même année que Roland. Puis, l’artiste donna Armide , qui est à la fois la dernière production lyrique de Quinault, et son chef-d’œuvre. Des vers harmonieux et faits comme ceux que l'enchanteresse prononce au début de la pièce auraient dû désarmer la sévérité de Despréaux :
Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous.
Renaud, pour qui ma haine a tant de violence,
L’indomptable Renaud échappe à mon courroux.
Tout le camp ennemi pour moi devient sensible.
Et lui seul toujours invincible Fait gloire de me voir d’un œil indifférent.
Il est dans l’âge aimable où sans efforts on aime...
Non, je ne puis manquer sans un dépit extrême La conquête d’un cœur si superbe et si grand.
Le jour où devait avoir lieu à Versailles la première audition d'Armide, des contre-temps imprévus se produisirent au moment de la représentation. Le roi, s’impatientant de ne point voir commencer le spectacle, dépêcha à Lulli un officierdes gardes pourlui témoigner son mécontentement. Ces mots : « Le roi attend, »ne provoquèrent delà part du compositeur qu’une réponse aussi vive que peu respectueuse : « Le roi peut bien attendre, répondit-il, il est le maître ici, et personne n’a le droit de l’empêcher d’attendre tant qu'il voudra. » Parole imprudente dans sa brusquerie ingénieuse. Les courtisans crurent perdu celui qui avait osé la proférer, et quand l’opéra fut donné à l’Académie royale de musique, le lïi février 1(>86, les spectateurs qui craignaient de se compromettre en applaudissant firent à l’ouvrage l’accueil le plus froid. Convaincu du mérite de sa partition, Lulli la fit exécuter quelques jours après pour lui seul. Louis XIV l’apprit et se ravisa, car il ne pouvait croire qu’une œuvre que son musicien avait trouvée bonne ne le fût pas réellement.
La cour et la ville toujours empressées à complaire au roi n'hésitèrent plus à applaudir la mélodie gracieuse : La chaîne de L hymen m'étonne ; le récitatif tragique Le perfide Renaud me fuit, et dix autres airs qui figurent avec honneur dans les répertoires classiques. Le rôle d’Armide fut un triomphe pour M"e Le Rochois; elle déclamait
LULLI
avec une expression admirable le long monologue qui commence par ces vers :
Enfin, il est en ma puissance,
Ce fatal ennemi, ce superbe vainqueur,
Le charme du sommeil le livre a ma vengeance,
Je vais percer son invincible cœur.
La dernière production dramatique de Lulli est Acis et Galalée, pastorale en trois actes, dont les paroles sont de Campistron, et qui fut représentée en 1087. L’artiste s’était d’abord adressé îi La Fontaine pour obtenir un livret, mais il ne put se servir de celui que le bonhomme lui fournit. Trois livrets refusés tour à tour, Daphné, Astrce, Acis et Galalée excitèrent la bile du fabuliste. 11 témoigna son humeur dans l'épigramme qui commence ainsi :
Le Florcnlin Montre à la fin Ce qu’il sait faire.
On a aussi de lui une lettre à madame’ de Bouillon, où il dit plaisamment : Je me suis laissé enguirlander. Heureux l’auteur à'Atys et de Thésée si la haine de ses ennemis se fût bornée à ces inoffensives plaisanteries 1 Mais la race irritable des poètes, gémis irritabile vatum, se coalisa tout entière contre lui cl ne l'épargna ni dans ses mœurs, ni dans son caractère. Le cri me du compositeur était la faveur dont il jouissait auprès de Louis XIV. Les gens de lettres, qui jusquelà étaient seuls en possession del’ofiice d’amuseurs de la cour, ne pouvaient pardonner à un étranger, à un ex-danseur, fils d’un meunier, disait la malveillance, d’entasser pension sur pension et de se faire avec ses notes plus d'argent qu’eux n'en gagnaient avec leurs flagorneries rimées. Ne cherchons pas ailleurs le motif de l'affreux portrait tracé par Boileau dans son épttrc à Seignelay :
En vain par sa grimace un bouffon odieux A table nous fuit rire et divertit nos yeux :
Ses bons mots ont besoin de furine et de plaire : l’renez-le léte à tête, ûtei-lui son théâtre ;
Ce n'est plus qu’un cœur bas, un coquin ténébreux :
Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux.
Après la mort de Lulli, Sénecé, qui pourtant rendait justice à sa musique, l’accusa de vices infâmes dans un honteux pamphlet intitulé : Lettre de Clément Marot à AI. de ’" touchant ce qui s'est passé
à l'arrivée de Jean- Baptiste Lulli aux Champs-Elysées. Nous le demandons à tout individu de bonne foi : une hostilité si passionnée est-elle recevable dans ses affirmations, et quelle confiance convient-il d'ajouter à des récits dictés par une inimitié si déraisonnable? Voilà pourtant la source où presque tous les historiens de l'illustre artiste ont puisé les anecdotes qu’ils rapportent avec un aplomb inconcevable! Quand on aura dit que le créateur de tant et de si beaux ouvrages avait une habileté extrême à se pousser auprès des grands et à faire tourner son talent au profit de sa fortune; quand on aura ajouté que, enrichi par son travail et vivant dans un monde essentiellement corrompu, il semble s’étre contenté d’aimer un peu la table, sans toutefois sacrifier ses obligations de chef d’une famille nombreuse, la part du blâme sera largement faite, et il n’y a nul besoin de traîner pour si peu une mémoire glorieuse aux gémonies.
Lulli d’ailleurs aimait passionnément son art, sa femme et ses enfants. Madame de Sévigné, cette femme si franche qui ne savait ni ne voulait rien cacher, parle avec éloge et sympathie de Baptiste. Elle ne se serait pas fait faute de glisser quelque mot malicieux à son adresse si elle eût pensé le faire avec justesse.
Pour qu’un poêle aime autre chose que ses vers, qu’il goûte la musique, qu’il sache se distraire assez de lui-même pour l’écouter, pour s’abandonner à son charme, et par-dessus tout pour consentir à partager sa couronne avec un musicien, il faut qu’il soit doué d’un désintéressement naturel, d’un sentiment de bienveillance et de justice, et aussi d’une sensibilité nerveuse qui le rende apte à jouir des beautés musicales. Le grand Corneille, le satirique Boileau, et le non moins caustique La Fontaine en étaient totalement dépourvus et ils ne cessèrent de voir dans les développements que prit la musique à cette époque, grâce à l’impulsion du cardinal Mazarin et au goût délicat de la cour de Versailles, un empiétement funeste à la littérature et à la poésie. Plusieurs allèrent même jusqu’à invoquer contre elle et contre les musiciens les censures religieuses.
Lulli eut àsubirtout ccque lajalousicetlahaine peuvent inventerpour perdre un homme. Doué de beaucoup d’esprit, d’énergie et d'un talent d’un ordre supérieur, il triompha à la fuisetdes obstacles intrinsèques, et des cabales,et des pamphlets. Itaeinc et Molière se sont tenus à l’écart de toutes ces rancunes d’hommes de lettres pareequ’ils ont comprisetaimé la musique mieux que les autres poêles de cette pléiade glorieuse.
C’est donc avec beaucoup de discrétion qu’il faut accueillir les anecdotes qui circulent sur le compte de Lulli. Nous accordons qu’il ait pu