PRINCE JOSEPH
II est rare de voir des hommes appartenant à la plus liante aristocratie s'adonner aux beaux-arts, que dis-je? s’adonner, y réussir et joindre h l'illustration de la naissance l'illustration du talent. Parmi eux l’auteur de Pierre de Médicis et de Don Desiderio mérite une mention à part. A défaut du nom rayonnant qu’il a trouvé dans son berceau, ses compositions dramatiques auraient suffi à lui en faire un.
Le prince Joseph Poniatowski, petit-neveu de Stanislas II, dernier roi de Pologne, est né à Rome le 20 février 181 G. Un prêtre nommé Candido Zanetti lui enseigna de bonne heure la musique, et tels furent ses progrès qu’à l'âge de huit ans il était en état d’exécuter des variations de piano dans un concert. En 1823, sa famille alla se fixer en Toscane et il fut élevé au collège des Pères instructeurs de Florence où il obtint à dix-sept ans le premier prix de mathématiques. Nous avons déjà vu par l’exemple de Choron que la faculté calculatrice n’est pas incompatible avec la faculté musicale. Hâtons-nous toutefois d’ajouter que le jeune prince, sans s’attarder dans des études où un premier succès lui en promettait d’autres, se livra à son goût favori et se mit à étudier le chant. Il apprit aussi la composition sous la direction de Ferdinand Cevecchini, maître de chapelle d’une des églises de Florence. Servi par une magnifique voix de ténor, il préluda aux triomphes du compositeur par ceux du virtuose, et môme ne dédaigna pas de se faire entendre d’abord sur le théâtre del Giglio à Lucques, puis sur celui de la Pergola .
A vingt-deux ans le prince Poniatowski débuta au théâtre Standish à Florence (1838), par la représentation de Giovanni da Procida ,
opéra en trois actes dont le sujet était emprunté à une tragédie de Nicoolini. Le patriote sicilien avait déjà été mis à la scène chez nous par Casimir Delavigne dans les Vêpres siciliennes. Le public accueillit avec faveur la première production d’un artiste qui promettait dès lors ce qu’il a tenu depuis. Jean de Procida ne tarda pas à être joué au théâtre de Lucques où il obtint la même vogue, quoique l’auteur n’y remplit plus, comme à Florence, le rôle de ténor et que cet emploi eût été donné au célèbre Basadonna.
L’année suivante, l’artiste, jaloux de montrer ce qu’il pouvait dans un genre différent, donna à Pise Don Desiderio, opéra bouffe en deux actes. Le comte Giraud, auteur du livret, l’avait tiré d’une pièce intitulée : /' Obligeant maladroit. Il s’agit d’un officieux personnage qui accumule balourdises sur balourdises en essayant de rendre service aux gens. La partition écrite dans le goût italien est facile, courante, correcte, vive et assez superficielle. L’instrumentation est un peu bruyante. On a remarqué la romance d’Angiolina et le sextuor Lo dico, non lo dico, qui rappelle les meilleures scènes bouffes de l’ancien répertoire italien. Quant au succès, de Pise il se propagea à Venise, à Bologne, à Livourne, à Milan, à Home, à Naples, bref dans toutes les villes de la Péninsule. L’ouvrage ne réussit pas moins dix-huit ans après à la salle Ventadour(16 mars 1838). Rossini, qui assistait à la répétition générale, dit au compositeur en luiprenantles deux mains : « On voit bien que vous avez étudié sérieusement les grands maîtres, Cimarosa a dû être content. » Le prince Poniatowski reçut un hommage plus explicite encore de la bouche de Carafa qui ajouta : « Il y a du soleil dans cette musique. »
Mais qui peut se flatter d'une fortune constante? Il semblait que le sujet de Ruy-Blas si puissamment traité par M. Victor Hugo dût porter bonheur au musicien capable de s’en inspirer. Cependant l’opéra que le prince Poniatowski fit représenter sous ce titre à Lucques en 1842 n’eut aucun succès, malgré l’admirable talent de M** Frezzolini. L’auteur se releva avec Bonifazio dei Geremei représenté à Rome en 1844 et qui souleva d'unanimes applaudissements tant à Rome, qu’à Livourne, à Ancône, à Florence, etc.
A cet ouvrage succéda (Florence, 1843) / Lambertazzi, opéra qui n’eut que deux représentations. Ne nous étonnons pas de ces revirements qui témoignent peut-être autant de la mobilité de l'enthousiasme italien que des défaillances dont le talent du compositeur n'était pas encore exempt à cette date. Des deux ouvrages que le maître fit représenter en 1 84G, l'un, Malek- Adel, donné à Gênes, monta aux nues,
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et valut à l’auteur, entre autres ovations, l’hommage solennel d'une couronne de laurier en argent ; l’autre laSposa (TAbido, jouée à Venise, fit un fiasco complet, de l’aveu même du prince, plus intéressé que personne à amoindrir la portée de ses échecs. Mais si c’est une preuve de goût que d’accepter le jugement du public, n’est -ce pas aussi une preuve de force et y a-t-il rien qui ressemble plus à la rancune impuissante que ces protestations d’artistes soi-disant méconnus? Quoi qu’il en soit, la chute delà Sposa d'Abido fut amplement compensée par le succès ù’Esmeralda représentée à Livourne en 1847.
La révolution de Février, dont l’Italie reçut le contre-coup, força M. Poniatowski à renoncer pour quelque temps à la pratique de son art. Le grand-duc de Toscane l’ayant nommé ministre plénipotentiaire à Paris, il devint notre hôte et depuis ce jour il ne nous a plus quittés. Après avoir envoyé sa démission à son souverain,' il a été naturalisé Français et créé sénateur par le gouvernement impérial. L’auteur de Don Desiderio n'a pourtant pas dépouillé le vieil homme en prenant possession d’un siège au Luxembourg. Pierre de Médicis, opéra en quatre actes et sept tableaux, qui a été représenté à la salle de la rue Lepclletier le 9 mars 1860, nous le montre cultivant la musique avec le même goût et le même succès qu’autrefois dans les années de sa jeunesse exclusivement vouée à l’art. Il s’agit, dans l'ouvrage dont nous venons de citer le titre, d’une rivalité qui s’élève entre les deux frères Julien et Pierre de Médicis, au sujet de la belle Laura Salviati, nièce du grand inquisiteur Fra Antonio. Julien est le préféré de la jeune fille, mais Pierre a pour lui l'assentiment de l’oncle. Les deux amants essayent d’abord de s’enfuir ensemble. Leur projet est découvert et il ne reste plus à Julien qu'une chance, soulever ses partisans et au prix d’une lutte armée arracher le trône à son frère. Mais Fra Antonio, qui n’a pu vaincre la résistance de la jeune fille, l’oblige à se faire religieuse, et, quand le combat a eu lieu, quand Pierre grièvement blessé veut céder Laura à Julien comme gage de réconciliation et de pardon, il est trop tard : ses vœux sont déjà prononcés. Ce livret, dû à la plume de MM. de Saint-Georges et Pacini, offre des scènes émouvantes et des épisodes intéressants. Quant à la musique, elle affecte principalement le style italien ; l’orchestration est traitée magistralement, les airs de ballet sont gracieux et d’un charmant effet. On a surtout remarqué la cavatine de Pierre de Médicis : Pour vous j'abandonne Florence, l’arioso de Laura: Oui, le ciel m'appelle; h scène du Campo santo : Asile auguste et salutaire, et l’air pathétique : A bandonné de tous au sein de la mêlée. L’orchestre et les
chœurs sous la direction de M. Dietsch ont interprété la partition avec un ensemble remarquable. La magnificence des décors a surpassé ce qu’on avait vu jusqu’alors il l’Opéra. II y a eu là une vue du Campo santo au clair de lune et une illumination des jardins du palais Pitti d’un effet nouveau.
Nous parlerons peu de l’j4 oenturier, opéra-comique en trois actes représenté sur le théâtre Lyrique en janvier 18C5. Il n’a rien ajouté à la réputation du prince. Le livret, quoiqu’ayant été écrit par M. de Saint-Georges, a été tout à fait manqué. 11 suffit, pour se rendre compte du genre de la pièce, de savoir que l’action se passe à Mexico au milieu degitanos, de muletiers, de bandits, la plupart du temps au fond d’une raine souterraine où tous les personnages de la cour finissent par se trouver réunis. Jamais on n’a offert à un musicien un livret aussi ingrat. Mais M. le prince Poniatowski appartient à l’école italienne et tout lui sert de prétexte pour écrire des mélodies gracieuses et une instrumentation brillante. Aussi a-t-on gardé un bon souvenir du trio du deuxième acte, du boléro, delà ballade du Mineur noir et enfin du finale très-habilement conduit.
Le prince Poniatowski est aussi l'auteur d’un opéra-comique en un acte intitulé : A travers le mur , qui a été représenté au théâtre Lyrique le 10 mai 1801 et à l'Opéra-Comique au mois de novembre de la même année. La partition renferme des morceaux brillants et gais, notamment les jolis couplets: Tra la la, je n'en sais pas plus long que ça.
On doit encore au même musicien une messe solennelle exécutée à Paris dans plusieurs églises , et au concert spirituel donné aux Italiens, le samedi saint 1807. Cette importante composition a été écrite dans le style libre et très-libre. Les voix sont sans doute bien traitées, l’orchestration décèle une main habile et exercée ; mais on y constate l’absence complète du caractère religieux. Il y aurait bien des choses à relever dans cette œuvre où l’expression musicale est partout en désaccord avec le sens du texte sacré ; pour n'en citerqu'un exemple, le dernier vers de l’O salularis a été prosodie de manière à former un contre-sens, ou plutôt à paraître tout à fait inintelligible : Da robur fer, da robur fer ! le mot auxilium n’arrive qu’après un silence et forme une autre phrase musicale. Le texte liturgique ne saurait se plier à de telles fantaisies. Ce sont des distractions, sans doute. Mais elles ne devraient pas être commises lorsqu’il s’agit d’une composition aussi sérieuse.
Le prince Poniatowski n’a pas seulement produit des ouvrages re-
BAZIN
marquables ; c’est de plus un artiste très-instruit, versé dans la connaissance de tous les répertoires, italiens, français, allemand. N’estce pas lui qui a, un des premiers, fait connaître Beethoven au delà des Alpes, en dirigeant à Florence l’exécution des symphonies du maître allemand ?
BAZIN