JACQUES
La musique a le don d’anoblir tout ce à quoi elle est mêlée. Les paroles les plus fades gagnent de la distinction, les pensées communes perdent de leur bassesse; le son et le rhythme rendent harmonieux et même décents les mouvements des corps qui, privés de cet accompagnement, ne seraient plus que des contorsions intolérables. La danse sans la musique ne peut même être imaginée, tant elle offrirait de grossièreté. Comment des dons si merveilleux sont-ils quelquefois profanés à plaisir et systématiquement transformés en parodies aussi funestes au goût du public que dégradantes pour ceux qui les inventent et en tirent profit? Honte à de tels excès !
Nous sommes bien éloigné de vouloir proscrire l'opérette bouffe; c’est un genre dans lequel l'esprit français peut se donner carrière et prendre des coudées assez franches ; la musique peut le seconder et nous reposer par des mélodies gracieuses, peu développées, par une instrumentation légère et piquante de la solennité de l’opéra sérieux. Mais il y a des limites en toutes choses, qu’on ne peut dépasser sans faire perdre à ces choses elles mêmes leur saveur et leur charme.
Offenbach (Jacques) naquit à Cologne, le 21 juin 1819, d’une famille israélite, dont un des membres, chantre de la synagogue de Cologne, a publie dans celte ville, en 1838, les chants commémoratifs de la sortie d’Égypte qui se récitent dans les familles juives, pendant les deux premières soirées de la fête de Matzoth, avec une traduction allemande, une préface et les anciennes mélodies traditionnelles. Jacques Offenbach passa l’année de 1833 à 1831 au Conservatoire de Paris, puis retourna dans son pays, revint à Paris en 1842, et se produisit comme violoncelliste dans les concerts. Déjà à cette époque il nous parut manifester son originalité et son goût pour la parodie et les excentricités. Il cherchait bien plutôt h faire des tours de force sur son instrument qu’à en tirer un beau son et de belles mélodies. Ne jugeant pas sans doute le son du violoncelle assez agréable, il exécutait des imitations plus ou moins heureuses du violon, de la vielle et même de la guimbarde. 11 abusait surtout d’un effet de cornemuse avec note dormante, assez bien réussi, et qui excitait l'enthousiasme des honnêtes bourgeois formant la majorité dans les concerts de ce temps. En 1847, par le crédit de M"* Augustine Brohan, il fut appelé à remplacer M. Birbereau au Théâtre-Français, comme chef d’orchestre.
L’état déplorable où était tombé cet orchestre était devenu proverbial. Offenbach en voulut faire le point de départ de sa fortune. Il remonta le personnel, commença à composer quelques petits motifs gracieux, qu’il lit exécuter pour disposer les spectateurs à entendre les comédies du répertoire. Il préluda à ses grosses farces des Bouffes- Parisiens en parodiant les fables de La Fontaine, telles que la Cigale et la Fourmi, le Renard et le Corbeau, le Savetier et le Financier, le Rat, la Laitière, et ces publications obtinrent un certain succès. Une chose cependant lui fit honneur à son passage au Théâtre-Français ; ce fut la manière dont il fit exécuter à son orchestre la belle musique composée par M. Gounod, pour les chœurs de la tragédie d’Ulysse, de Ponsard. ■
En juin 1853, Offenbach arriva au comble de ses vœux ; il eut un théâtre à lui. Il obtint le privilège des Bouffes-Parisiens qu’il installa aux Champs-Elysées. Il trouva alors des écrivains pour lui faire des pièces, et les Bouffes exécutèrent exclusivement de la musique de l’imprésario. On vit reparaître le genre, depuis longtemps oublié, des théâtres de la Foire Saint-Laurent, de la Foire Saint-Germain, moins la légèreté, la malice, l’esprit de Riccoboni, de Panard, de Romagnesi, de Le Sage, de Fuzclicr, de d’Ornevai. A cette époque, les couplets étaient assurément bien grivois, mais ils étaient assaisonnés d’un sel
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qui en dissimulait le haut goût. Ils étaient encore assez littéraires pour qu’on les retint par cœur. Le trait de la fin devenait vite une locution proverbiale et bien souvent spirituelle. Peut-on leur comparer les quelques ignobles et stupides refrains qui témoignent si tristement de la gaieté française. Les Deux Aveugles et Une nuit blanche inaugurèrent le nouveau théâtre.
Les Deux Aveugles surtout obtinrent un desgrands succès de notre temps, dû aussi, il faut le dire, à la bouffonnerie des deux artistes qui l'interprétèrent, Berthelier et Pradeau.
Cette opérette, dontles paroles sontde M. Jules Moinaux, fut représentée pour la première fois, le 22 février 1830.
Dans sa peau ..vre vi’ malhftreusc,
Pour l’aveugle, point de bonheur;
Toujours sous les lénèbr’s affreuses ;
Ab 1 combien qu'il a de malbcur!
Une les cha...ritab!espersonues Jell’nl une au...mOne eu mulhâreax.
L'aveugle à qui qu'on fait l'aumône N'est point s-un faux nécessiteux,
N'est point z-un faux né...
I n Taux né... un faux nécessiteux.
Le reste est de ce goût, ni plus, ni moins. Ainsi que le livret, la musique échappe à l'analyse; elle ne se compose que de quelques motifs de danse qui ont fait le tour du monde.
Avec l’été, allait disparaître la prospérité des Bouffes-Parisiens; M. Offenbach s’installa pour l’hiver en plein cœur de Paris, au passage Choiseul, dans ce petit théâtre qui avait popularisé, avec ses pièces enfantines et sa fantasmagorie, le nom de M. Comte. Le 23 décembre 1833, la nouvelle salle, restaurée à neuf, était ouverte aux Parisiens. Le fécond compositeur y donna successivement, en 1833, Bata clan et le Violoneux. Dans ce dernier ouvrage, dontles paroles étaient de MM. Mestépès et Chevalet, on a remarqué les couplets : Conscrit, conscrit, je suis conscrit , la ronde du violoneux, et un duo militaire. En 1833, Tromb-al-Cazar , le Postillon en gage , la Rose de Saint Flour, le Financier et le Savetier, la Bonne d enfants, les Trois baisers du diable défrayèrent la nouvelle salle des Bouffes.
Toutes ces pièces ont un caractère de parenté, quant aux livrets et quant à la musique ; ce sont les mêmes bouffonneries littéraires et musicales. Par exemple, dans la Rose de Saint-I'lour, opérette en un acte dont les paroles sont de M. Michel Carré, la soupe aux choux, qui
(üO LES MUSICIENS CÉLÉURES.
est le mets île résistance de l’action, n'a pas été assaisonnée de sel attiquc ; car Marcachu le chaudonnier y a jeté un des souliers apportés en cadeau à Pierrette par son rival Chapaillon, en y ajoutant un paquet de chandelles en guise de lard. On sent assez le parfum de ce potage rehaussé par une chanson auvergnate, avec ce refrain connu :
Nous étions ni hommes ni femmes,
Nous étions tous dos Auvergnats !
Chapaillon est le préféré de Pierrette. La colère de Marcachu, l’Achille de Sainl-FIour, se manifeste par la destruction des meubles et de la vaisselle. Au milieu d’un tel vacarme, on a distingué avec quelque peine une romance et un duo final assez agréables.
Si nous continuons à parcourir le répertoire fourni par M. Offenbach à son théâtre, nous y trouvons des ouvrages dont les titres indiquent suffisamment le caractère.
Le 6G 1 opérette en un acte (31 juillet 1866), est une gentille pièce où le sentiment ne fait pas défaut. Le Tyrolien Franz croit posséder le numéro gagnant à la loterie, l'heureux 66, et s’empresse de faire mille folies, d’oublier même sa fiancée Grettly ; mais il se trouve qu’il a pris à la hâte le numéro 93 pour le 66. Adieu tous ses projets de grandeur, et toutes scs fantaisies. Il ne lui reste plus que la honte ; ses bons ami» le consolent et lui pardonnent un moment d’oubli. La musique est agréable; il y a surtout une romance mélancolique et une joyeuse tyrolienne qui forment un contraste gracieux.
Quant à Croguefer ou le Dernier des paladins , cette bouffonnerie en un acte a paru fastidieuse et a peu déridé le public, malgré les excentricités de son écuyer Boutefeu, du baron Mousse-à-mort, de l'amoureux Ramasse-ta-tête et de la belle Fleur-de-soufre. La partition a été traitée con amore par l’impresario compositeur. L’instrumentation en est travaillée ; on y a même remarqué un quintette habilement écrit.
Nous arrivons à Orphée aux enfers, qui fut joué le 21 octobre 1858. C’est une parodie grossière et grotesque qui commence par transformer Orphée en maître de violon courant le cachet, pour finir par la danse la plus indécente ; voilà le cadre. Cet ouvrage a obtenu un succès immense, général, qui a déjà duré plusieurs années et qui se renouvellera probablement encore. Cette pièce ayant valu à ses auteurs des avantages de toute espèce, même les faveurs honorifiques que le gouvernement décerne volontiers au succès, sinon toujours au beau, au bien et à l’utile, a servi de signal pour la fabrication des