‹ Les musiciens célèbresChapitre 136 sur 153 · LE SI MENS · texte numérisé non relu

LE SI MENS

M. Lemraens reçut de son père, qui était organiste, les premières leçons de musique. A l’âge de sept ans, non-seulement il remplissait les fonctions d’enfant de chœur et mêlait sa voix à celles des chantres, mais il était déjà en état d’accompagner le plain-chant dans le service divin. À onze ans, il fut envoyé à Diest où il étudia pendant six mois sous la direction de l’organiste Van der Broeck. En 1839, il entra au Conservatoire de Bruxelles dans la classe de piano de M. Godineau ; mais sur ces entrefaites, il dut interrompre ses études pour aller prendre la place de son père qu’une maladie avait jnis dans l’impossibilité de continuer ses fonctions. Après avoir occupé pendant quinze mois l'emploi d’organiste à Diest, emploi qu’il avait obtenu au concours, M. Lemmens donna sa démission vers la fin de 1841 et se remit à suivre les cours du Conservatoire comme élève de Michelot. L’année suivante, il remporta le premier prix de piano. Lejeune artiste passa ensuite dans la classe de contre-point et de fugue dirigée par M. Fétis. Sous un tel maître, ses progrès furent rapides. Le second prix de composition lui fut décerné en 1844 et le premier en 1843. Cette même année, il concourut aussi pour le prix d’orgue et fut couronné. Quelque dédain qu’un scepticisme trop commun affiche à l’endroit des triomphes scolaires, des maîtres éclairés ne pouvaient se méprendre sur le brillant avenir réservé au jeune lauréat. A la demande du directeur du Conservatoire, le ministre de l'intérieur accorda une pension à M. Lemmens pour qu’il pût aller à Breslau perfectionner son talent d’organiste sous la direction du célèbre Adolphe Hesse (1846). L’élève profita si bien de cet enseignement qu’au bout d’une année, son professeur avouait n’avoir plus rien à lui apprendre. De Breslau, M. Lemmens lit un voyage à travers l’Allemagne, puis il revint à Bruxelles où il obtint l’année suivante le second grand prix de composition au concours institué par l'État.

Peu de temps après, il fut nommé professeur d’orgue au Conservatoire de Bruxelles en remplacement de Girschner, et rendit dans ce poste d'immenses services à l’art. De l’époque de sa nomination (1849)date, en effet, un progrès sensible dans les études d’orgue. C’est toutefois bien à tort que ses amis lui ont attribué l’invention du doigté de substitution. Cet artifice de mécanisme était connu des Frescobaldi, des Bach, des Haendel; les œuvres classiques de l’orgue ne sauraient être exécutées sans qu’on emploie le doigté de substitution. M. Lemmens en a développé l’usage, enseigné les règles peut-être; mais il a bien assez d’autres mérites réels sans qu’il soit nécessaire de lui en supposer d’imaginaires. Lesélèvesqu’il aformés comptentaujourd’hui

658 LES Ml'SICIENS CÉLÉBRÉS,

parmi les organistes les plus distingués tant de la Belgique que delà France. N’oublions pas non plus qu'il a singulièrement propagé par son exemple et ses leçons l’étude des chefs-d’œuvre de Bach, lesquels, axant lui, étaient rarement exécutés hors de l’Allemagne.

Dans ces derniers temps, M. Lemmens a obtenu un congé du Conservatoire de Bruxelles pour se rendre à Londres. 11 y est actuellement organiste de l’église des Jésuites : en outre, il donne des concerts où il se fait entendre sur l’orgue, tandis que sa femme, M”' Lemmens-Sherington, recueille les applaudissements dus à son talent de cantatrice. On n’évalue pas à moins d’un million la somme prélevée sur l’admiration britannique par le couple artiste dans l’espace de cinq à six années.

On s’est souvent moqué en France de nos voisins d’outre-mer sous le rapport musical. On leur conteste l’aptitude, le goût, l’organisation, l’invention. Je ne souscris pas à ce jugement sommaire, surtout lorsque j’apprends qu’en Angleterre il se trouve de simples particuliers qui, non contents de posséder de grandes orgues à tuyaux de 16 pieds, avec pédales séparées, dans leur hôtel, entretiennent à leurs frais des artistes pour toucher ces instruments, tandis qu’en francenos plus opulents dilettanti se contentent d’un harmonium qu’ils font jouer par le premier pianiste venu ; lorsqueje vois qu’en Angleterreon exécute communément et presque à l’improviste les gigantesques oratorios de Haendel, le Messie, Judas Afachabée, Salomon; qu’il se trouve des milliers de chanteurs et de choristes, hommes, femmes et enfants, pourchanter cette musique assez difficile, tandis que notre Société des concerts, formée de nos virtuoses les plus habiles, ne nous en donne que de courts fragments depuis plus de trente ans ; lorsqu’enfin, j’ai pu faire la comparaison, en ma qualité de membre de la Commission musicale à l’Exposition universelle de 1867, de la société Tonie sol fa avec nos orphéons français. Cette société, composée d’hommes et de femmes, a chanté des chœurs de Ullah, de Benedict, avec le fini et l’ensemble les plus satisfaisants; puis, cédant à la demande de l’auditoire ravi, elle a exécuté sans musique plusieurs chœurs nationaux et étrangers avec la même perfection. Nous avons la preuve que la musique a fait d’immenses progrès en Angleterre, surtout depuis quelques années.

Un talent sérieux comme celui de M. Lemmens n’aurait pas trouvé à se produire avec autant d’avantages dans son propre pays, ni même en France, que dans la seule ville de Londres. M. Lemmens, que j’ai pu apprécier souvent et à loisir, a une exécution qui dépasse en habileté,

Page 1