GEVAERT
Un sentiment d'hospitalité artistique singulièrement entendu fuit que nous préférons souvent les productions des étrangers à celles de nos propres compatriotes. Un nom à désinence italienne, russe ou flamande est souvent un passe-port pour arriverdans notre pays à une facile renommée, tandis que des difficultés sans nombre sont trop fréquemment le partage des artistes nationaux,- au début de leur carrière.
Cependant M. Gevacrt est loin de devoir à sa seule qualité d'étranger la brillante position qu’il occupe dans notre monde musical. Doué d’une grande mémoire, d’une instruction variée et solide, excellent musicien dans le sens le plus large du mot, M. Gevaert est sans contredit un des compositeurs les plus érudits de notre époque.
M. Fétis, dans sa Biographie des musiciens, nous apprend que Gevaert est né à Huysse, village situé dans la Flandre orientale, le 31 juillet 1828. Fils d’un boulanger et destiné à la profession paternelle, les premières leçons de musique lui furent données par le sacristain de la petite église où il chantait comme enfant de chœur. Il apprit les éléments de l’harmonie dans un vieux traité flamand que le hasard lui Ht découvrir dans le grenier de la maison de son père. C’en était assez pour éveiller les facultés naissantes du futur compositeur qui dès lors se mit à écrire, à la grande admiration de sa famille, des messes, des motets et des morceaux de piano. Ces essais, tout informes qu’ils fussent, trahissaient une véritable vocation. Le médecin de la commune la découvrit et engagea les parents de Gevaert à envoyer leur fils au Conservatoire de Gand. Admis dans la classe de piano de Sommèreen 1841, on le vit obtenir, au bout de deux ans d’études, le premier prix. Il suivit ensuite le cours d’harmonie de Mengal et fut nommé organiste de l’église des Jésuites. Le jeune artiste étudia alors sérieusement la composition tant dans les ouvrages didactiques de
Clicrubini, de Fétis et de Reicha, que dans les partitions de Gluck et de Mozart. La fréquentation du théâtre de Gand ne lui fut pas non plus inutile. Une cantate religieuse exécutée pour le jour de Nofil, en 1 846, et, l’année suivante, un prix qu’il obtint de la société des Beaux- Arts de Gand pour la composition d’une cantate flamande, intitulée : Be/gie, en montrant le fruit que Gevaert avait retiré de ses études, l'encouragèrent à se présenter au concours national ouvert à Bruxelles, en 1847, pour le grand prix de composition. Non-seulement il l’emporta sur ses concurrents, mais il obtint cette même année un autre triomphe au festival du Zangverbond , où sa musique sur le psaume Sn/.er /lamina Babylonis , fut exécutée avec un éclatant succès.
Ce fut alors qu’il écrivit pour le théâtre de Gand, Hugues de Somerghem, grand opéra, représenté le 23 mars 1818, qui fut froidement accueilli ; on eut égard à la jeunesse du compositeur, alors âgé de vingt ans. L’auteur réussit mieux avec un petit opéra sans prétention, intitulé : la Comédie à la ville, joué à Gand en 1848 et au grand théâtre de Bruxelles en 1832.
En 1849, le jeune compositeur entreprit un voyage qui avait pour objet de perfectionner son goût et de compléter son instruction. La France, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne furent les pays qu’il parcourut successivement jusqu’au printemps de 1832, époque à laquelle il revit sa patrie. Un intéressant rapport sur la situation de la musique au delà des Pyrénées, et quelques pièces instrumentales inspirées d’airs nationaux espagnols, tels furent les résultats de ce séjour de quatre ans à l’étranger.
Le premier ouvrage qui fixa sur M. Gevaert l’attention du public parisien, fut Georgette ou le Moulin de Fontenay , opéra bouffe en un acte dont son compatriote, M. Gustave Vaëz, avait fait le livret. La représentation eut lieu au théâtre Lyrique, le 27 novembre 1853. Après une ouverture vive et allègre, on a remarqué les couplets de Georgette, le trio des prétendants : Pour couronner un si beau feu, écrit d’un style bouffe excellent, le duo : Le cœur me bat, le mien de même, et un quatuor comique bien traité. Il y a dans ce petit acte une naïveté d’inspiration juvénile et une verve fort agréable.
Après cet ouvrage , le compositeur donna au même théâtre (7 octobre 1834) le Billet de Marguerite, opéra-comique en trois actes, qui eut un brillant succès. C’est un de ses meilleurs ouvrages. M“* Deligne-Lauters , depuis M“” Gucymard , a débuté dans cette pièce ; elle disait avec beaucoup de charme la romance : Pauvre fille sans famille. Le bonheur de M. Gevaert ne se
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démentit pas dans les Lavandières de Santarem , trois actes joués au théâtre Lyrique le 28 octobre 1835.
Le théâtre de l'Opéra- Comique ouvrit ses portes au musicien belge. Le 23 mars 1838, on joua Quentin Durward, drame lyrique en trois actes dont les paroles sont de MM. Cormon et Michel Carré. Le roman de Walter Scott a assez bien inspiré M. Gevaert. Dans le premier acte, on a remarqué la chansonnette entonnée par le roi, le finale mêlé de danses, de couplets, d’une marche des archers écossais ; dans le deuxième acte, les couplets de Leslie, suivis d’un refrain â cinq voix; dans le troisième, un quintette bien instrumenté, et un duo trèsdramatique entre Quentin et Crèvecœur.
L’année suivante (13 mai 1839), l'auteur de Quentin Durward donna à l’Opéra-Comique le Diable au moulin , on un acte.
Le Château Trompette , opéra-comique en trois , représenté le 23 avril 1 860, contient de jolies mélodies fort ingénieusement traitées : dans le premier acte, un Noël sur M. de Richelieu avec refrain en choeur, les airs du Carillon de Dunkerque et de la Boulangère arrangés avec esprit; dans le second acte, un charmant quintette et une chanson de table au refrain malicieux : Quand ils sont vieux, les loups ne mordent guère , dans le troisième acte, les couplets fort applaudis de Champagne : Bonjour , Fanchon, bonjour , Suzette.
. M. Gevaert a encore écrit, pour l’Opéra-Comique, le Capitaine Henriot, trois actes représentés au mois de décembre 1864. Le livret offre cette particularité d’avoir été commencé par M. Vaéz et achevé par M. Victorien Sardou. Une aventure de Henri IV en fait le sujet. Le compositeur a déployé, dans la partition de cet ouvrage, toutes les ressources de science et de goût qu’on était en droit d’attendre de lui. Les chœurs surtout ont beaucoup plu.
M. Gevaert a été décoré de l’ordre de Léopold à l'occasion d'une cantate flamande, De Nationale Verjnerdag, qu'il a composée pour le vingt- cinquième anniversaire du couronnement de Léopold I" (juillet 1837). On lui doit, outre les ouvrages précités, une Méthode pour l’enseignement du plain-chant et lu manièrede l'exécuter sur l'orgue (Gand, 1836); un Traité de l’instrumentation et quelques opuscules sur diverses questions d'archéologie musicale. Il est auteur d'un certain nombre de chœurs à l’usage des orphéons et d’une collection d'airs italiens tirés d’ouvrages des dix-septième et dix-huitième siècles. M. Gevaert a été nommé récemment directeur de la musique à l’Opéra de Paris (1867).