DURANTE
Avec sa science, son goût sévère, son attachement aux formules, François Durante devait être l’homme qu’il fut : un professeur trèsdistingué, un habile compositeur de musique religieuse. Artiste d’ailleurs sans génie, il se rendit justice en n’écrivant jamais pour le théâtre où son défaut d'originalité et sa rigidité scolastique l’eussent empêché de réussir.
Ce musicien naquit le 15 mars 1684 à Frattamaggiore dans le royaume de Naples. Sa famille manquant des ressources nécessaires pour le faire instruire, le fit recevoir au Conservatoire dei Poveri di Gesù Crislo. Là il acquit par les leçons de Gaetano Greco une grande habileté sur le clavecin. Lors de la suppression de rétablissement où il avait commencé scs études, Durante passa sous la direction d’Alexandre Scarlatti qui professait à San? Onofrio. Il y avait entre le maître et l’élève une telle différence de tempérament artistique que le premier ne dut pas exercer une influence bien profonde sur le second. Autant l’auteur de Laodicea e Bérénice avait l’allure libre et originale, autant Durante subissait l’étroit formalisme des règles. Celui-ci alla-t-il perfectionner son éducation musicale à Rome, ainsi qu’on l’a prétendu ? La chose est douteuse, mais ce qui est hors de contestation, c’est que les maîtres romains furent l’objet de sa plus sérieuse attention. Le caractère nouveau que l’école napolitaine dut à son enseignement consiste surtout dans une régularité plus exacte, dans une judaïque sévérité d'harmonie; Durante passe à bon droit pour le plus habile maître qui ait professé la musique dans les Conservatoires de Naples. Toutefois, il netait nullement théoricien,
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pas plus qu’aucun de ses prédécesseurs ou de ses successeurs. Leur méthode h tous procédait beaucoup moins d'un raisonnement que d’une tradition émanée d'un sentiment très-délicat. Comprendre et traduire cette tradition, telle était la tâche de l’enseignement, et c’est sans doute pour y avoir réussi mieux qu’un autre que Durante est resté dans l'histoire un professeur incomparable.
Au mois de janvier de l’année 1742, il succéda à Porpora comme maître du Conservatoire de Loreto. Cette place où il s’acquit une gloire solide et même brillante, ne lui rapportait que 10 ducats (40 francs) par mois. Au reste, il lui en coûta peu pour mettre ses habitudes au niveau de sa mince fortune. C’était au physique ce que l’on appelle vulgairement un cuistre. Plus que négligé dans sa tenue, sordide et malpropre, bourru dans la conversation, et, quand il s’efforçait d’être aimable, faisant songer à l’âne de La Fontaine : tel était l’extérieur du maître. Pour compléter le portrait de Durante, nous ajouterons qu’il fut marié trois fois et qu’aucune de ses femmes ne put polir les aspérités de son caractère. Au fond, c’était un excellent homme, plein de cœur, de dévouement et d’abnégation.
Une dernière vertu rachetait bien ses dehors défectueux ; c’était sa vive et sincère piété. Nous avons dit plus haut combien ses appointements étaient mesquins. Eh bien 1 il parvint cependant à économiser sur ce maigre traitement de quoi édifier une chapelle dédiée à l’archange Gabriel dans l’église de Frattamaggiore, sa ville natale.
Cet excellent musicien, ce brave homme, mourut le 13 août 1733. On a de lui un grand nombre de messes, de psaumes, d’antiennes, de motels, d hymnes, qui se recommandent par la majesté du style et la parfaite disposition des voix. Son Alma liedemploris mater me semble un morceau de premier ordre. Mais ses plus beaux ouvrages sont sans contredit les élèves qu’il a formés ; les Tractta, les Vinci, les Terradeglias, les Jomelli, les Piceinni, les Sacchini, les Guglielmi, et enfin Paisiello.
Quelle couronne d’étoiles autour de cette humble existence vouée avec constance à l’accomplissement des devoirs pénibles de l’enseignement 1
Il A E N DEL*
HAENDF.L
NÉ EN lfif», MORT EN 1759
Hacndel n’est supérieur que dans l’oralorio; mais dans ce genre, le seul où son attachement à la forme scolastique lui ait permis d'exceller, il s’est montré incomparable. Ce n’est pas sans raison que les Anglais, ses compatriotes d’adoption, l’ont appelé le Milton de la musique. En entendant le Messie et tant d’autres majestueux chefs-d'œuvre, on reconnaît que Haendel a atteint la limite de l'art que le protestantisme peut inspirer. Encore les sujets bibliques ne doivent-ils pas être considérés comme le patrimoine légitime et inaliénable de l'Église catholique dont ils ont dès l’origine formé la liturgie, décoré les cathédrales, animé les verrières, orné les portails de leurs personnages et de leurs symboles. Ce que Palcstrina avait fait pour l’Eglise au seizième siècle, le compositeur de Halle l'a fait pour le temple au dix-huitième. C’est là sa gloire, qu’un tel rapprochement puisse être fait sans flatterie pour lui et sans injustice pour son illustre prédécesseur.
L’histoire de Haendel offre, au début, quelque analogie avec celle de Dalayrac. Né «à Halle en Saxe, le 23 février 1683, il était destiné par sa famille à la jurisprudence, et son père, qui voulait en faire un homme de loi, avait banni de sa maison tout instrument de musique. L’enfant contrarié dans scs goûts ne se rebuta point ; l'instinct de l’art lui fit éluder les défenses paternelles. Avec l’aide d'un domestique, il parvint à introduire une petite épinette dans une chambre haute. On se rappelle l’auteur de Nina jouant du violon la nuit sur le toit. Ce fut aussi pendant la nuit, lorsque sa famille reposait, que le jeune Haendel s’essayait sur son instrument, et, à force d’assiduité, il réussit, sans le secours d’aucun maître, à acquérir un certain talent sur l’épinelte. Vers l'ûge de huit ans, il se rendit avec son père à la cour du duc de Saxe-Weissenfels où son frère consanguin occupait un emploi dans la domesticité du palais. L’enfant qu’on laissait errer en liberté dans les appartements ne manquait pas de se livrer à sa passion pour la musique chaque fois qu'il se trouvait seul en présence d’un clavecin dans une des pièces du palais. Un jour, les sous harmonieux qu’il tirait d’un de ces instruments vinrent à attirer
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l’attention du prince. Il s’informa du virtuose qui lui donnait ce concert improvisé, et, surpris d’apprendre que c’était un enfant de huit ans à peine, il engagea vivement le père du futur compositeur à ne plus s'opposer à son penchant naturel, et au contraire à développer les heureuses dispositions dont son fils était doué.
Le conseil fut suivi, les projets d'étude de la jurisprudence abandonnés, et Haendel confié à la direction de l’habile organiste Zachau, qui pendant deux anslui enseigna la fugue elle contre-point. L’élève profita si bien des leçons de son maître, qu’à l’âge de dix ans il composait déjà des motets chantés à l’église principale de Halle. Cependant sa ville natale manquait des ressources suffisantes pour le développement ultérieur de son talent. Aussi, lorsqu’il eut atteint sa treizième année, son père l’envoya-t-il à Berlin. Là, il profita des conseils d’Atlilio Ariosti qui dirigeait avec Buononcini l’opéra de cette ville, et il sut même se concilier la bienveillance de l'électeur de Brandebourg. Devinant le génie du jeune Saxon, ce prince n’hésita pas à lui offrir d’aller en Italie à ses frais. On ignore pourquoi cette proposition ne fut pas acceptée. Haendel retourna à Halle, mais ayant perdu son père peu de temps après, il quitta de nouveau son pays natal pour se rendre à Leipsick. Une certaine obscurité régne sur cette partie de sa vie. En 1703 on le retrouve à#Hambourg où il est employé comme second violon à l’orchestre de l’opéra. Cependant son mérite n’était guère apprécié lorsqu’une circonstance fortuite lui permit de se révéler. Reinhard Keiser, qui avait l’entreprise du théâtre, fit de mauvaises affaires et se vit obligé de se cacher momentanément pour se soustraire aux poursuites de ses créanciers. Haendel le remplaça au clavecin, et les musiciens, ses collègues, commencèrent à changer de sentiment sur le compte de celui qu’ils avaient d'abord considéré comme un idiot. A vrai dire, les premières cantates, par lesquelles il avait débuté, étaient, au jugement de Mattlieson, son intime ami, avec lequel nous allons faire plus ample connaissance, d’un goût douteux et péchaient souvent contre l'harmonie; mais notre artiste était déjà cité comme un habile organiste. Ce fut en cette qualité qu’en 1703 il fut invité, ainsi que Mattheson, à se rendre à Lubeck où un concours avait été institué pour le remplacement de Buxtehude. Haendel l'emporta sur ses rivaux, mais le vieil organiste ne voulait résigner ses fonctions qu’en faveur de son gendre. « Prenez ma fille, » disait Buxtehude à ceux qui postulaient sa succession. Ni Mattheson ni Haendel ne s’en souciaient, et tous deux revinrent à Hambourg, ne rapportant de ce voyage que i’hon-
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neur d’avoir fait montre de leur talent devant les autorités de Lubeck.
Le jeune musicien avait reçu de la nature un caractère extrêmement irascible et dont il ne sut jamais contenir la violence. Cette disposition fâcheuse faillit amener une rupture entre lui et son ami Mattheson dans la circonstance suivante. C'était le S décembre 1701; on représentait Cléopâtre , opéra de Mattheson, et celui-ci, qui jouait dans sa pièce le rôle d’Antoine, n’ayant plus à figurer sur la scène dans le dernier acte, voulut reprendre au clavecin la direction de l’orchestre, comme cela se pratique en Italie. Mais Haendel qui, ainsi que nous l’avons dit, remplissait ces fonctions depuis la fuite de Keiser, prétendit qu’on lui faisait injure et ne consentit point à s’éloigner du clavier pour céder la place au maestro. Celui-ci, furieux, attendit avec impatience la fin de la représentation, et à l’issue du spectacle, eut recours au duel pour laver dans le sang l’affront qu’on venait de lui faire. Les deux amis, devenus instantanément adversaires acharnés, mirent flamberge au vent et se battirent comme de vrais soudards au milieu d’un grand concours de spectateurs qui faisaient cercle autour d’eux. Mattheson fondit avec impétuosité sur Haendel ; mais la Providence, qui veillait sur les jours du grand compositeur, permit que l’épée de son rival rencontrât un large bouton de métal contre lequel elle se brisa. L’affaire n’eut pas d’autre suite, grâce aux soins d’un conseiller de Hambourg qui interposa ses bons offices pour réconcilier les deux artistes. Le 30 décembre, Mattheson reçut à sa table son antagoniste, et aucun nuage n’altéra depuis lors leur amitié réciproque.
Bien qu’il se livrât à l’enseignement et qu'il eût un grand nombre d’élèves, Haendel n’en écrivait pas moins beaucoup de musique tant instrumentale que religieuse et dramatique. Dans l’année 1703 il fit jouer avec succès à Hambourg deux opéras : A ho ira, reine de Castille (8 janvier) et Néron (23 février). Il se rendit ensuite à Rome où il composa entre autres ouvrages un Laudate, pueri (9 juillet 1707) et un oratorio intitulé la Résurrection (11 avril 1708). Au retour de ce voyage, il fit représenter à Hambourg ses opéras de Florinda et de Daphné. Toutefois son séjour n’y fut pas long, car on le retrouve en 1708 à Florence composant sou premier opéra italien Rodrigo. Cet ouvrage, donné à la cour de Toscane en octobre 1708, valut à l’auteur un présent de cent sequins et un magnifique service de porcelaine. L’année suivante, il fit jouer à Venise Agrippina , opéra qui eut vingt-sept représentations consécutives, chose fort rare â cette époque. Corelli exécutant en présence de Haendel l’ou-
verture de cet ouvrage, le maître crut apercevoir quelques défauts dans le jeu du célèbre violoniste; il lui arracha brutalement son instrument des mains et prétendit lui montrer comment on devait exécuter sa musique. Au lieu de s’émouvoir de cette grossièreté, l’éminent artiste se borna à répondre avec douceur : « Mais, mon cher Saxon, cette musique est dans le style français, à quoi je n’entends rien. »
De Venise, le compositeur alla à Rome où il écrivit une cantate sous ce titre : U trionfo del tempo ; puis il se rendit à Naples (1710) et fit à la demande d’une princesse espagnole une pastorale intitulée : Aci, Galatea c Polifemo. Revenu en Allemagne, il voulut connaître Steffani, alors maître de chapelle de la cour de Hanovre. Ce musicien lui fit l’accueil le plus bienveillant et le fit môme agréer au prince comme son successeur, llaendcl doit beaucoup à Steffani dont il emprunta le style élégant qu’il sut fondre heureusement avec les qualités propres de son génie. De ce séjour à Hanovre date une transformation notable dans sa manière.
L’électeur de Hanovre avait offert à l’artiste de Halle la succession de Steffani avec un traitement de 1,500 écus. Il fit plus: comme Haendel hésitait à accepter ces propositions parce qu'il voulait auparavant visiter l’Angleterre, le prince lui accorda un congé en stipulant que ses appointements ne lui en seraient pas moins payés pendant la durée de son voyage. Des conditions si avantageuses permirent au maître de réaliser son projet, mais il ne voulut pas s’éloigner sans avoir embrassé sa vieille mère devenue aveugle et sans avoir dit adieu à Zachau, son ancien professeur. Enfin, il arriva à Londres au mois de décembre 1710. Le théâtre de Hav-Market donna de lui le 24 février 1711 un opéra intitulé liinaldo qui n’eut que peu de représentations, mais dont la partition se vendit beaucoup. L’éditeur de musique Walsh gagna par sa publication 1500 livres sterling. « Mon cher Monsieur, lui dit plaisamment Haendel, quand il fut instruit de ce bénéfice, il faut que tout soit égal entre nous ; vous voudrez donc bien composer le premier opéra, et moi je le vendrai. »
A l’expiration de son congé, le jeune maître de chapelle revint à Hanovre, comblé des présents de la reine Anne qui manifesta le désir de le voir revenir à Londres. De retour près de son prince, il composa d’abord douze duos pour la femme de l’électeur, plus tard reine d’Angleterre. Au bout de neuf mois, il obtint un nouveau congé dont il profita pour retourner sur les bords hospitaliers de la Tamise (janvier 1712); son ode pour l’anniversaire de la naissance de la
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reine Anne fut exécutée le 6 février de la même année. Le 22 novembre eut lieu la représentation de son Pastorfido. La réputation de Haendcl grandissait à chacun de ces ouvrages. Aussi fut-ce lui qu’on chargea de composer le Te Deum et le Juiilute destinés à célébrer la paix d’Utrecht et la fin de la guerre de la Succession d’Espagne. Ces morceaux furent entendus le 7 juillet 1713 h l’église Saint-Paul. Le 1 0 décembre suivant, l'artiste lit jouer son Teseo qui de Londres passa sur la scène de Hambourg où on en donna une traduction allemande.
Ce fut une disgrâce momentanée pour Haendel que l’avénement au trône britannique de son auguste patron, l’électeur de Hanovre (1714). Ce prince ne pardonnait point à son maître de chapelle d’avoir prolongé son absence au delà des limites qui lui avaient été fixées. Le musicien s’était rendu plus coupable peut-être en solennisant par un Te Deum la paix d’Utrecht qui était mal vue de tous les princes protestants d’Allemagne. Etait-ce pourtant au roi d’Angleterre à venger les injures de l’électeur de Hanovre ? Georges 1" le crut apparemment, car il se montra longtemps irrité contre le musicien. Enfin l'amitié ingénieuse et dévouée du baron de lxilmansegge parvint à rompre la glace entre l’artiste et le monarque. Celui-ci avait promis d’honorer de sa présence une fête nocturne qui devait avoir lieu sur la Tamise. Secrètement averti par Kilmansegge, Haendel écrivit pour la circonstance une symphonie qui figure parmi scs œuvres sous le nom de Watermusic. Le roi l’entendit, la goûta et n’eut pas de peine à en deviner l’auteur, mais il n'en laissa rien paraître. A quelque temps de là, comme le célèbre violonisteGeminiani devait exécuter à la cour de nouveaux morceaux, il demanda à être accompagné par Haendel. Le prince y consentit, et le compositeur saxon saisit cette occasion pour témoigner à Sa Majesté le regret qu’il éprouvait de l’avoir offensée. Cette démarche lui valut son pardon et pour bien marquer qu’il lui rendait toute sa fuveur, le monarque doubla le traitement qui avait été fait à l’artiste par la feue reine.
L’aristocratie anglaise ne resta pas en arrière du roi. A partir de ce moment, Haendel fut l'objet des attentions et des égards les plus flatteurs de la part de la noblesse britannique. Le comte de Durlington, un de ses admirateurs, alla même jusqu’à le loger chez lui. Le maître accepta cette honorable hospitalité pendant trois ans qui furent marqués par la composition de nombreux morceaux de musique et par la représentation dVI madiyi, opéra joué le 2.'i mai 1713. En 1718, ildevint maître de chapelle du duc de Chandos et alla se fixer à Cannons-Castle, résidence de ce seigneur. Son séjour dans ce château ne fut pas stérile
pour l’art. Ce fut là qu’il écrivit vingt grandes antiennes, et la pastorale anglaise d’A as et Galatée, sans compter deux Te Deum, divers concertosdc hautbois, plusieurs morceaux pour piano et l'oratoriod'£sther exécuté à Cannons-Castle, le 29 août 1720. Quant à l'oratorio allemand La passion, commencé à Hanovre et achevé à Londres, il fut entendu à Hambourg vers la fin de 1717 ou au commencement de 1718.
Haendel se démit en 1720 de son emploi chez le duc de Chandos pour donner ses soins à une entreprise d’opéra italien dont les membres de la plus haute noblesse faisaient les frais. Après avoir recruté un personnel de bons chanteurs, il ouvrit le nouveau théâtre par la représentation de son Radamisto (1720). L’ouvrage eut un immense succès qui semblait être d’un bon augure pour l’avenir de la salle ainsi inaugurée. Cette période de la vie de Haendel fut celle de sa plus grande activité. De 1720 à 1728, il fit jouer successivement Floridante (1721 ), Ottone (1722), Flavio (1723), Giu/io Cesare (1723), Tamerlano (1724), Rodelinda (1723), Scipione (1720), Alessandro (1726), Ammelo (1727), Riccardo primo (1727), Siroe (1728) et Tolomeo (1728). Mais autant le talent du compositeur pouvait être utile à l’entreprise dramatique qu’il approvisionnait d’œuvres applaudies, autant son caractère violent et emporté lui devint funeste. L’irascible Saxon ne tarda pas à indisposer contre lui les artistes de sa troupe et jusqu’aux administrateurs du théâtre. 11 en résulta de vives dissensions qui finirent par amener en 1728 la dissolution de la société. Quelques-uns des actionnaires du théâtre de Hay-Market organisèrent alors une nouvelle scène lyrique au théâtre de Lincoln s Inn fie/ds, et Haendel n’eut plus autre chose à faire que de reprendre à son compte l’entreprise de Hay-Market avec un ancien directeur de spectacle nommé Heidegger. 11 se rendit en Italie et en ramena plusieurs artistes, entre autres la célèbre cantatrice Stradella. Son théâtre, ouvert le 2 décembre 1729, ne chôma point d’opéras. Il suffit de citer Lotario, Partenope, Ponts, Ezio, Orlando (refait presque entièrement), Ariane et les oratorios de Deborah et A'Athalie, pour donner une idée de sa fécondité pendant ces années où il était à la fois compositeur et directeur.
L’acte de société avec Heidegger avait été conclu pour trois ans. Quand arriva le terme de l’association, Haendel se résolut à continuer l’entreprise seul, à ses risques et périls. Jusque-là la lutte s’était maintenue avec des chances à peu près égales entre les deux spectacles rivaux. Lincoln' s Inn fields possédaitdes virtuoses plus aimés du public, mais les compositeurs médiocres qui travaillaient pour ce théâtre
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ne pouvaient entrer en concurrence avec le génie de l’auteur de Deborah. L'équilibre finit par être rompu au préjudice delà salle de Ilay- Market, lorsque sa rivale eut fait l'acquisition de Porpora comme directeur delà musique, et du célèbre sopranistc Farinelli. Vainement Haendel donna en 1733 son Ariodant et en 1733 son Alcina : il fut bientôt forcé de reconnaître que la position n’était plus tenable et il abandonna la partie. Au milieu des tracas causés par ses spéculations, sa santé s’était compromise, et la nécessité où il s’était vu d’écrire très-vite scs ouvrages n’avait pas été sans exercer une fâcheuse influence sur son talent. Pour ce qui est de sa fortune, non-seulement elle avait disparu tout entière dans le naufrage de son théâtre, mais il devait encore des sommes considérables aux acteurs qu’il avait engagés. Dans ces circonstances si pénibles, le maître ne démentit pas la fermeté accoutumée de son caractère. Après avoir renoncé à poursuivre l'exploitation désastreuse de son opéra, il traita avec le théâtre de Covent-Gardcn pour la représentation d’une Alceste qui ne fut pas jouée, mais dont la partition, adaptée en grande partie à l’Ode de Drydcn Alexander s Feast fut entendue le 10 février 173G. Cet ouvrage fut suivi d 'Atalante, opéra écrit pour le mariage du prince de Galles avec la duchesse de Saxe-Gotha, d’une antienne relative à la même circonstance et connue sous le nom de Wedding An t hem, enfin de l’opéra û' Armintus.
Les contrariétés, les chagrins qu’il subissait depuis huit ans, et, plus que cela peut-être, l’excès du travail, avaient gravement altéré la santé de Haendel. 11 demanda aux eaux d’Aix-la-Chapelle le rétablissement de ses forces et la guérison d’une paralysie dont son bras droit était frappé. Au bout de six semaines, la cure était opérée, et Londres voyait revenir l’artiste retrempé de corps et d’esprit, prêt à affronter de nouveaux combats pour reconquérir les suffrages du public : toutefois ce fut en vain qu’il fit représenter à Covent-Gardcn Justin et Bérénice. Ces ouvrages ne réussirent point. L’auteur put se convaincre qu’il ne devait plus comp'tersur des succès dramatiques. Lorsque quelques-uns de ses amis songèrent à publier une collection de ses ouvrages à son bénéfice, la souscription couvrit à peine les frais d’impression. Le comte de Middlesex parut seul se souvenir qu’il avait existé naguère un fameux compositeur du nom de Haendel : il lui demanda deux productions : Pharamond, opéra, et Alexandre Sévère, pasticcio, qui furent payés mille livres sterling. Le maître termina sa carrière dramatique par Serse (1738), Déidamie et Ismeneo (1739).
Haendel put être blessé de l’indifférence des Anglais pour ses der-
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nières compositions scéniques. Quant à nous, nous ne devons pas la leur reprocher, puisque cette indifférence, fondée ou non, eut pour effet de pousser l'illustre musicien dans la voie où son génie allait rencontrer une gloire durable. Ses opéras sont oubliés depuis longtemps, tandis que sa musique religieuse est exécutée encore chaque année dans les festivals de l’Angleterre et de l’Allemagne. Jusque-là, bien qu'il eût écrit déjà Déborah , Est hcr, Israël en Égypte et Athalie , il ne s’était occupé qu’incidemment des oratorios. Après avoir quitté la scène, il s'adonna d’une façon toute spéciale à ce genre qui lui fournissait l’occasion de déployer toute son habileté dans le style figuré. Une innovation propre au compositeur de Halle consistait à intercaler dans ses oratorios un concerto d'orgue. Ce fut un puissant élément de succès pour scs ouvrages que son admirable talent d’exécution. Comme organiste, il n’avait d’autre rival en Europe à cette époque que Jean Sébastien Bach. L’enthousiasme de la population de Londres pour le maître allemand qu’elle avait un moment délaissé se réveilla plus vif que jamais et se traduisit en recettes fabuleuses. D'après l’estimation la plus modérée, le produit de l’oratorio de Saül exécuté le 28 mars 1738 monta à 800 livres sterling. Hàtons-nous de le dire, l'artiste n eut rien de plus pressé que de profiter de ce retour de la fortune pour désintéresser les virtuoses italiens qui étaient restés ses créanciers à la suite de la fermeture de son théâtre.
A Saül succédèrent en 1739 l’0</e pour le jour de sainte Cécile , des compositions de musique instrumentale, et X Allegro ed il penseroso. Le Messie, qui est regardé comme le chef-d’œuvre de Haendel, parut en 17 i I ; l’auteur ne mit que vingt-quatre jours à écrire cette magnifique partition qui obtint dès son apparition une vogue immense et méritée. L’oratorio du Messie est resté si populaire, à Londres, qu’il s’y trouve en tout temps plus de quatre mille chanteurs et instrumentistes capables de l’exécuter de mémoire et sans musique. Le public, en France, n’en connaît guère que X Alléluia final. Après cet ouvrage, il donna le Samson (1712), puis Sémc'lé, Joseph, Hercule, Ballhazar , un oratorio de circonstance (the occasional oratorio), Judas Macchabée, Alexandre Bala, Josué, Salomon, Suzanne, Théodore, une cantate intitulée Le choix d' Hercule et Jephté, sans parler de son grand Te Deum (en ré) et de diverses pièces pour hautbois ou pour orgue. Si l'on songe que tant de productions éclatantes datent de la vieillesse du maître, on ne pourra s’empêcher de reconnaître en lui une des plus puissantes organisations musicales que le monde ait jamais vues.
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Celui que l’on a appelé le Milton de la musique et qui est digne de ce surnom par la grandeur et la fierté de son inspiration biblique, eut vers la fin de sa carrière un dernier trait de ressemblance avec le poëte du Paradis perdu. Nous voulons parler de la cécité dont il ressentit les premières atteintes en 1730 et qui devint complète l’année suivante.
Il se soumit à l’opération de la cataracte ; mais l’habileté du docteur Sharp fut impuissante à lui rendre la vue. Haendel se résigna courageusement au malheur irréparable qui l’avait frappé. Après avoir confié à Smith son élève le soin de diriger l’exécution de ses oratorios, il attendit paisiblement la mort que la diminution progressive de ses forces lui faisait considérer comme prochaine : il s’éteignit le 13 avril 1739. De pompeuses funérailles lui furent faites à l’abbaye de Westminter où ses restes reposent à côté des sépultures royales, dans le môme lieu qui a reçu la dépouille de Shakespeare, de Garrick, de tous les grands hommes chéris de l’Angleterre.
Haendel avait une taille élevée; sa figure était belle et noble, avec une expression de tranquillité et de douceur qui contrastait avec la violence extrême de son caractère. Nous avons déjà rapporté plusieurs. traits de cette humeur prompte à l'irritation. Un jour, comme la cantatrice Cuzzoni refusait de chanter l’air Pal sa imagine de son opéra d Othon, il la saisit à bras le corps, la porta devant une fenêtre et menaça de la jeter dans la rue, si elle s’opiniâtrait dans sa résistance. La pauvre femme jeta des cris perçants et promit de chanter tout ce qu’on voudrait.
A un musicien de ce caractère, les librettistes étaient mal venus à demander des changements. 11 ne les traitait guère avec plus de ménagements que ses interprètes. A part ce défaut et un certain penchant à boire peut être, la vie de Haendel est une des plus pures qu'on puisse citer comme exemple aux artistes. C’est le signe d'une étonnante facilité sans doute, mais c’est aussi la preuve d'une existence régulière et singulièrement rangée que le nombre extraordinaire des compositions dont il enrichit l’église et le théâtre. Une si longue suite de travaux est incompatible avec des habitudes de dissipation et de désordre. Considérant son art comme une sorte de sacerdoce , Haendel vécut dans le célibat le plus austère, et les chercheurs de scandale n’ont pu découvrir dans sa biographie un seul nom de femme. Scs seules relations se bornaient à trois amis : un peintre nommé Goupv, Smith son élève, et le teinturier Hutcr. Il ne recevait pas d’autres visites, et il fuyait les réunions mondaines avec autant de soin que la plupart des artistes les recherchent. « He
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is a Lear. » « C’est un ours, » devait se dire la gentry de Londres en le voyant refuser systématiquement toutes les invitations. Soit, mais cet ours nous a laissé des chefs-d'œuvre qu'il n’eût peut-être pas faits, s’il eût sacrifié davantage aux frivoles amusements de la vie sociale.
Sept volumes manuscrits de Haendel qu'il avait laissés à son secrétaire, étaient arrivés entre les mains d'un libraire de Bristol qui les a annoncés et proposés pour la somme de 40 livres sterling. Immédiatement, un Français se hâta d’acquérir ces manuscrits et les conserva malgré l'opposition que tenta de faire au marché la société de l’Harmonie sacrée. Ce Français est M. Victor Schœlcher, ancien délégué des colonies, sous-secrétaire d'État en 1848, auteur du décret qui a aboli l’esclavage et auteur d’une vie de Haendel.
Les portraits de Haendel sont assez nombreux et se ressemblent peu. C’est d’abord le portrait gravé par Houbraken d’Amsterdam ; ensuite un autre d’après le monument élevé en son honneur dans l’abbaye de Westminster; un dessin deCipriani avec une allégorie; un portrait publié dans The universal Magazine ; un autre dessiné par Rebccca, gravé par Bartolozzi d’après la statue qui se trouve dans les Yanxhall Gardens, mis en tête de l’édition des œuvres de Haendel publiées par le docteur Arnold; enfin un beau et vrai portrait peint par Hudson et gravé par Faber en 1749, dix ans avant la mort du maître. Madame Félix Clément eut l’occasion de dessiner ce portrait à une époque où je ne songeais pas à faire ce livre. Maintenant que j’ai à déplorer la perte de cette excellente compagne de ma vie, c’est pour moi une sorte de consolation de rattacher à mon œuvre une mémoire si chère. M. Deblois a gravé son dc-sin avec un soin tout particulier, et a réussi à en reproduire la touche délicate et sûre.