SÉBASTIEN
l’ar ce temps d’éparpillement social et d’individualisme à outrance, il n’est guère permis d’espérer que le monde revoie de sitôt ces grandes dynasties intellectuelles qui se transmettaient de père en fils le
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flambeau de l’art, comme les maîtres de l'œuvre au moyen âge, comme en Allemagne à une époque moins éloignée de nous, la famille des Bach. C’est un spectacle assez beau pour qu’on l'admire, et assez rare pour qu’on le regrette, que celui de cette permanence de la faculté musicale dans une si longue succession d’hommes de même sang et de même nom. L’esprit se demande si l’hérédité des professions, avec tous ses inconvénients, n’cntralnait pas aussi quelques avantages, et si les Bach auraient versé des torrents d’harmonie pendant deux siècles en Allemagne et en Angleterre, sans les habitudes de caste qui portaient alors chaque génération à imiter sa devancière.
Il y axait déjà plus de cent ans que le nom patronymique des Bach était sorti de l'obscurité, quand naquit le musicien qui devait le rendre immortel. Jean-Sébastien Bach ouvrit les yeux à la lumière le 21 mars 1085 à Eiscnach où son père Jean-Ambroise remplissait les fonctions de musicien de cour et de ville. Orphelin dès l'âge de dix ans, il reçut les premières leçons de clavecin de son frère aîné Jean-Christophe qui était organiste à OrdrutT. L’enfant possédait une telle facilité naturelle qu’il s’assimila promptement les exercices élémentaires, et que son audace précoce ne recula pas devant l'interprétation des maîtres les plus célèbres du temps, les Froberger, les Fischer, les de Kerl, les Pachelbel, les Buxtehude, les Brunhs, les Bœlim, etc. Jean-Sébastien n’ayant pu obtenir de son frère par les plus instantes prières, la communication du cahier qui contenait plusieurs morceaux des compositeurs précités, trouva moyen de dérober le précieux recueil et se mit en devoir de le copier d'un bout à l’autre. 11 ne fallait pas éveiller la déflance fraternelle, et, d’un autre côté, travailler la nuit sans flambeau était chose impossible. Cette besogne à laquelle le tenace enfant se livrait à la clarté de la lune lui prit près de six mois. Enfin tant de patience allait être récompensée : il avait achevé sa copie et déjà il étudiait en secret quand Jean-Christophe la découvrit et impitoyablement la lui ôta. Pour la recouvrer, Jean-Sébastien dut attendre la mort de son frère.
Ici commence la carrière voyageuse de notre artiste. Avant de se voir recherché à l’envi par les princes, il avait encore à se perfectionner dans son art et tel est le point de départ de l’odyssée errante que nous lui voyons entreprendre. Obligé de se créer des ressources, il s’engage d'abord, avec son camarade Erdmann, comme choriste à l’église de Saint-Michel à Lunebourg. En même temps il suit les cours du gymnase de cette ville, ce qui ne l’empêche pas de eom-
pléter son éducation d'organiste par de fréquents voyages à Hambourg où le célèbre Reincke touchait l’orgue. La chapelle du duc de Celle attire aussi son attention. En 1703, âgé seulement de dix-huit ans, il est attaché à la musique de la cour de Weimar en qualité de violoniste ; mais cet emploi était en contradiction avec les tendances de son talent; il ne tarde pas à l’abandonner pour accepter celui d’organiste à Arnstadt.
Loin de s’endormir, comme tant d’autres, dans l’aisance et le bien-être, Uach, tourmenté par une implacable vocation, ne vit dans les avantages de sa nouvelle position que des moyens d’accroître le trésor de ses connaissances. Il se procura les ouvrages des meilleurs organistes, et, non content de s’appliquer à les exécuter de la manière la plus parfaite, il s’efforçait de pénétrer les secrets de leur composition. Plusieurs fois il alla à Lubeck pour y entendre l’orgue résonner sous les doigts du fameux Dietricht Buxtehudc. Il ne se borna pas à des visites plus ou moins fréquentes. Trois mois passés secrètement à Lubeck ne lui parurent pas trop longs pour s’initier aux procédés de ce grand artiste.
Déjà cependant la renommée de Jean-Sébastien se répandait de proche en proche et faisait de lui un objet d’envie pour nombre de villes du Pulatinat et de la Saxe. Ce que fut pour les arts l’Italie de la Renaissance, l’Allemagne l’était alors. Dans ce pays féodal et municipal, si stationnaire au point de vue politique, il n’y avait guère de capitale ou de ville libre qui ne fût un foyer plus ou moins intense de rayonnement artistique. Une sorte d’émulation, utile au progrès général, animait tous les petits princes allemands. C’était à qui réunirait à sa cour, pour les divertissements et les fêtes, l’orchestre le mieux composé, à qui aurait dans sa chapelle les plus éminents virtuoses. Que l'homme d’Etat moderne déplore le long effacement politique d'un peuple scindé en mille souverainetés diverses, c’est son droit ou sa manie, comme on voudra ; mais il devra reconnaître aussi tout ce que ce régime offrait de favorable à la culture des arts et à l’épanouissement du talent.
En 1707, Bach devenait organiste de l’église de Saint-Biaise à Mülhausen. L’année suivante, l’admiration du duc de Weimar, devant qui il s’était fait entendre, lui valait la place d’organiste de cette cour. A mesure que le musicien obtenait plus de succès, son ardeur impatiente le poussait à de nouvelles études. Il brûlait de se surpasser, partageant le sentiment exprimé par le poète :
Nil fecisse put m<, si quid supcr.'sset njendum.
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De si persévérants efforts ne pouvaient qu’être appréciés par un Mécène intelligent. En 1717, Jean-Sébastien fut nommé maître des concerts du duc de Weimar. Vers le môme temps, on lui offrait à Halle la succession de l'habile organiste Zachau, qui avait été lemaltrede Haendel ; mais il se contenta de l'honneur que lui faisait un pareil choix et n’accepta point la place pour des raisons qui sont restées ignorées.
L’un des souverains les plus magnifiques de l’Europe était alors Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne, le même qui avait été renversé par Charles XII et rétabli par Pierre le Grand. Comme si ce prince eût voulu se dédommager, pendant la seconde partie de son règne, des humiliations et des malheurs qui avaient rempli la première, il n’avait rien négligé pour faire de la petite cour de Dresde, l’asile de la joie et des plaisirs. Les artistes étaient au rang des hôtes qu’il préférait comme les plus propres à embellir et à charmer sa résidence, et quand Louis Marchand, exilé de Paris, vint chercher un refuge dans la capitale de la Saxe, le roi, ravi de la légèreté et de l'éclat de son jeu, lui offrit un traitement considérable pour le fixer Usa cour. Mais la faveur subite dont commençait h jouir l’étranger excita la jalousie de Volumier, maître des concerts royaux, et celui-ci résolut de se servir de Bach pour perdre son rival. Ce fut pour Jean-Sébastien l’occasion d’un éclatant triomphe. Invité à se rendre à Dresde, il entendit Marchand et n’hésita pas à lui proposer un défi. Chacun des deux concurrents devait improviser sur le thème qui lui serait désigné par l’autre. L’organiste français accepta l’épreuve; mais au jour qui avait été fixépource tournoi musical, dont toute la cour allait être témoin, Marchand ne se présenta pas. On envoya chez lui et l'on apprit qu’il venait de partir, confessant par sa fuite son infériorité. Il ne faisait d’ailleurs que se rendre justice, et c’eût été, pour cet artiste médiocre en dépit de sa réputation, courir à une honte certaine que d’affronter la lutte avec l’homme de génie qu’on lui opposait.
A son retour h Weimar, Bach reçut du prince Léopold d’Anhalt- Cœthen l’offre de diriger la musique de sa chapelle (1720). 11 entra immédiatement en fonctions et garda cet emploi jusqu’en 1733. La tranquillité et les loisirs que lui faisait sa place furent utilisés dans l'intérêt de ses études, et il écrivit durant cette période de nombreuses compositions. Le vieux Ileincke qui lui avait inspiré tant d'enthousiasme dès sa jeunesse vivait encore à Hambourg. Vers 1722, Bach se rendit comme en pèlerinage près de ce vieillard presque centenaire et il improvisa en sa présence, pendant plus d’une heure, sur le choral : Super (lamina B'ibylonis. Le vieil athlète, qui allait bientôt disparaître
de la scène du monde, s'intéressait aux destinées de la musique. Il montra à son successeur plus de confiance que les rois n'en témoignent h leurs héritiers présomptifs. 11 l’embrassa en versant des larmes : « J’ai cru, lui dit-il, que cet art allait mourir avec moi ; mais je vois que vous le faites revivre. »
L’existence nomade de Jean-Sébastien Bach se termine en 1733, époque à laquelle il est nommé, en remplacement de Külinau, directeur de musique à l’école de Saint-Thomas de Leipsick. Maître honoraire de la chapelle du duc de Weissenfels, honoré du titre de compositeur du roi de Pologne, il compta encore Frédéric II parmi ses admirateurs. On connaît la passion du vainqueurde Rosbach pourla musique, passion qui, du vivant de son père, avait failli lui coûter la vie. Devenu roi en 1740, si le jeune monarque n’eut garde de se souvenir qu'il avait jadis éci'it V Anti-Machiavel , en revanche, il resta fidèle à l’exercice d'un art qui lui avait attiré la colère paternelle, mais qui, par compensation, lui avait fourni le moyen de la supporter. Tous les soirs, une des salles du palais de Postdam était transformée en salle de concert, et le prince, flûtiste assez habile, ne dédaignait pas de faire sa partie dans un orchestre composé d’intimes. Comment le dilettante couronné n’aurait-il pas conçu le désir de voir le musicien illustre dont la réputation était répandue d’un bout à l’autre de l’Allemagne? Plus d’une fois, il avait fait écrire à Bach par Charles-Philippe-Emmanuel, l’un de ses fils, alors attaché, en qualité d’organiste, au service de la cour de Prusse. Jean-Sébastien, après avoir longtemps hésité à se rendre à l’invitation du monarque, crut enfin devoir déférer à un désir si souvent exprimé, et se mil en route en 1747, accompagné de son fils aîné, Guillnume-Friedmann. A peine Frédéric eut-il lu son nom sur la liste des étrangers arrivés à Postdam, que se tournant vers son entourage : « Messieurs, dit-il, le vieux Bach est ici. » Et sans laisser au vieillard le temps de revêtir l’habit de cour, il l’envoya chercher immédiatement. Jean-Sébastien n’eut pas de peine à enchanter son hôte par les improvisations sur le clavecin et sur l’orgue, qu’il exécuta séance tenante. Inutile de dire que la réception d'un tel visiteur avait fait contremander le concert habituel du soir et que tous se livraient sans réserve au plaisir d’entendre le maître des maîtres. En reconnaissance de l’hospitalité enthousiaste qu’il avait reçue du monarque prussien, Bach, de retour à Leipsick, lui dédia sous le titre à' Offrande musicale « Musichalischcs Opfer» une fugue à trois parties, écrite sur un thème donné par le roi, un ricercareh six parties, quelques canons et un trio pour flûte, violon et basse.
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Bach ne survécut que trois ans à l’ovation dont il avait été l'objet à Postdam. Une cécité causée par l’ardeur excessive avec laquelle il se portait au travail, attrista ses derniers jours. On se rappelle les travaux auxquels il s’était livré pendant son enfance à la clarté de la lune. Deux opérations tentées sans succès par un oculiste anglais ne firent que le rendre complètement aveugle en altérant gravement sa santé jusque-là vigoureuse. Il languit encore quelque temps et mourut le 30 juillet 1730 à l’Age de soixante-cinq ans. La fièvre inflammatoire qui l’emporta avait été précédée d’un recouvrement soudain de la vue ; les amis du malade purent se faire quelque illusion à la suite d’un si étrange phénomène. Mais, dix jours après, l’Allemagne et le monde musical avaient à pleurer la perte d’un des plus grands génies qui aient honoré l’une et l’autre.
Les hommes qui commandent l’admiration par leurs grandes facultés ne méritent pas toujours l’estime par leurs vertus privées, et le biographe est heureux, quand par hasard il rencontre, selon l’expression consacrée, l’accord d’un beau talent et d’un beau caractère. Ce dernier trait ne manqua pas à la destinée de Bach. Il fut bon père, bon époux et bon ami, comme il était bon organiste, ou, pour mieux dire, compositeur puissant et original. De deux mariages, il eut vingt enfants, et ne faillit jamais à la lourde tâche que lui imposait l’éducation d’une si nombreuse famille. On ne le voit point non plus se servir de la faveur des grands au profit de ses intérêts pécuniaires, ni s’autoriser de ses pesantes charges domestiques, pour trafiquer de son art. En suivant une autre route, en courant le monde à la manière de tant de virtuoses modernes, il eût pu devenir riche; il se contenta de l’aisance, et en vérité elle lui suffisait dès lors qu’elle lui permettait de nourrir les siens et d’exercer une noble hospitalité à l’égard des artistes et des amateurs de musique qui venaîentle visiter. Plein de modestie, sans perdre la conscience de son mérite, il n’était pas éloigné de penser que le génie est une longue patience et à ceux qui lui demandaient le secret de sa force, il n’en indiquait pas d’autre que le travail, ajoutant que tous ceux qui voudraient travailler comme lui atteindraient la même supériorité. Enfin, au jugement de Kiltel qui l’a bien connu et qui fut un de ses élèves, « c’était un très-excellent homme. » Ce mot dit tout.
Il ne faudrait pas juger absolument l’humeur de Bach dans le commerce ordinaire de la vie, sur le caractère austère et grandiose de sa musique. Ainsi que beaucoup de natures bienveillantes, il se déridait volontiers, et à l’occasion — proh pudor! — il ne se refusait même pas
le calembour. En jouant sur son nom qui en allemand signifie ruisseau et sur le mot krebs qui veut dire écrevisse, et qui était le nom d'un de ses élèves favoris, il se plaisait il dire : « Je n’ai jamais pris qu'une écrevisse dans mon ruisseau. # S'il lui arrivait de plaisanter, c’était avec finesse, mais sans malignité, et son enjouement ne blessa jamais personne.
Malgré l’immense réputation dont il jouit de son vivant, on peut dire que la gloire de Jean-Sébastien Bach est en grande partie posthume. Ses contemporains ne virent pour la plupart en lui que l’organiste habile, l'improvisateur merveilleux, le musicien savant. Si quelques artistes soupçonnaient que ces divers mérites en recouvraient un autre plus admirable, le mérite d'un compositeur de génie, le monde ne connaissait que ce qu’on livrait à son appréciation, et ici il est permis de remarquer que l'extrême simplicité de Bach, son aversion pour la vaine popularité, nuisirent pendant sa vie à l’illustration de ses ouvrages. Que de belles productions, après avoir été exécutées devant un auditoire de parents et d'amis intimes, étaient ensuite renfermées dans une armoire, sorte d'oubliette d’où elles ne sortaient plus 1 Si respectable et si élevé qu’en fût le principe, on frémit àla pensée que cette négligence de l’immortel claveciniste, ce dédain pour les fruits de son inspiration risquait de causer à la postérité un tort irréparable, en la privant d’une foule de chefs-d'œuvre. La Passion d’après l'Évangile de saint Matthieu, pour deux chœurs et deux orchestres, l une des plus vastes créations musicales qui existent, a attendu près d'un siècle avant de voir le jour, condamnée qu'elle était dès sa naissance, par l’insouciante modestie de son auteur. Nous devons beaucoup de remerciements aux fils et aux disciples de Bach, qui ont conservé en copies manuscrites, sa musique d’orgue et de clavecin. Mais combien plus considérable était l’œuvre totale du musicien ! Motets, oratorios, psaumes, cantates, concertos, sonates, symphonies : il a abordé chacun de ces genres, en laissant partout la trace de son génie. Ces partitions, qui, par leur structure profondément scientifique, autant que par les difficultés d’exécution dont elles sont remplies, étaient trop fortes pour la génération qui les vit naître, furent retrouvées dans le temps où les progrès de l'éducation musicale permettaient de les mieux apprécier. Mozart eut la gloire d’être le promoteur du grand mouvement qui se produisit en faveur du maître à la fin du dixhuitième siècle, et amena la recherche persévérante de scs œuvres inédites. Étant à Leipsick, en 1788, l’auteur de don Juan entendit à la messe un motet d’église de Bach, dont l’effet fut tel sur