PHILIDOR
Le 9 mars 1759, il débuta dans la carrière dramatique par Biaise le savetier , ouvrage représenté au théâtre de la foire Saint- Laurent. La partition est l’œuvre d’un contrc-pointiste plus habile que ne l’étaient généralement les musiciens français de cette époque. Cependant ni cet opéra, ni celui de l'ihùtre et les Plaideurs, joué le 18 septembre de la môme année, ne sont pas encore des productions d’une valeur très- sérieuse. La célébrité de Philidor, comme compositeur, date de la représentation du Soldat magicien, opéra-comique en un acte, qui fut joué au théâtre de la foire Saint-Laurent, le 14 août 1760. En faveur de la musique, le public daigna faire grâce à la pièce médiocre écrite par Anseaume. Le Jardinier et son Seigneur, dont les paroles étaient de Sedaine, suivit de près 1 e Soldat magicien. Cet opéra-comique, représenté à la foire Saint-Germain, le 18 février 1761 , est un des meilleurs de Philidor. Le duo : Un maudit lièvre, est un morceau excellent.
L’artiste obtint encore un succès incontesté avec le Maréchal-ferrant, opéra-comique en deux actes, paroles de Quêtant et Anseaume, représenté le 22 août 1761. Le public a voulu revoir plus de deux cents fois ce bel ouvrage, dont l’harmonie est traitée avec une habileté exceptionnelle , et dont les parties mélodiques sont souvent intéressantes. Nous signalerons, entre autres motifs remarquables, l’air du maréchal Marcel : Chantant à pleine gorge, dont l’accompagnement est d’un effet excellent ; un bon trio pour soprani et basse, les couplets pleins d’entrain de Claudine et de Marcel, le duo trèscomique entre le cocher La Bride et Marcel : Premièrement buvons; l’ariette pour voix de ténor, chantée par La Bride :
Quand pour le grand voyage Margot plia bagage,
le trio bouffon qui termine le premier acte, l’air du cocher : Brillant dans mon emploi, et la scène du revenant où Philidor a montré toute la souplesse de son génie.
Le 2 janvier 1764, le compositeur donna au Théâtre- Italien le Sorcier, comédie en deux actes et en prose môléc d’ariettes. La pièce, de Poinsinet, repose sur une intrigue fort naïve, mais le public de ce temps était peu exigeant en fait de combinaisons dramatiques. Tel fut son enthousiasme -pour cette amusante bagatelle qu’il demanda que les auteurs vinssent en personne sur la scène recevoir ses applaudissements. Avant eux, Voltaire seul, après la représentation de Mérope, avait été l’objet de cet excès d’honneur qui est plutôt une indignité ; car l'auteur doit montrer au public son talent et non
m LES Ml'SIClENS CÉLÉBRÉS.
sa personne. Récemment, aux Fantaisies Parisiennes, M. Martinet nous a rendu le Sorcier réduit en un acte (mars 1807). L’ouvrage n’a pas laissé que de plaire encore, après cent trois ans, parce qu’on V reconnaît toujours la partition d’un maître, quels que soient les changements survenus dans le goût public depuis un siècle.
L'année suivante Philidor ajouta un nouveau chef-d'œuvre aux précédents en faisant jouer aux Italiens Tom Joncs , comédie en trois actes, en prose, mêlée d'uriettes (27 février 1765). Il ne fallut pas moins que le mérite delà musique pour sauver d une chute complète le mauvais poème que Poinsinet avait taillé dans le roman de Fielding.
Le Jardinier de Sidon, comédie en deux actes mêlée d'ariettes (18 juillet 1768), nous transporte en pleine histoire ancienne. Le livret reproduit avec plusieurs modifications une anecdote de Quinte-Curce. Le jardinier dont il s’agit est cet Abdolonvme qu’Alexandre, après la prise de Tyr, rétablit sur le troue de Phénicie, autrefois occupé par ses ancêtres. Un pareil sujet prêtait peu à l’inspiration ordinaire du compositeur. Aussi ne l’a-t-il pas traité avec son bonheur accoutumé.
Pour en finir avec tous ces jardinages qui étaient dans le goût du temps, mentionnons, mais sans nous y arrêter, le Jardinier supposé ou Y Amant déguisé, comédie en un acte, mêlée d’ariettes, représentée aux Italiens le 2 septembre 1769. Des trois Jardiniers, celui-ci est le moins intéressant.
La plupart des ouvrages dramatiques écrits par ce musicien ingénieux sont des opéras-comiques. C’est dans ce genre que son talent a obtenu scs plus grands succès. Cependant Philidor a montré par quelques productions d’un ordre plus élevé qu’il n’était point indigne de travailler pour l'Académie royale de musique. Son début sur notre grande scène lyrique fut Ernelinde, princesse de Norwége, opéra en trois actes (24 novembre 1767), dont le sujet est emprunté à un livret italien intitulé Ricimero , mis en musique par Pergolèsc et par Jomelli. Si le poème écrit par Poinsinet est surchargé d’incidents et dépourvu d’intérêt, la partition est une des meilleures du compositeur. Le chœur : Jurons sur nos glaives sanglants, mérite d'être remarqué, ainsi que l’air de basse chanté parLarrivéc : Né dam un camp, lequel air monte jusqu’au sol, ce qui prouve en passant qu'à cette époque on écrivait très-haut pour les voix de basse. Mentionnons encore le duo d’introduction : Quoi! vous m'abandonnez, mon père! Les autres rôles ont été tenus par Legros, Gélin, M““ Larrivée. Le ballet a mis en relief le talent de Vestris, de Gardel et de M"* Guiraard.
PIlILlDOn.
Philidor donna aussi à l'opéra Bélisaire (1774) et Perse'e (27 octobre 1780), tragédie lyriquede Qiiinault réduite en trois actes parMarmontel. On a admiré dans ce dernier ouvrage de beaux chœurs et l’air de Méduse si bien chanté par M“* Durancy : J’ai perdu la beauté qui nie rendait si vaine. Toutefois l'ouvrage n'est pas resté au répertoire. On comptait éblouir les yeux à l’aide d’un décor figurant le palais de Vénus, et incrusté de diamants, dont le roi avait fait don à l’Opéra. L’effet fut médiocre, faute d'une illumination suffisante.
La dernière production de Philidor fut T/iémistocle, grand opéra en trois actes représenté à Fontainebleau devant la cour le 13 octobre 1783 et à l’Académie royale de musique le 23 mai 1 788. Après avoir défrayé l'Opéra, l’Opéra-Comique et la Comédie-Italienne pendant l'espace de vingt-six ans et produit vingt et une œuvres lyriques, l’artiste sentit se réveiller en lui plus vive que jamais sa passion pour les échecs. Dès ce moment, il ne quitta plus le café de la Régence, théâtre ordinaire de ses hauts faits, jusqu’à ce que la Révolution l’eût obligé de chercher une retraite plus tranquille. C'était en Angleterre que son habileté avait excité le plus d'enthousiasme. C'était là que son ouvrage technique sur la matière avait eu le plus d’éditions. Il n’avait jamais oublié ce pays où il avait fait une excursion nouvelle en 1777. Depuis longtemps, le Chesses-club lui servait une pension. Ce fut donc à scs bons amis britanniques qu’il alla demander un asile à la fin de 1792. Sur ces entrefaites la guerre éclata entre les deux peuples et mit obstacle à son retour. Après la paix de Caropo- Formio (1793), il crut pouvoir facilement rentrer en France; mais on avait fait de notre charmant compositeur d’opéras-comiques, du paisible joueur d’échecs un émigré; on lui avait interdit le sol de la patrie. Septuagénaire, il lui fallut faire de nombreuses démarches pour obtenir d'être rayé de la liste des émigrés. Le sauf-conduit désiré arriva enfin, mais il était trop tard. Celui qui l'avait sollicité venait d’expirer à Londres, le 31 août 1793.
Le buste de Danican Philidor a figuré à l’ancien café de lu Régence jusqu'à la reconstruction de la place du Palais-Royal en ces dernières années ; on voit encore des inscriptions en son honneur au café Procope qui va aussi disparaître bientôt.
Son nom figurera toujours sur le livre d'or de l'Opéra-Comique.