‹ Les musiciens célèbresChapitre 42 sur 153 · SALIERI · texte numérisé non relu

SALIERI

Une activité de production dévorante est aujourd’hui le trait le plus saillant de la physionomie artistique de Salieri. Ce musicien eut de

SA UE Hl.

son vivant de grands succès, et la postérité ne connaît de lui que des fragments d'une facture correcte, mais dénués de sentiment et de chaleur. Pourquoi un tel oubli, après tant de vogue? Parce que le savoir-faire d'un habile homme ne vaut pas pour la gloire définitive et durable, ce que \autla naïve simplessed’un homme de génie. Salieri a pu abuser ses contemporains ; il a pu réussir souvent à écarter les jeunes talents qui lui faisaient ombrage et conquérir par des moyens étrangers à son mérite une réputation usurpée. Ce qu’il n’a pu faire, ç’a été d'imprimer le caractère de l’immortalité à des œuvres dont il prenait tant de peine à assurer la fortune momentanée.

Antoine Salieri naquit le 19 août 1750, à Legnano en Vénétie. Il apprit de bonne heure les éléments de la musique, du violon et du clavecin. Son frère aîné, François Salieri, et l’organiste Simoni furent ses premiers maîtres. Des spéculations malheureuses ayant ruiné ses parents, et son père n’ayant pu survivre à ce désastre, il dut dès l’âge de quinze ans pourvoir à son existence. Une jolie voix de soprano, un certain talent sur le clavecin, c’était là tout ce que possédait l’enfant ainsi abandonné à ses propres forces. Mais s’étant rendu à Venise, il eut la chance de rencontrer un généreux protecteur dans un membre de la famille Mocenigo. Grâce à l’appui de ce patricien, Salieri put continuer ses études musicales en qualité de choriste attaché à la maîtrise de Saint-Marc. Après avoir étudié l’harmonie, sous la direction de Jean Peseetti et le chant sous celle de Ferdinand Pucini, il devint l’élève de Gassmann, maître de la chapelle impériale, qui était venu à Venise pour y faire représenter son opéra Achille in Sciro. Ce fut encore à Mocenigo qu’il dut d'être agréé par un tel maître. Gassmann le ramena avec lui à Vienne en 1700, et s'appliqua avec zèle à développer ses heureuses facultés, ce dont Salieri lui garda toujours, il faut bien le dire, la plus vive reconnaissance. En même temps le jeune homme apprenait d’un prêtre italien nommé Pierre Tomasi, les éléments du français et de l'allemand.

Le début du compositeur fut Le Donne letlerate, opéra bouffe représenté à Vienne pendant le carnaval de 1770. Cet ouvrage eut du succès et fut suivi de VAmore innocente (1770), de Don Chisciotto (1771), et A' Annula, opéra séria (1771). La vogue accueillit cette dernière production, où se remarquaient des mélodies pleines de charme; le public la continua à II barone di rocca antica (1772), à la liera di Venezia (1772), à la Secchia ra/nta (1772), et à la Locandiera (1773). Gassmann étant mort en 1771, la place de maître de chapelle de la cour fut donnée à l’élève qui lui avait fait tant d’honneur. L’année où

il obtint cet emploi (1773), Salieri montra tout ce qu’on pouvait attendre dosa facilité en écrivant coup sur coup deux grandes cantates avec orchestre, des concertos et un opéra bouffe en trois actes, intitulé : La Calamità de' cori.

Vers ce moment s’accomplit une révolution dans la manière du jeune rtiaitre. Bien que des applaudissements renouvelés à chaque ouvrage pussent le confirmer dans sa première direction d'idées, il subit, comme tant d’autres, l’ascendant du génie de Gluck, étudia les partitions de l’auteur d’ Orphée et se rapprocha beaucoup de son style, dans les opéras qu’il écrivit ultérieurement.

Jusque-là, le musicien, Italien de naissance, était Allemand par le succès, puisque ses ouvrages avaient été donnés au théâtre de Vienne. Un opéra qu’ou lui demanda pour l’ouverture du nouveau théâtre de la Scala, fut l’occasion qui le ramena dans sa patrie. Après avoir, en cette circonstance, fait représenter à Milan VEuropa riconosciuta , opéra sérieux en trois actes (3 août 1778), il écrivit à Venise la Scuola de’ gelosi (1778) ; à Rome, la Partenza inaspettata (1779) ; à Milan pour le théâtre Canobbiana, Il talismano (1779), et à Rome encore La Dama pastorel/a( 1780), puis il reprit lechemin de Vienneoù un maître de chapelle de la cour devait avoir fort à faire pour contenter un amateur de musique, tel que l’était Joseph 11, le successeur de Marie- Thérèse.

En 1781, Salieri fit son premier opéra sur un livret allemand. Ce fut le Ramoneur en trois actes. Cette composition précéda de quelques mois les Danaïdes, ouvrage que l’Académie royale de musique de Paris avait demandé à Gluck, mais que ce compositeur fit faire par Salieri, devenu son élève et son ami. La tâche était ardue pour un artiste qui connaissait médiocrement le français et nullement les usages de la scène française. Et puis, combien de musiciens eussent décliné l’honneur périlleux de remplacer le père d 'Orphée et d ’ Alceste t Cependant l’auteur d'/lrwiirfuse mit bravement à l’œuvre, et, la partition achevée, il se rendit à Paris pour en diriger les répétitions, nanti d’une lettre de Gluck qui le recommandait au directeur de l'Opéra. L'affiche annonça la pièce comme étant de l’auteur à qui on l’avait d’abord demandée; mais au bout de treize représentations, et lorsque l’administration, en face d’un succès incontesté, n’eut plus à redouter le désappointement du public, une lettre de Gluck parut dans les feuilles publiques, restituant à Salieri la paternitédesflanaiVfes. Ce fut ainsi, et grâce au patronage d’un maître illustre, ou plus exactement à ce subterfuge, que le compositeur italien se glissa sur notre scène. 11 est

Page 1