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RODOLPHE

La facilité n’est pas le génie, encore qu’elle l’accompagne souvent. Rodolphe Kreutzer, bien qu’il n’ait pas écrit moins de trente-cinq

opéras et ballets, n’est qu’au second rang des maîtres lyriques de son temps. Mais si cet artiste cède le pas à plus d’un compositeur, comme virtuose, il n’a été dépassé de son vivant par personne. Son talent sur le violon a fait l’admiration de tous les contemporains et les ouvrages qu’il a écrit pour cet instrument sont restés classiques.

11 naquit à Versailles, le 16 novembre 1766, dans une atmosphère diatonique, étant (ils d’un musicien de la chapelle royale. Ce fut de son père qu’il reçut les premières leçons de musique, et dès l'âge de cinq ans il annonça ce qu’il serait un jour. Le violon lui fut enseigné par Antoine Stamitz, violoniste allemand qui jouissait d'une certaine réputation. Sous la direction de ce maître, les progrès du jeune Kreutzer furent rapides. Il ignorait encore les principes de l’harmonie et de la composition que déjà, suppléant au savoir par ses dispositions naturelles, il écrivait des concertos dont l’un, exécuté à un concert spirituel, lui valut un éclatant succès. Le compositeur avait alors treize ans.

A Trianon, le précoce musicien charmait les loisirs de la reine par la pureté de son chant et son habileté de violoniste. Il se trouva bien d’avoir su se concilier sa royale protection, car à seize ans la mort inopinée de son père et de sa mère le laissa orphelin et obligé de pourvoir à la subsistance d'une famille de quatre enfants dont il était l’atné. Dans cette extrémité, la reine Marie-Antoinette vint à son secours en le faisant nommer premier .violon de la chapelle du roi, en remplacement de son père. Ainsi préservé de la misère, Kreutzer perfectionna son exécution, grâce aux moyens qu’il avait d’entendre fréquemment Violti, et tout en travaillant pour acquérir les qualités de virtuose consommé, il composait une foule d’ouvrages de musique instrumentale.

Cependant Kreutzer ne bornait pas son ambition à faire de la musique de chambre. 11 éprouvait un vif désir d’écrire pour la scène ; la difficulté était de se procurer un livret. Il commença par refaire la partition de deux anciennes pièces qui furent répétées avec la musique nouvelle, devant la cour dans la petite salle de spectacle du château de Versailles.

En 1790, l'occasion si impatiemment attendue se présenta enfin. Kreutzer, devenu premier violon au théâtre Italien, y avait fait la connaissance de Desforges qui lui confia un drame historique de Jeanne (F Arc, en trois actes.

Les biographes prétendent que la musique en fut écrite dans l’espace de quelques jours, ce qui est trop abuser de la crédulité publi-

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que. On n’écrit pas trois actes avec orchestre en quelques jours, on ne les copie même pas en moins de plusieurs semaines. Favières eut confiance à son tour dans le jeune artiste, et tous deux firent ensemble Paul et Virginie, opéra en trois actes. Cet ouvrage fut représenté aux Italiens le IÎ5 janvier 1791. Le librettiste, pour renvoyer les spectateurs satisfaits et contents, avait gâté le beau roman de Bernardin de Saint-Pierre, en substituant à la catastrophe finale un dénouementsans larmes. Mais la musique de Kreutzer, riche en airs gracieux et empreinte d’une couleur locale assez remarquable pour le temps, obtint un grand succès. La grande scène de l'Orage se distingue par une bonne harmonie, la romance dialoguée de Paul et Virginie : De ta main tu cueilles le fruit, et la chanson nègre : Quand toi s'en va de la case, ont été remarquées. C’est, à mon avis, le meilleur opéra de Kreutzer.

Lndoïska ou les Tartares , opéra-comique en trois actes, fut représentée aux Italiens le I" août de la même année. Il ne diffère pas, quant au sujet, du poëme de Fillette-Loreaux, mis en musique par Cherubini. L’auteur de Paul et Virginie réussit encore avec ce nouvel ouvrage dont l’ouverture a été populaire, et où l’on trouve un bon duo pour ténor et soprano : La douce clarté.

Le Werther de Goethe, arrangé en opéra par Dejaure, prêtait moins peut-être que les livrets précédents h l'inspiration du musicien. 11 faut au compositeur dramatique des situations pathétiques, plutôt que l’analyse détaillée des mouvements de la passion. Toutefois la partition de Werther et Charlotte (1" février 1792) fut bien accueillie. On remarqua en particulier Y invocation à la nature dont les paroles étaient dans le goût ossianique.

Kreutzer se laissait guider, dans ses ouvrages, par son inspiration. Il composait en marchant à grands pas dans sa chambre, accompagnant ses mélodies sur le violon, en même temps qu’il les chantait. Il produisit en 1792 : Le franc Breton et le Déserteur de la montagne de l/amin. On est ensuite surpris de voir l’ancien premier violon de la chapelle royale, prêter le concours de son talent à une œuvre aussi révolutionnaire que le Congrès des rois , représenté à l’Opéra en 1799 (en collaboration avec Grétry, Méhul, Dalayrac, Dcshayes, Solié, Devienne, Berton, Jadin, Trial fils, Cherubini et Blasius);le Siège de Lille et la Journée de Marathon furent donnés dans la même année ; On respire, opéra de circonstance, fut improvisé par lui après le 9 thermidor.

Kreutzer profita du traité de Campo-Formio, nouvellement signé,

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pour sc faire entendre à l’étranger. Partout, sur son passage, en Italie, en Allemagne et en Hollande, il provoqua des applaudissements enthousiastes. Lors de son retour en France, il fut nommé professeur de violon au Conservatoire. Ses ouvrages de musique instrumentale exécutés dans des concerts à l'Opéra et à Feydeau, ajoutèrent encore à sa gloire. La symphonie concertante en fa appartient à cette époque. Lorsque Rode partit pour la Russie, Kreutzer le remplaça à l'Opéra comme violon solo (1801). En 1816, il devint deuxième chef, et l’année suivante directeur de l’orchestre de ce théâtre. Il fut aussi attaché à la musique particulière de Napoléon, et à la chapelle du roi en 1815.

Les honneurs et les fonctions officielles eurent une influence malheureuse sur la direction de son talent. Au début, nous l’avons vu, harmoniste et contre-pointiste assez faihle, suppléant & la science par la richesse de son organisation. Mais une fois professeur au Conservatoire, il s'ingénia à devenir un musicien savant. Dès lors, la fraîcheur qu'on admirait autrefois dans ses partitions fit place h des combinaisons froides et décolorées. Astyanax (trois actes, 1801) inaugure la seconde manière de l'artiste. On y remarque, avec une facture plus soignée, une originalité moindre que dans Paul et Virginie et Lodoîska. Compositeur laborieux, Kreutzer écrivit une foule d’opéras, mais aucun des plus consciencieusement travaillés n'égale en coloris et en charme ces deux premiers-nés de l’inspiration libre et jeune.

Français P’ ou la Fête mystérieuse (2 actes), représenté à Feydeau le 14 mars 1807, fut reçu par le public avec cette froideur qu’un euphémisme bienveillant appelle succès «l’estime. Nous ne pouvons donner la liste entière des opéras que Kreutzer composa durant une période de vingt ans. Aucun d’ailleurs n’est resté au répertoire. Le dernier joué fut Ipsiboc (4 actes), représenté à l’Académie royale de musique le 31 mars 1824. L’auteur reçut la même année la croix de la Légion d’honneur, et passa de la direction de l’orchestre de l'Opéra à celle de toute la musique de ce spectacle, place qu’il ne garda que deux ans. Quelque temps après, le compositeur retraité voulut faire ses adieux à la salle où son nom avait été souvent prononcé au milieu des acclamations du public, mais le nouveau directeur refusa durement de monter Mathilde. A la fin de sa carrière, sc voir repoussé d’un théâtre au succès duquel on a contribué pour une si large part, c’était un affront que Kreutzer ressentit vivement. En proie dès lors à un profond chagrin , sa santé s’altéra. Après avoir langui pendant plusieurs années, il mourut le 6 juin 1831, à Genève, où on

BEllTON.

l'avait conduit, dans l’espoir que le climat de la Suisse et le traitement d’un médecin célèbre apporteraient quelque amélioration à son état. Depuis plus de dix ans, une chute avait mis Kreutzer dans l'impossibilité de jouer du violon. Comme instrumentiste, il devait plus à son sentiment qu’à l’école ; mais quoiqu’il se fût formé lui-méme, l’histoire compte peu de virtuoses qui méritent de lui être comparés.

Après les concertos de Viotti, ceux de Kreutzer sont les plus intéressants à étudier. Il a rendu aux jeunes élèves l’étude du violon agréable par l'originalité de ses idées. Son frère, Auguste Kreutzer, a été un violoniste distingué. M. Léon Kreutzer, son neveu, ne se contente pas d'ôtre un excellent musicien. Critique ardent et convaincu, il trace d'une plume vaillante les destinées de la musique de l'avenir.

BERTON

Henri Montan Berton est le deuxième rejeton d’une dynastie de compositeurs qui jeta quelque éclat sur la musique française pendant près d’un siècle. Le chef de cette famille, Pierre Montan Berton avait collaboré avec Giraud à la partition de Deuca/ion et Pyrrha , opéra en cinq actes, joué à l'Académie royale de musique, le 30 septembre I75o. Il avait eu aussi l’honneur de travailler avec Rameau et de contribuer, sous les auspices de Gluck, à une organisation mieux entendue de l’orchestre de l'Opéra, qu’il dirigea longtemps. Mais son fils éclipsa la renommée paternelle. Henri-Montan Berton naquit à Paris, le 17 septembre 1707. De bonne heure il apprit la pratique de l’art dans lequel il devait s’illustrer, et si rapides furent ses progrès qu'à quinze ans on le jugeait digne d'ôtre admis parmi les violons de notre grande scène lyrique (1782). Rey d’abord, et Sacchiui ensuile lui enseignèrent la composition. Il reçut de ces maîtres l’éducation musicale alors en vigueur et qui se composait beaucoup plus de procédés que de notions théoriques. Mais il y a des professeurs qui valent mieux que leurs leçons, et Sacchini fut un guide utile pour Berton qui

LES MUSICIENS CÉLÈBItES.

sc destinait à la musique théâtrale. L'influence de Paisiello ne fut pas non plus étrangère au développement artistique de Berton qui s’était pris d’une vive admiration pour une des plus jolies partitions de ce maître, la Frascatana.

Pressé de se produire et d’ailleurs encouragé par Sacchini, Berton, à l’âge de dix-neuf ans, fit entendre ses premiers ouvrages (1780). C’étaient des oratorios ou cantates. L’année suivante (1787), il débuta à la comédie Italienne par un opéra-comique, les Promesses de mariage. Cet essai, favorablement accueilli par le public, était d’un heureux augure. Le compositeur soutint la bonne opinion que son début avait donnée de lui en faisant représenter successivement la Dame invisible on l' Amant à l'épreuve en 1787, Cor a et les Brouilleries en 1780, les Deux Sentinelles en 1790, et enfin les Rigueurs du cloître (1790), la première œuvre qu’il ait fortement empreinte de son individualité.

Le sens de la scène est le trait distinctif du talent de Berton. Cette qualité se remarque surtout dans les opéras qu’il a écrits entre les années 1799 et 1803, notamment dans Montano et Stéphanie et le Délire qui sont ses deux principales compositions. Ponce de Léon, opéra bouffon en trois actes dont il fit les paroles et la musique, et qui fut représenté aux Italiens le 15 mars 1797, était déjà un ouvrage de mérite. Mais il fallait un violent mélodrame pour donner l’essor aux facultés scéniques du musicien. Montano et Stéphanie, opéra en trois actes, représenté à l’Opéra-Comique le 1 5 avril 1799, a pour sujet une intrigue dont la jalousie forme le nœud ; l’innocence de Stéphanie est reconnue et le traître Altamont paye de sa vie la ruse infâme qu'il a ourdie. La musique en est considérée comme la meilleure de Berton. Elle est dramatique, originale et bien conduite. Tout le monde connaît l’air du premier acte : Quand on fut toujours vertueux ; on se rappelle moins maintenant l’air : Non, il ne s’accomplira pas, et le duo : Venez, aimable Stéphanie. Voici au surpluscomment Adolphe Adam, dans ses Souvenirs d’un musicien, apprécie l’œuvre qui nous occupe : « Le titre non-seulement en est connu de tous les amateurs de théâtre, mais le succès des morceaux a survécu à la vogue de la pièce. 11 n’y a pas d’année où l’on n’entende dans les concerts, soit la magnifique ouverture qui sert de début à l'ouvrage, soit le bel air de Stéphanie : Oui, c'est demain que Chyménée, etc. »

Berton obtint un autre succès aussi la même année avec le Délire ou les Suites dé une erreur, opéra-comique en un acte, joué le 0 décembre 1799. L'action appartient plutôt au drame qu’au genre de l’opéra-

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