‹ Les musiciens célèbresChapitre 73 sur 153 · FÉTIS · texte numérisé non relu

FÉTIS

inédit, et dont l'autre intitulé : Solfèges progressifs, b vu le jour en 1827. Si utiles que fussent les travaux que nous venons de rappeler, l’auteur était alors préoccupé d’une tâche plus élevée et plus ardue, celle de compléter le système rationnel de l’harmonie laissé inachevé par Gatel. Nous laissons M. Fétis expliquer lui-môme à quel point en était la science harmonique au moment où il s’y appliqua et quels progrès il lui fît faire :

« ... Calai, préoccupé de sa fausse idée de tous les accords directs ou fondamentaux contenus dans la division d’une corde, division arbitraire... avait été conduit à classer parmi les accords naturels ou simples ceux de septième de sensible, de septième diminuée, de neuvième majeure et de neuvième mineure de la dominante, quoique son instinct lui eût fait voir que ces accords se substituent souvent & celui de la dominante et de ses dérivés. Cette anomalie provenait de ce que Catel n’avait point aperçu le mécanisme de la substitution. Fétis découvrit que ce mécanisme n’est autre que le sixième degré du mode majeur ou miDcur qui prend la place de la dominante dans les seize formes dont ces combinaisons sont susceptibles, et démontra que l’effet de ce genre de modification de l’accord naturel de septième dominante et de scs dérivés n’en change pas la destination, que l’emploi est identique, et qu’il en résulte seulement une variété d’effet pour l'oreille. I.a découverte importante de ce mécanisme de la substitution fut féconde en résultats, car elle conduisit Fétis è celle de l'origine des accords produits par la substitution du sixième degré de la gamme avec la prolongation de la tonique, et par lé on eut l’explication simple et naturelle de la formation de ces accords de septième mineure de deuxième degré, de quinte et sixte, de tierce et quarte, et de seconde et quarte, des modes majeur et mineur qui avaient donné la torture à tous les harmonistes, depuis Hameau. Ce fut encore par la loi de l 'identité de desliua'.ion que l'auteur de celle découverte en démontra la réalilé. Celle même loi lui lit trouver le mécanisme des alléralions ascendantes et descendantes des intervalles des accords, cl de leurs combinaisons avec les aulres genres de modifications, telles que la prolongation cl la substitution. En appliquant de la manière la plus générale ce principe nouveau de la combinaison des divers genres de modifications des accords naturels, Fétis fut conduit à la découverte d’une multitude d'accords nouveaux du genre appelé enharmonique, dont plusieurs ont été employés plus de quinze ans après par Hossiui cl par Mcyerbecr dans Guillaume Tell et dans Robert le Diable. »

Le livre qui renferme cette théorie, intitulé : Traité complet de la théorie et de la pratique de [ harmonie , était terminé en 1816 ; mais l'auteur, par égard pour Catel dont il était l'ami et jusqu’à un certain point le protégé, en remit ja publication à l’année 1844. 11 se borna à faire paraître, en 1824, sous le titre de Méthode élémentaire d harmonie et d accompagnement, un ouvrage de pur enseignement qui obtint un grand succès.

La rigoureuse discipline à laquelle l’éminent musicologue avait soumis ses facultés, et l'obligation qu’il s'était faite de travailler invariablement seize ou dix-huit heures par jour, expliquent comment il lui fut donne de produire cette longue série d’œuvres aussi savantes que variées. Sa biographie des musiciens, commencée dès 1800, fut continuée durant son séjour à Douai, poursuivie pendant une période de vingt ans et enfin livrée à la publicité en 1834. En môme temps, l'artiste se livrait à la composition, écrivant de nombreuses pièces instrumentales. Bientôt le désir de se faire un nom parmi les maîtres de la scène lyrique le ramena à Paris (1818), mais il réussit peu au théâtre. Des sept opéras et opéras-comiques dont il est l'auteur (1 820- 1832), aucun n’a contribué à sa réputation. La Vieille, l'Amant et le Mari, le bourgeois de Reims ont été représentés à Feydeau ; mais la gloire solide, incontestée de M. Fétis, est ailleurs.

Au nombre des ouvrages qu’il considère lui-même comme les plus sûrs fondements de cette gloire, nous devons signaler en première ligne le Traité de la fugue et du contre-point destiné à l'usage du Conservatoire ( 1 823). Le savant didaeticien était depuis 1821, professeur de composition à cette école. Son livre lui valut delapartdeCberubini les éloges les plus flatteurs et les mieux mérités. L’année suivante (1826), toujours animé du désir de propager le goût de la musique, et voyant que les intérêts de cet art n’étaient représentés par aucun organe de la presse périodique, il conçut le projet de combler cette lacune en créant la Revue musicale. 11 ne s'agissait de rien moins que de mettre le public au courant des solennités lyriques, spectacles, concerts, etc., des méthodes d'enseignement, des instruments nouveaux ou des perfectionnements apportés aux anciens, bref, de toutes les questions hautes et basses qui peuvent s'agiter dans la sphère de l’art, depuis le début d'un chanteur jusqu’à l’avénement d’une école. L’entreprise, on le voit, était immense et semblait déliasser les forces d’un seul homme. Cependant M. Fétis y suffit presque seul et, durant les huit années de son existence (1827-1833), la revue qu’il dirigeait fut en quelque sorte le Moniteur du mouvement musical, en France et en Europe. Juger au nom d’un goût sûr et éclairé les productions du présent, c’était la tâche que se proposait le journaliste ; réveiller i’admiration pour les belles productions du passé, ce fut l’ceuv rc à laquelle se voua l’organisateur des concerts historiques de 1832. Les maîtres des seizième et dix-septième siècles étaient plus loués que connus, quand l’initiative du musicien belge remit leurs œuvres en lumit re, aux applaudissements d’un public qui montra qu’on n’avait pas trop pré-

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sumé de son intelligence en le conviant h cette résurrection. Ce que Choron venait de faire pour la musique sacrée, M. Fétis le fit de son côté pour la musique dramatique, les madrigali , les canzoni , les laudi spirituali des écoles italiennes de la Renaissance; il fit entendre aussi des compositions de Roland de Lattre et d’autres maîtres flamands ; enfin il sut habilement déroger à l’austérité de ses programmes en faisant exécuter des pavanes et autres danses en usage à la cour des Valois.

En cette même année (1832), M. Fétis ouvrit un cours gratuit où il traita quelques-unes des plus hautes questions qui se rattachent à la philosophie et à l’histoire de la musique. Assurément nul n’était plus compétent que lui pour aborder de tels problèmes. Il a depuis réuni les résultats de ses études sur ce sujet dans un livre intitulé Philosophie générale de la musique. Cet ouvrage sera publié quelque jour et les générations trop jeunes pour avoir assisté aux leçons de 1832 pourront y aller chercher la doctrine du savant professeur.

Le gouvernement belge offrit alors à M. Fétis les fonctions de directeur du Conservatoire de Bruxelles et de maître de la chapelle royale. On ne pouvait faire un meilleur choix, et l’événement a prouvé depuis plus de trente ans que nos voisins ont remis les destinées de leur art national dans les mains les plus capables de les conduire. Plusieurs compositeurs belges sont redevables en partie des succès obtenus sur nos scènes lyriques aux excellentes études qu’ils ont faites au Conservatoire de Bruxelles.

Lorsque la commission impériale de l’Exposition universelle a songé à instituer des concerts historiques, son premier soin a été de faire appel au concours de celui qui avait eu, il y a trente-cinq ans, la priorité de cette idée. Le comité, chargé d’organiser ces solennités musicales, et dont l’auteur de ce livre faisait partie, tint une vingtaine de séances ; mais, pour diverses causes que je n’ai pas à faire connaître ici, les concerts historiques n’eurent point lieu. Nous avons eu personnellement l’occasion d’apprécier dans ces réunions la singulière verdeur intellectuelle et physique du laborieux musicien aujourd’hui Agé de quatre-vingt-trois ans. Au mois d’avril dernier, à peine arrivé à

Paris, il fit une chute dans son escalier et se cassa la clavicule. Cet accident, qui l’obligea à garder durant plusieurs semaines son bras maintenu dans une immobilité absolue, ne diminua en rien son activité accoutumée. Huit jour» après, M. Fétis présidait le jury des instruments de musique A l’Exposition universelle. N’est-ce pas le cas de dire <i qu’une Ame forte est maîtresse du corps qu’elle anime? »

Après tant de travaux accomplis, travaux dont nous n'avons cité dans le cours de cet article qu’une faible partie, l’éminent directeur du Conservatoire de Bruxelles a conservé assez do vigueur pour vaquer aux mulliples occupations de sa charge. Multiples, avons-nous dit : l’extrait suivant d’une lettre qu'il nous adressait au mois de mars dernier montrera que nous sommes restés en deçà de la réalité.

Bruxelles, le 1er mars iso*.

Monsieur,

Je dois vous avouer que ce n’est pas sans étonnement que j'ai vu surgir l’idée de concerts historiques pendant 1 exposition universelle, et que je m'y suis ru associé. Ces choses ne conviennent pas à la foule; elles exigent une certaine culture et le goût des choses de l'esprit et du sentiment. Je suis certainement très-flalté de l'honneur qui m'est fait, mais aussi effrayé de tout ce qui doit peser sur moi pendant quelques mois. J’ai en ce moment les affaires administratives du Conservatoire que je dirige, mon cours de composition, la direction des répétitions et concerts de cette institution, ceux de la cour, le commencement de l’impression de mon Histoire générale de la musique et la continuation de cet ouvrage. Ile plus, je n’ai pu éviter ma nomination de membre du jury pour les instruments de musique, ce qui m’obligera d’èire à Paris depuis le 1" avril jusqu <1 latin de mai. Je devrai être il Bruxelles le lor juin pour le grand concours de composition musicale dont je suis président, et pour passer les examens du Conservatoire. A la lin de ce mois je retournerai à Paris pour les concerts historiques et je reviendrai à Bruxelles au commencement d’août pour les concours du Conservatoire.

C’est trop pour un seul homme et surtout pour un vieillard de quatre-viu étirons ans. Je seconderai de mon mieux le comité des concerts historiques: je fournirai avec plaisir les choses qui ont le mieux réussi dans ceux que j’ai donnés, en 1832, lorsque l’heureuse idée de ces concerts m’est venue; mais je ne pourrai y prendre une part active de ma personne.

Il sera nécessaire d’arrêter un plan des concerts dés les premières séances du comité; de donner à chacun un objet spécial; et de les classer par ordre chronologique, ainsi que je l ai fait dans ceux que j’ai donnés. Il sera surtout nécessaire de ne pas oublier que ces séances ont pour objet unique de présenter V histoire de l'arl par ses monuments. A mon sens, tout ce qu’on voudrait y introduire dans un but de recherches archéologiques, doit en être écarté, et l’on ne devra y admettre rien qui soit de nature A mettre en relief des opinions personnelles sur les ncutnes, l’origine do l’harmonie, etc., etc. Je le répète : l 'histoire de tari par ses monuments : pas autre chose.

En dehors de l’art, il y a le citant populaire de tous les peuples de la terre, qui l’a précédé, et qui serait très-digne d’occuper une on plusieurs séances, en y faisant entendre les instruments de chaque peuple, ou de chaque race. J’y ai souvent pensé ; mais les moyens d’exécution m’ont toujours paru un obstacle qui n’aurait pu être surmonté qu'avec de grandes dépenses, et j’ai dû y renoncer.

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Nous aurons sur tout cela dos causeries qui, je l'espère, auront de l'intérêt pour nous- mêmes.

Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus sympathiques.

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