‹ Les musiciens célèbresChapitre 86 sur 153 · FRANZ · texte numérisé non relu

FRANZ

Le 9 octobre 1808, un enfant de onze ans, aux yeux effarés, à la chevelure crépue comme celle d’un nègre, vêtu d’une blouse de paysan, se présentait au concours pour l’obtention d'une place d’élève au Conservatoire de Vienne. C’étaient dans la foule des candidats des rires étouffés, des chuchotements ironiques. Chacun se demandait d'où pouvait venir ce petit rustaud ; mais la surprise fut générale quand, l'examen ayant commencé, on vit l'enfant ainsi accoutré résoudre en se jouant toutes les difficultés qui lui furent proposées et s’attirer les félicitations les plus chaleureuses de Salieri, maître de la chapelle impériale, qui présidait le jury d’admission.

Le jeune aspirant reçu ce jour-là au Conservatoire se nommait Franz Schubert.

Il était né à Vienne le 31 janvier 1797 d’une famille d'instituteurs. Cette profession était celle de son père, et elle fut également celle de ses trois frères Ignace, Ferdinand et Charles. On devine par la situation actuelle de nos maîtres d’école, ce que pouvait être en Autriche, il y a soixante-dix ans, la position d’un homme voué à la carrière pédagogique. Ces fonctions n'ont presque jamais procuré l’aisar.ce en compensation des pénibles labeurs qu’elles imposent: presque toujours au contraire la pauvreté les accompagne. C'était le cas ici ; mais dans ce logis modeste, chez tous les membres de cette humble famille régnait la passion delà musique, et il n’en fallait pas davantage pour faire oublier aux uns et aux autres les fatigues du jour et les inquiétudes du lendemain. Le soir, le père et les trois lils aînés aimaient à se délasser de leurs travaux en exécutant les trios ou quatuors de Beethoven, alors arrivé à la pleine possession de son génie. Franz, le [dus jeune, faisait sa partie dans ces concerts improvisés. Il avait reçu les premières leçons dans sa famille et auprès de Michel llolzer ; mais déjà il se distinguait autant par la justesse de son jeu que par la Gnesse de ses perceptions musicales. A dix ans, il faisait l'admiration du vieil llolzer qui s'étonnait de n’avoir rien à apprendre à un enfant dont l’instinct allait au-devant de tous les enseignements. L’année suivante, il fut admis comme soliste au chœur de l’église de Lichtcr.-

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thaï, grâce à sa belle voix de soprano. Nous avons vu plus haut comment il fit son entrée au Conservatoire : disons aussi qu’il ne tarda pas à figurer comme violoniste à l’orchestre de cette école et que même il lui arriva plus d'une fois de le diriger en l’absence du chef. Schubert s’exerç lit déjà clandestinement à la composition ; mais, trop pauvre pour se procurer du papier réglé, il n’eût pu noter ses précoces inspirations musicales, sans l’assistance de son ami Joseph de Spaun qui fut plus tard un de ses protecteurs les plus fidèles. Ce détail nous donne une idée des privations que subissait dès cette époque le jeune artiste. En voici un nouveau témoignage : c’est une lettre qu’il écrit à un de ses frères :

« Laisse-moi bien vite le dire ce que j’ai sur le cœur. Je vais droit au but, car « je bais les préambules. J'ai longuement réfléchi sur ma position ; — à tout « prendre, elle est bonne, mais elle pourrait supporter quelques améliorations. « Tu sais, par expérience, combien il serait doux de manger un pain blanc cl u quelques pommes entre un médiocre dîner et un maigre souper. Ce désir u devient en moi de plus en plus impérieux ; les quelques groschen que je te- « nais de mon père sont épuisés : que vais-je devenir?

« Il n'y a pis de honte à demander, dit saint Mathieu, chapitre u, verset 4 ; — « pourrais-tu me faire obtenir une couple de kreutzers? Ilicn ne pourrait me « rendre plus heureux et égayer davantage ma pauvre cellule. L’apôtre saint « Mathieu dit encore : Que cc'ui gui a deux robes en donne une aux pt livres. — « Médite ces paroles, prête l’oreille à qui t’implore et souvicns-loi de Ion uf- « feclionné, suppliant et pauvre frère.

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Schubert étudiait l’harmonie avec Rueziezka, organiste de la cour, et l'art d’écrire avec Salieri. Mais celui-ci voulant quelquefois lui faire mettre en musique des paroles italiennes, de vives discussions éclataient entre le maître et l’élève dont l’entêtement patriotique ne pouvait souffrir qu’on traitât la langue allemande de langue barbare. Franz ne quitta le Conservatoire qu’en 1813 au moment où sa voix, commençant à muer, le rendit impropre au service de choriste de la chapelle impériale. Revenu dans la maison paternelle, il dut accepter les fonctions d’aide -instituteur pour échapper au métier des armes, et, durant trois ans, il ne put donner à la musique que les rares intervalles de repos laissés par ces fastidieuses occupations. Pour cette organisation fine, délicate, nerveuse, et d’une impressionnabilité excessive, renseignement était un supplice. Railleurs le foyer domestique lui-même avait perdu de son charme depuis qu’une étrangère y avait ôté installée. Le père de Schubert, devenu veuf en 1813, n’avait | as tardé à se remarier ; la mort de sa mère était une perte

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SCHUBERT

cruelle pour l'âme aimante et tendre de Franz. Quel (pie pût être son a\enir, et bien qu’il ne se dissimulât point les souffrances qui attendent le talent pauvre et inconnu, sa résolution fut bientôt prise. 11 quitta la maison paternelle pour se livrer exclusivement à la culture de l’art musical. Depuis ce temps, jusqu'il son dernier soupir, Schubert partagea sa vie entre le travail et les douceurs de l'amitié. 11 ne visita jamais les pays étrangers où il n’a obtenu qu'une réputation posthume. Ses seuls voyages se bornaient à parcourir la haute Autriche avec son ami le chanteur Vogl ; tous deux, à la manière des Mmnesinger ■ d’autrefois, visitaient les villes et les campagnes, accueillis et fûtes partout comme des hôtes, grâce aux Lieder de l’un et à la belle voix de l’autre. Ce fut un bonheur pour le jeune compositeur que sa liaison avec Vogl, alors dans tout l’éclat du succès. Ce viituose ne contribua pas peu à répandre et à faire connaître dans le monde aristocratique de Vienne les mélodies de son ami. Celui-ci, doux, simple, sans ambition et sans désirs, vivant exclusivement pour l’art et s'abandonnant sans réserve â son sentiment très-vif de la nature, manqua jusqu’à la fin do l’habileté nécessaire pour changer son papier de musique en billets de banque. Avec lui les éditeurs avaient beau jeu ; mais que lui importait? N'avait-il pas une source inépuisable de jouissances dans sa vive imagination, dans le sentiment des beautés du monde extérieur, dans les transports que lui faisaient éprouver les œuvres de Haydn, de Mozart, de Beethoven, enfin dans le commerce de quelques esprits d'élite qui savaient le comprendre et l’apprécier ? Que lui eût fait un peu plus ou un peu moins de bienêtre? 11 chantait, et il était heureux.

Si nous nous étendons sur le caractère de Schubert, c’est parce qu’ici l'étude psychologique ne peut qu'aider à l’étude musicale. Aucun artiste n’a plus que lui vécu son œuvre. Le compositeur viennois pouvait dire : «Mes Lieder , c'est moi. » Et quelle noble et touchante image ils nous présentent de leur auteur 1 Comme ils nous le montrent avec sa mélancolie douce, légèrement imprégnée de mysticisme ! Sans manquer de respect au génie de Gœthe et de Schiller, on peut dire que ce fut une bonne fortune pour leurs poésies que d’avoir été adaptées à des mélodies pleines de force et d'un si grand caractère. Gœthe et Schiller pouvaient s’en passer, il est vrai ; mais n’est-cc pas Schubert qui a sauvé de l’oubli le nom de Mayrhofer, son ami, que nous ne connaîtrions guère aujourd'hui s’il n’avait été le parolier du grand musicien?

. Combien il est regrettable qu'un artiste si bien doué soit mort si

prématurément! Mais l’exaltation extraordinaire dans laquelle le mettait son travail usa rapidement une constitution que la nature avait faite robuste. Il fut, à la lettre, tué par l’inspiration. Cette fiction dans laquelle les poètes nous ont représenté l’homme de génie attaché comme Mazeppa sur un cheval indompté qui l’entraîne d’une course furieuse à travers ravins et précipices, cette fiction n’est qu’une vérité en ce qui concerne l'infortuné Schubert mort à trente et un ans de la lièvre qui lui avait fait produire ses chefs-d’œuvre. Dès 1824, une lettre adressée à son ami Kupehvieser nous apprend qu'il souffrait déjà du mal dont quatre ans plus tard il allait être victime. Nous citerons un passage qui montre comment, sous l'influence de la maladie, sa mélancolie faisait place à une sombre tristesse. On pourrait le rapprocher de certaines lignes du testament écrit par Beethoven en 1802 :

o Figure-toi un homme dont la santé ne se refera jamais, et qui, par le chc- » grin que cela lui cause, empire lu chose au lieu de l'améliorer; figure-toi « un homme, dis je, dont les plus brillantes espérances sont tournées A rien, » à qui l'amour et l’amitié ne donnent q ic des chagrins, étiez l 'quel l’enlhou- « siasme (tout au moins celui qui vous soutient et vous exalte) et le sens du « beau menacent de s'évanouir, et demande-toi si cet homme n’csl pas mal- « heureux et misérable ? Mon et rr i ■>/ Int </, la paix m'a fai, je ne la trouverai a lilas jamais , voilà ce que chaque jour je puis dire ; car chaque soir, j'espère « que mon sommeil n’atira pas de réveil et chique malin m'apporte en pré- « sent les soucis de la veille. »

Il disait vrai : sa santé ne sc refit jamais. Cependant, au milieu de ses souffrances physiques, il travaillait avec un redoublement d'activité comme s’il eût voulu engager une lutte de vitesse avec la mort dont il sentait déjà la froide approche. Mais celle recrudescence de production acheva d’épuiser ses forces. Le 19 novembre 1828 il expira dans les bras de son frère Ferdinand. Beethoven l'avait précédé d'un an dans la tombe. Sur son désir, Schubert fut inhumé dans le cimetière de Wabring à cûtè de l’endroit où reposaient les restes du compositeur qu’il admirait le plus.

Schubert mourut si pauvre qu’il fallut donner deux ccneerts pour payer les frais de ses obsèques et l'érection de son monument funèbre.

Maintenant veut-on savoir ce que le grand Beethoven pensait de notre musicien : Schindler va nous l’apprendre. Lors de la maladie qui devait emporter Beethoven après cinq mois de souffrances, son activité habituelle ne pouvant plus se satisfaire, il fallait lui trouver des distractions en rapport avec son génie et ses goûts. On lui pré—

SCIIIBEUT.

senta un jour line collection d’environ soixante liedcr de Schubert, presque tous en manuscrit. Ce fut pour lui une grande distraction. 11 connut et apprécia le talent de Schubert qu’il prit dès lors en haute estime.

« Le grand maître qui, jusqu’alors, en connaissait cinq à peine, s’étonnait de leur quantité, et ne voulait pas croire que Schubert, jusqu’à ce moment (février 1827), en eût écrit à peu près cinq cents. Non-seulement leur nombre, mais encore leur valeur, le frappaient d’admiration. Pendant bien des jours, il ne put s’en arracher : il restait des heures entières à méditer Iphigénie , Violette , les liedcr de Midler. « Vraiment, disait-il, il y a en ce Schubert une étincelle divine! comme j’aurais aimé à mettre ces poèmes en musique 1 » — Il admirait le travail original de Schubert, et ne comprenait pas comment il avait pu travailler sur de si longs poèmes, longs comme dix poèmes ordinaires. Schubert en a traité une centaine, en effet, qui, non-seulement sont de caractère purement lyrique, mais renferment encore des ballades très-développées, des scènes dialoguées et assez dramatiques pour tenir leur place dans de grands opéras. — Qu’aurait dit le maître, s’il avait pu connaître les scènes d 'Ossian,C Otage , /’ Elysée, le Plonger et d’autres qui ont paru depuis? Bref, Beethoven conçut tant d’estime pour le talent de Schubert, qu’il voulait voir ses opéras, sa musique de piano; mais sa maladie fit tant de progrès qu’il ne put réaliser ce vœu. 11 prophétisait que cet artiste ferait un jour grand bruit dans le monde, et regrettait de ne l’avoir pas connu plus tôt. »

Dans l’intéressant travail qu’il a consacré à F. Schubert, M. Barbedette public la correspondance du compositeur. Nous en donnerons quelques extraits. On y trouve à chaque ligne les traces de sa profonde sensibilité et de la générosité de son cœur. Le poète Mayrhofer, l’un de ses collaborateurs, trace ainsi son portrait :

« L’amour de l’art, la société de ses amis, étaient pour lui de précieuses consolations dans son existence gênée. En 1819, un peu plus d'aisance se fit dans sa vie par suite de la protection d’un homme généreux, qu’on pourrait appeler son second père (le comte de Spaun). Le Roi des aulnes parut. Cette composition n’excita pas tout d’abord l’admiration qu’elle méritait et resta longtemps dans l’oubli.

« Que de fois le vis-je tomber dans mes bras, sombre et découragé, harcelé par la pauvreté et déjà hanté par la maladie ! Il n’avait pas d’énergie, il ignorait le monde, il se démunissait inconsidérément de ses œuvres ; il ne savait pas en tirer parti.

LES Mt’SICIENS CÉLÈBRES.

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