‹ Les musiciens célèbresChapitre 87 sur 153 · GU · texte numérisé non relu

GU

« Dans le temps où il faillit être maître d'école, il avait fait placer, dans une chambre étroite de la maison de son père, un méchant piano. J'avais été bien souvent le trouver : que de fois n’avais-je pas prophétisé à son père la gloire future de l’enfant 1

« Quelle émotion s’empara de moi lorsque, en novembre 1828, je revins dans cette maison pour suivre son corps et chanter sur lui le Requiem de l’éternité 1

« Les hasards de la vie m’ont, depuis, porté ailleurs, mais le passé ne perd jamais ses droits. Je n’oublierai jamais les temps heureux de notre cohabitation. Notre liaison fut d'autant plus étroite que nos caractères différaient et se complétaient mutuellement. J’étais sombre et attristé ; lui, était d’une humeur douce et gaie. C'était pour moi un génie bienfaisant qui me guidait dans la vie au son de scs mélodies divines.

« 11 était modeste, bon, sincère an delà des bornes de la prudence ; sa franchise était tout aimable, et, comme dit le poète :

» Les portes de son cœur étaient toujours ouvertes. »

« Quand sa lâche quotidienne était achevée, comme il était heureux, cheminant avec ses amis ! Il aimait la nature et se retrempait en elle comme tous les hommes bons. Il fut un fils tendre, un frère dévoué, un véritable ami pour ses amis; il était bienveillant, généreux, aimé et apprécié de tous ceux qui l'approchaient. Sa vie privée était honorable et digne. »

Schubert avait un esprit très-cultivé ; il était poète, et il a composé les paroles de plusieurs de scs lieder.

a Cher Ferdinand, écrivait-il à son frère le 18 juillet 1 824, je vois que mon souvenir vit toujours parmi vous, et j'en suis bien heureux, vousavez versé des larmes lorsque je vous ai quittés ; vousôtes inquiets de ma destinée. Je m’empresse de te rassurer, toi, mon ami le plus cher, lie à toutes les libres de mon cœur. Sans doute, ils ne sont plus ces temps heureux de mon enfance. J’ai fait l'expérience d'une vie plus austère cl plus rude ; mais, Dieu soit loué, je m’efforce de l’embellir par la fantaisie. On croit généralement que le bonheur dépend du lieu où l'on fut heureux une fois, tandis qu'il est en nous et n’est, par cela, qu’une illusion. »

Telle était l'idée que Fr. Schubert se faisait du bonheur. Saisissons au passage quelques circonstances relatives à l'existence musicale de l'artiste :

SCHUBERT

Sleyer, le 25 juillet I $2.'i .

« Très-chers parents, soyez sans inquiétudes, ma santé e:?t excellente. Je suis parti de Stever pour me rendre à Gmunden, dont les environs sont célestes. Les habitants sont pour moi d’une extrême bienveillance; nous faisons beaucoup de musique ; mes lieder sur la Dame du Lie , de Walter Scott, plaisent généralement. J’ai chanté \'Ave Maria (Jung Frau), qui a saisi tout le monde par son caractère religieux... Je ne cherche jamais le sentiment de parti pris. S’il apparaît dans mes œuvres, c’est qu’il s’est imposé à moi et que j’ai été vaincu par lui. J’estime que le vrai sentiment doit être naturel... Je voudrais bien publier mes liederde Walter Scott ; le nom de cet auteur célèbre pourrait piquer la curiosité ; l’addition d’un texte anglais pourrait aussi me faire connaître en Angleterre ; mais, doiton attendre quelque chose d’honnéte des éditeurs de musique? Les artistes ne sont-ils pas les esclaves de ces misérables tronquants ?

« Ce que vous me dites de Sideika me fait plaisir. Je suis heureux que cette mélodie ait réussi. Vous savez cependant que je ne déteste pas la critique. Je l’ai toujours en vue, afin de savoir si je n’ai pas encore quelque chose à apprendre.

«Je trouve partout mes compositions répandues dans la haute Autriche ; à Kremsmünster, j’ai joué ma nouvelle sonate à quatre mains avec un brave pianiste de l’endroit. Quelques-uns m’ont assuré que, sous mes doigts, les touches semblaient des voix qui chantent ; si cela était, comme je serais heureux ! Je ne puis souffrir le maudit tapotage propre aux pianistes ; il ne satisfait ni l’oreille ni le cœur. Après être venu passer quelques jours <\ Stever , je compte visiter Gastein, Salzburg. 11 fait une chaleur intolérable, mais ce voyage me réjouit extraordinairement, parce que j’apprends à connaître un charmant pays.

« Ce pauvre U... n’est pas encore délivré 1 — avoir été soixante-dixsept fois malade, avoir échappé neuf fois à la mort, et tant tenir à la vie! Ah ! s’il voyait comme moi ces belles forêts, ces beaux lacs dont l’aspect nous confond d’admiration, il ne priserait pas notre petite vie humaine au point de ne pas considérer comme un grand bonheur d’être confié de nouveau à celte terre qu’une puissance inconcevable pousse toujours à une vie éternellement nouvelle !... »

Ici le bon Franz semble croire à une sorte de métempsycose. Nous le prenons en flagrant délit de panthéisme allemand, lisez pathos. Nous avons vu que Mozart aussi tenait peu à la vie, mais qu’il en

donnait des raisons d’un ordre plus élevé. Il sut mourir même avec plus de résignation que Schubert, disant au médecin la veille de sa mort : « Hélas 1 docteur, c’est ma ün ! » età son frère Ferdinand : a Que va-t-il devenir de moi? »

Voici un récit de voyage plus raisonnable :

12 septembre 1823.

« Cher frère, tu m’avais demandé un récit détaillé de notre voyage à Salzburg et à Gastein. J'aurais pu te racconter cet incident à mon retour à Vienne. Cependant, puisque tu le désires, je vais, malgré mon inhabileté à décrire, t’envoyer un récit que je pourrai compléter ensuite oralement, mais qui ne te donnera qu’une idée affaiblie des magnifiques tableaux qui se sont déroulés sous mes yeux.

« Nous avons quitté Steyer vers la moitié d'août pour aller à Kremsmünster, que je connaissais déjà, mais dont la situation est si belle que je ne puis m'empêcher d’en parler encore. Figure-toi une admirable vqlléc interrompue par quelques minces collines. Brusquement, sur la droite, se dresse une montagne assez élevée, et, à son sommet, un spacieux couvent qui domine tout le pays. Une haute tour, qui sert d’observatoire, ajoute à la grandeur du tableau. Nous lûmes reçus à bras omerts, surtout par M. Vogl, qui est très-connu ici. Nous ne nous arrêtâmes qu’un instant, et nous continuâmes notre route vers Voklabruck, où nous arrivâmes le soir. C'est un triste nid ! Les autres jours nous allâmes par Strasswalchen et Fraukenmarkt, à Neumarkt, où nous dînâmes. Ces localités, qui appartiennent au pays de Salzburg, sont remarquables par l’architecture singulière des maisons, entièrement construites eu bois. Tout est en bois ; la vaisselle, en bois, est appendue au dehors sur des dressoirs en bois que protègent des cloisons en bois. On voit, à toutes les maisons, des cibles criblées de trous que l’on conserve comme des trophées de victoire depuis les temps les plus reculés ; on en trouve fréquemment qui datent de 1600 et même de liîOO.

a De Neumarkt, qui est le dernier relais de poste avant Salzburg, on aperçoit le sommet des montagnes, déjà couvert de neige. A une lieue plus loin, le pays est d’une beauté vraiment magique ; le lac de Valler déploie ses ondes bleues et anime le paysage d’une manière admirable. On descend toujours en se rapprochant de Salzburg : les montagnes deviennent de plus en plus hautes, notamment l’Untersberg, qui atteint des proportions fabuleuses; les villages conservent

SCniBEUT.

les traces d'une antique splendeur. Dans les plus pauvres maisons de paysans, on trouve des montants de fenêtre et de porte en marbre et môme des escaliers de marbre rouge.

« Bientôt le soleil se couche ; nous voyons les nuages glisser, comme les esprits des nuées, le long des noires montagnes, s’accumuler aux flancs de l’IIntersberg, le sillonner de leurs masses grises, et s’élever peu à peu jusqu’il son sommet en décrivant autour de lui des spirales.

« La vallée est couverte de châteaux, de cloîtres, de fermes ; les donjons, les palais se montrent à nos veux enthousiasmés. Le Capucinberg élève, perpendiculairement à la route, ses monstrueux versants ; rUntersberg nous écrase de sa masse effrayante : nous approchons de la célébré résidence des anciens électeurs. Les fortifications sont en pierre de taille : les portes, par leurs inscriptions, attestent la puissance aujourd’hui évanouie du clergé. Les maisons sont hautes de cinq ou six étages, les rues larges. — Devant la maison, bizarrement ornée, de Paracelse, passent les ondes noires, troublées et tumultueuses du Salzach.

« Le spectacle de lu ville m’attrista ; le temps était gris et assombrissait encore les anciens monuments déjà assombris par les siècles. La forteresse, bâtie sur la plus haute cime du Mûncliberg, domine de ses feux la ville tout entière... Bientôt il plut à torrents, et nous dûmes nous mettre à couvert.

« Nous fûmes accueillis très-amicalement par le comte de Platz, président du tribunal, ami de Vogl. Y’ogi chanta plusieurs Iieder de moi, entre autres l’.loe Maria , qui émut vivement l'assemblée. La façon de chanter de Vogl et ma manière de l’accompagner, notre entente si parfaite que nous semblions ne faire qu’un, paraissaient à ces braves gens quelque chose de nouveau, d’inouï.

« Le jour suivant, nous fîmes l’ascension du Münchbcrg, d'où l'on embrasse la vue générale de la ville. Je fus étonné de la quantité de monuments, palais et églises, qu’elle renferme ; toutefois, elle ne contient que peu d’habitants. Si quelques maisons renferment deux ou trois familles, d’autres, en revanche, sont vides.

« Sur la place, qui est grande et belle, l’herbe croit entre les pierres. La cathédrale est un merveilleux monument, bâti, en petit, sur le modèle de Saint-Pierre de Iloine. L’église est en forme de croix. A l’entrée sont les statues colossales des douze apôtres. La voûte est soutenue par de nombreux piliers de marbre ; elle est ornée des portraits des électeurs, et vraiment belle dans toutes ses

parties. La lumière descend de la coupole, et répand dans tout l'édifice une clarté extraordinaire. L’église est flanquée de quatre énormes cours dont chacune ferait une grande place ; au milieu de la plus vaste est une source jaillissante que l’on a entourée de figures belles et hardies.

« Nous \isiti\mes le cloître Saint-Pierre, où a résidé Michel Haydn. L’église est encore très-belle ; sur une petite place, on voit, comme tu le sais, le monument de ce musicien ; il est situé dans un angle, décoré de médaillons un peu enfantins et surmonté d’une urne. « Hon Haydn, ce monument semble refléter ton génie pur et paisible. S'il ne m'est pas donné d'avoir ton calme et ta limpidité, nul plus que moi ne te vénère 1 » Une larme douloureuse coula de mes yeux, cl je m'éloignai.

« Après diner, nous gravîmes le Nonnenberg, d’où nous aperçûmes la vallée de Salzburg ; il est presque impossible de décrire la beauté de cette vallée. Figure-toi un jardin de plusieurs milles de tour, dans lequel s’élèvent des myriades de châteaux, de propriétés, perdus dans la verdure des arbres, — un fleuve qui serpente de la façon la plus variée, des prés et des champs qui forment des tapis revêtus des plus belles couleurs, des massifs admirables, des allées interminables d’arbres énormes, le tout fermé à perte de vue par de hautes montagnes qui semblent les gardiens de cette merveilleuse vallée.

« .Nous partîmes de Salzburg par le plus beau jour du monde. LUntersberg, doré par le soleil, semblait recevoir les hommages des autres montagnes : nous descendîmes dans la vallée. C'était le paradis, avec cette différence toutefois que nous étions commodément assis dans une élégante voiture, commodité ignorée d'Adam et d'Eve ; à la place de bétes fauves, nous rencontrions à chaque pas de ravissants v isages de jeunes filles.

« Nous avions hâte d’arriver à Gastein ; à mesure que nous avancions, la vallée se resserrait entre deux montagnes formant à droite et à gauche comme des cloisons gigantesques qui nous séparaient du reste du monde. Nous commençâmes à gravir un chemin taillé sur le flanc d’une des montagnes. Le torrent grondait au-dessous de nous avec un effroyable murmure, et marquait, par une raie blanche à peine perceptible, le fond de l'abîme sur lequel nous étions suspendus. C’était un spectacle à glacer d’effroi. Devant nous, les deux parois semblaient se rejoindre à distance et fermer l’horizon.

« Au sein de cette épouvantable nature, l’homme a su trouver le moyen de déployer son atroce bestialité. C'est là que les bavarois d'un

SCHUBERT

côté du Salzach, les Tyroliens de l’autre, cachés dans des cavernes, so guettaient mutuellement pour empêcher le passage d’une rive à l’autre. Des balles, tirées par des mains in\ isibles, frappaient impitoyablement les malheureux qui tentaient de franchir la vallée ; leurs corps roulaient dans l’abtme, accompagnés par les imprécations infernales des meurtriers.

« Pour l’expiation de tant de crimes, on a dressé du côté de la Bavière une chapelle, du côté du Tyrol, un crucifix de pierre rouge. « 0 Christ 1 ils t’ont placé là afin que, de tes yeux, tu puisses voir le théâtre de ces scènes atroces. A toi, la victime la plus pure de la perversité des hommes, les hommes ont semblé dire : Vois comme d’un pied téméraire nous avons foulé le sol de la création, comme d’un cœur léger nous avons répandu le sang de notre semblable ! »

« Détournons les yeux de ces tristes spectacles; aussi bien, nous touchons à la fin de ce sinistre tableau. Au moment où le ravin semble se fermer, la route tourne brusquement ; on est suspendu sur un espace d’une toise environ au-dessus du Salzach déchaîné. On contourne la montagne, l’horizon s’élargit, la lumière nous inonde; nous descendons par une issue plus large, nous respirons enfin.

« A midi nous étions à Verffen, et, du haut de la tour, notre vue s'étendait jusqu’à Gastein, le but de notre voyage... »

Bien qu’il ait été enlevé dans la force de l'âge, Schubert n’en a pas moins laissé un très-grand nombre d’ouvrages. La liste complète de ce qu’il a écrit comprend à peu près tous les genres : musique dramatique, musique d’Église, symphonies, sonates, valses, quatuors, etc. Mais où il a fait preuve de la plus haute originalité c'est dans seslieder. On en compte environ six cents divisés en plusieurs cycles, tels que la Belle Meunière, les IÂeder de voyage, les Chants ossianigues, les Poésies de Walter Scott, le Voyage d’hiver (1827-1828) elles Chants du Cygne. 11 y a là d'admirables mélodies qui éveillent l’idée d’un rapprochement avec les toiles d’Ary Scheffer, si bien nommé le Peintre des âmes. L’effet est le même pour quiconque a vu Faust et Marguerite, Mignon regrettant la patrie, Françoise de Rimini, et pour quiconque a entendu l’Ane Maria, l' Adieu, le Chant du Cygne, la Jeune Mère, Marguerite, les Plaintes de la jeune fille, t Eloge des larmes, le Roi des Aulnes ou la Jeune Religieuse.

Schubert fut moins heureux au théâtre, peut-être parce que sa musique, où circule si abondamment le souffle dramatique, avait une allure trop libre pour s’accommoder au cadre étroit de la scène. Il

so

vint d'ailleurs à un moment où l’engouement pour le style italien avait fait affermer les théâtres de Vienne à l'imprésario Barbaja. Kossini jouissait alors d’une vogue qui faisait tort aux compositeurs allemands. Des quinze opéras de Schubert, aucun ne fut représenté de son vivant, à l’exception de la Harpe enchantée (21 août 1820), et de Rosemonde, jouée le 20 décembre 1823, mais qui, malgré les beautés de la partition, ne put se soutenir à cause de l’extrême faiblesse du livret. Parmi les autres ouvrages lyriques du maître viennois, nous citerons encore la Guerre domestique, opérette en un acte, représentée à Francfort en septembre 1801 , Alfonso et Est relia (3 actes), donné le 24 juin 1 834, à Weimar, et Fierabras , grand opéra héroïco-rotnan tique, qui passe pour le chef-d’œuvre dramatique de Schubert quoiqu'il n'ait jamais été mis à la scène.

Sa musique d’Église jouit encore à Vienne d’une grande réputation. On y exécute les messes en fa et en sol, le grand hymne à huit voix d’hommes, avec piano ou instruments à vent. Il a écrit six messes, deux Stabat, diverses antiennes et offertoires et le grand Alléluia de Klopstock. 11 est l’auteur de huit symphonies, dont la plus importante, celle en ut majeur, fut exécutée en 183!) à Leipsick, sous la direction de Mendeissohn, et d’après les indications de Schumann : elle obtint un succès d’enthousiasme. On a publié aussi plusieurs quatuors, un quintette et un ottetto. La musique que Schubert a composée pour le piano est traitée dans la forme symphonique avec une grande recherche d’harmonie, et rappelle la manière de Beethoven. Ce sont ics pièces à quatre mains, la fantaisie et le divertissement hongrois dédiés à la comtesse Esterhazy, où brillent les qualités les plus saillantes. Plusieurs compositions chorales de Schubert sont devenues populaires en Allemagne.

Quand on pense qu'aux œuvres importantes que nous venons d'indiquer, Schubert a ajouté près de six cents mélodies dans l'espace d’une douzaine d'années, on est confondu d’étonnement. Une telle facilité tient du prodige. Attiré naturellement par les génies de Goethe et de Schiller, il mit en musique la plus grande partie de leurs poésies détachées. 11 affectionnait aussi les poëmes gaéliques, ceux de Walter Scott. Müller, Mayrhofer, Schober furent ses collaborateurs assidus. Doué d’une impressionnabilité très-intense, il recevait comme le contre-coup de tout ce qu’il lisait, de ce qui se passait devant lui, des paysages changeants qui se succédaient à ses regards dans ses excursions, et il trouvait immédiatement en musique la note correspondante, dans toute sa force et saisissante de vérité.

SCI! l'UE RT.

Nul n’a poussé plus loin l’adaptation de l’art des sons aux sentiments les plus délicats de l’âme humaine. C’est le poëte de la musique; à côté de lui les autres compositeurs semblent avoir écrit en prose. Il réunit en lui la sensibilité profonde et élevée de l'auteur des Méditations à l’originalité sombre, au coloris romantique de Victor Hugo. L’imagination n’est jamais isolée dans ses œuvres ; elle est toujours accompagnée du sentiment. Toutefois ce sentiment ne se partage pas, ne s’affaiblit pas en s’adressant aux autres; il n’y a pas d'action dramatique dans l’œuvre de Schubert. Lecteur parle et n’attend pas de réponse, n’en demande pas. Il se complaît dans les émotions qu'il ressent, soit qu’il se replie sur lui-même, soit qu'il se dilate avec la plus grande expansion. Il jouit en égoïste du plaisir de savourer ses joies ou ses peines, mais bien plutôt ses peines. C’est bien à ce point qu’arrivent le plus souvent les âmes ardentes et tendres qui se sont éprises avec passion du spectacle de la nature, des promenades solitaires au bord des lacs ou sur les cimes des rochers. Le bruit des roseaux invite aux rêves et aux soupirs mélancoliques; l'air pur des montagnes emplit les poumons et ne leur laisse plus de battements pour les affections vulgaires.

Par l'union intime de son inspiration musicale avec les sentiments les plus profonds de l’âme, Schubert n’est pas seulement un des plus grands musiciens de l’Allemagne ; il est l’interprète mélodieux et üdèle de toutes les souffrances de l’humanité. La félicité même à laquelle il s'abandonne dans la barcarolte, la sérénade, a quelque chose de sérieux et de mélancolique. On sent que ceux qui les chantent sont les mêmes personnages qui, dans d’autres circonstances de leur vie, chanteront aussi l’At c Maria , la Jeune Mère, peut-être Marguerite et certainement Y Adieu. Schubert, est le chantre de la douleur.

H.li

Page 1