MERCADANTE
Le compositeur dont nous allons esquisser les travaux est un de ceux qui depuis un demi-siècle ont le plus rempli l'Italie de leur nom et de leurs œuvres. Mercadante (Saverio) naquit à Altamura, dans la province de Bari en 1797. A douze ans, il entra au collège royal de musique de San-Sebastiano, à Naples, que dirigeait Zingarelli, dont il devint bientôt l’élève favori. 11 y apprit le violon et la flûte, acquit un certain talent de virtuose et publia de bonne heure à Naples de nombreuses compositions pour ces deux instruments; il devint premier violon et chef d’orchestre au Conservatoire. On rapporte qu’il en fut chassé par Zingarelli pour s’étrc laissé surprendre mettant en partition des quatuors de Mozart ; c’est une historiette dénuée de fondement. Obligé de travailler pour vivre et d'apporter à son travail plus de précipitation que de soin, il écrivit en 1818 pour le théâtre del Fondo une cantate, et en 1819 pour le théâtre San Carlo l’opéra de V Apoleosi d'Ercole ; la même année, pourleTeatro Nuovo, l’opéra bufl'a de Violenta e Coslansa , et en 1820, de nouveau pour San Carlo, Anacreonte in Samo. Son succès croissant à chaque œuvre, il vit s’ouvrir devant lui toutes les scènes de l'Italie.
Appelé à Rome en cette môme année 1 820, il y remporta deux nouveaux succès avec l’opéra buffa d 'Il Geloso raveduto, au théâtre de Valle, et l’opéra séria de Scipione in Cartagine au théâtre Argentins. En 1821 il se rendit à Bologne, mais il y vit accueillir froidement sa Maria Stuarda. Il n’en fut pas de même à Milan où Elisa e Claudio, la meilleure jusqu’alors de ses partitions, le lit mettre un moment par des admirateurs trop enthousiastes sur le même rang que Rossini.
Il est vrai que le duo Se un istante est d’un effet brillant; la mélodie de l’andante est gracieuse et la strette entraînante, mais on ne saurait comparer ce morceau avec aucun duo de Rossini. Après ce court triomphe, Mercadante éprouva coup sur coup des revers. Andronico tomba au théâtre de la Fenicc à Venise, au carnaval de 1822, ainsi q \ï Adel erf Emerico , opéra demi-seria, et Amleto, opéra séria, tous deux à Milan, ce dernier pendant l’automne. Alfonso ed Elisa
MERCAIUNTE.
ne réussit guère plus à Mantoue au printemps de 1823; mais le brillant triomphe de bidone versa du baume sur les blessures du compositeur. Il revint à Naples dans cette même année et n’obtint aucun succès à San Carlo avec son opéra séria Gli Sciti, représenté h l’automne. Home fut plus favorable au carnaval de 1824 aux Gli Amici di Siracusa. Au mois de juin 1824, il se rendit à Vienne, fit représenter son Elisa e Claudio , puis üoralice, opéra en deux actes, Le Nozze di Telemaco ed Antiope , drame lyrique et 11 Podesta di Burgo; mais aucune de ces compositions n’obtint de succès et la critique se montra sévère pour la rapidité de travail du maestro. Il revint à Turin en 1823 où le succès de la Nitocri lui rappela celui de Didone dans la môme ville deux ans avant. Erode ossia Marianna tomba à Gênes ; Ypermnestra, à Naples; mais Venise applaudit avec transport Doua Caritea au printemps de 1826.
Au milieu de toutes ces vicissitudes, l’imprésario du théâtre Italien de Madrid vint lui proposer un engagement de sept ans, avec 2,000 piastres par an, moyennant la promesse de deux opéras nouveaux écrits spécialement pour lui. Mercadante accepta et partit ; mais pour des raisons restées inconnues il était de retour en Italie à la fin de l’année, faisait représenter à Turin, sans grand succès, à la fin de l’année, son Erode, et à la Scala de Milan au printemps de 1827, Il Montanaro. 11 retourna alors en Espagne, resta jusqu’à la fin de 1828 à Madrid où il lit jouer plusieurs de ses anciennes compositions, et donna à Cadix, au printemps de 1829, La Bappresaglia, opéra butta qui obtint un grand succès. Dans un voyage qu'il fit ensuite en Italie, il recruta des chanteurs qu’il conduisit au théâtre de Cadix et alla en 1830 diriger la musique du théâtre Italien de Madrid où il donna La Testa di bronzo. L’année suivante (1831) il retournait en Italie, réussissait avec la Z air a à Naples, avec 1 Normanni à Parigi, à Turin en 1832, mais rencontrait presque un revers avec Ismala ossia Morte ed Amore, opéra romantique représenté à Milan.
Au commencement de 1833 il remplaça Generali, qui venait de mourir, comme maître de chapelle de la cathédrale de Novare. Il n’en continua pas moins à travailler pour le théâtre et fit représenter II Conte d’Essex, sans succès, à Milan ; le drame d'I Briganti qui suivit avait été composé pour Paris et il y fut joué en mars 1836, sous la direction de Mercadante lui-même, qui n’obtint qu’un succès douteux, malgré Rubini, Tamburini, Lablache et la Grisi qui l’interprétaient. Emma d' Antiochia, La Gioventù di Enrico Qiiinto précédèrent II Giuramento que Nourrit chanta aux applaudissements des Napolitains
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et qui s’est généralement plus soutenu au théâtre que toutes ses autres compositions. Il Ghtramenlo (le serment), drame lyrique en quatre actes, est relui des opéras de Mercadante qui a eu le plus de succès en Italie. La pièce a été imitée du drame de Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue. La scène ne se passe pas à Padoue, mais à Syracuse. Venise est devenue Agrigcnte, etc. Malgré l’appropriation au goût italien, la pièce est restée sombre, monotone, et remplie de péripéties lugubres. La partition se distingue par l’éclat de l’instrumentation, et un agencement habile de l’harmonie et des voix. Le morceau le plus important du premier acte est un bel andante à trois voix. Au second acte on remarque un chœur charmant de femmes : Era, Stella del Mattino et le finale. Mais la scène qui a décidé du succès de Giuramento est celle où Manfredo chante l’air avec chœurs : Tremi, coda l'allera Agrigento. Cet opéra a été donné au théâtre Italien de Paris en 18.'J8. Au carnaval de 1839, à la suite d'une ophthalmie aiguë qui faillit le rendre aveugle et pendant laquelle, retiré à Novarc, il avait été réduit à dicter sa musique en la jouant au piano, il fit représenter à Venise Le due illustri Itiva/i, qui obtinrent un grand succès. Sa réputation, sa fécondité, sa science réelle l’ont fait choisir en 1810 pour remplir les fonctions de directeur du Conservatoire de Naples, où pendant plus de vingt ans il a rendu de grands services par sa science de l'harmonie et sa grande connaissance de la musique d’Église.
Après avoir composé Gahriela di Vergi et Elena di Fe/tre, il vînt à Paris en 1812, faire jouer la Vestale, opéra qui réussit peu malgré de beaux morceaux, ce qui ne l’empécha pas en 1856 d ëtre élu associé étranger de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France. Depuis la Vestale, il a encore écrit : Il Hraco, Il Vascello di Ganta, Leonora, Gli Orazzàed i Curiaci, Il Proscrit tu, Il Urgente, Il Siynore in viaggio, La Solitaria delle Asturie, Slatira (1832), La Violetta (1833), Il Pe/agia, etc.
Les messes et motets de Mercadante sont d'un style peu religieux. Il y règne comme dans tous les ouvrages du maître une facilité mélodique incontestable, une harmonie correcte; mais tout parait écrit pour les chanteurs, rien pour le sujet et la pensée. Excellent professeur, il a formé un grand nombre d’élèves pour le chant et la composition. Dans ces dernières années, M. Mercadante est devenu complètement aveugle.
DONIZF.TTf .
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DONIZETTI
Doué d’une sensibilité réelle et d’une merveilleuse facilité unie à un talent consommé dans l’art d'écrire, Donizetti s’est plutôt abandonné à son inspiration naturelle, qu’il n’a cherché h innover en imaginant quelque combinaison rhythmique, quelques successions d’accords inconnues avant lui. Donizetti est, somme toute, avec ses qualités et ses défauts, le compositeur le plus distingué que l’Italie ait produit après l’incomparable Rossini, et celui qui a su le mieux consoler l’Europe musicale du silence gardé depuis 1829 par l’auteur de Guillaume Tell. Dans le nombre très-considérable de ses partitions, il y a quatre ou cinq chefs-d’œuvre. Si l’on détache de cette existence d’artiste déjà si courte les années d’initiation durant lesquelles l’homme le mieux doué subit forcément l imitation d’autrui, si l’on songe au mal terrible qui a troublé la raison du maître avant de tuer sa vie, on ne pourra s’empêcher de reconnaître que la Providence a donné bien peu de temps à Donizetti pour s’égaler aux princes de l’art. Et cependant, bien que les jours lui eussent été parcimonieusement mesurés, il a pu écrire la Favorite , Lucie de Lammermoor , la Fille du Régiment : cela ne prouve-t-il pas suffisamment que le père de ces glorieuses filles avait du génie, le génie véritable qui vient de la nature, et non d’une longue patience?
Gaetano Donizetti naquit à Dergame, le 23 septembre 1798. Son père, simple employé, ayant peu de fortune et beaucoup d’enfants, ne lui fit pas moins donner une excellente éducation classique. A son èntrée dans la vie, le jeune Gaetano eut à choisir entre trois carrières bien différentes : le barreau où l'appelait la volonté paternelle, l’architecture que son goût très-vif pour le dessin le portait à préférer, enfin l’art musical vers lequel l’entraînait une voix secrète, la voix de la destinée. Quelque penchant qu’il eût pour la science des Vitrine et des Mansard, quelque désir qu’eussent ses parents de le voir avocat, le sort avait décidé qu’il serait compositeur, et la musique l’emporta sur scs deux rivales. Ses premières études furent dirigées par Salari qui lui enseigna le chant, Gonzales qui lui apprit le
piano et l’accompagnement, et Simon Mayer qui l’initia aux éléments de l'harmonie. A l'âge de dix-sept ans il quitta le lycée de Bergame pour celui de Bologne où il suivit le cours de composition et de contre-point du Père Mattéi. Désireux de traduire en applications pratiques les enseignements qu'il recevait de son maître, le jeune musicien composait des ouvertures, des quatuors de violon, des cantates et de la musique d’Église, avec cette facilité qui a toujours été un des caractères distinctifs de son talent. Après avoir étudié pendant trois ans à Bologne, Donizetti revint dans sa ville natale ; mais lù, il eut encore une lutte à subir contre son père qui voulait le dissuader d'écrire {tour le théâtre et préférait le voir s’adonner au professorat. Il fallait de l’argent à un ménage dont les ressources étaient très-limitées ; mais l’artiste de race, qui sentait s’agiter en lui la puissance créatrice, pouvait-il s’astreindre à donner assidûment des leçons? Plutôt que de suivre cette carrière, Donizetti aima mieux endosser l’uniforme et s’engager comme soldat. Du moins, dans les loisirs de la vie de garnison, il lui serait permis de se livrer à sa passion favorite. C’est ainsi que vit le jour Enrico conte di liorjojna , le premier opéra du maître qui l’écrivit à Venise où son régiment avait été envoyé (1818). Ce début fut assez heureux pour qu’on demandât à l’auteur un second ouvrage. Il composa donc l’année suivante (1819) Il Falegname di Livonia dont le succès commença sa réputation. A vrai dire, ces deux partitions promettaient plus qu’elles ne donnaient. Bossini régnait alors sur la scène italienne et il était difficile qn’un compositeur de vingt ans ne ressentît point l’influence de l'illustre maestro. La personnalité ne se dégage que plus tard, quand elle se dégage. Pour le moment l’artiste de Bergame marchait sur les traces du chantre de Pesaro, en faisant toutefois pressentir qu’il ne tarderait pas à prendre un plus libre essor.
A la suite du succès qu’obtint II Falegname , des protections puissantes procurèrent à Donizetti sa libération du service militaire. Rendu à la vie civile, c’est-à-dire à la culture exclusive de son art, il étonna par sa prodigieuse facilité de travail une nation habituée pourtant aux merveilles de l’improvisation. De 1820 à f 830, les scènes de Manloue, de Naples, de Rome, de Milan, de Venise, de Gènes et de Palerme lui durent un nombre prodigieux d’opéras. Médiocrement payé par l’impresario Barbaja, auquel il s’était engagé à livrer chaque année quatre ouvrages, il ne trouvait que dans un excédant de production des ressources suffisantes à son entretien. Faut-il être surpris si une plume condamnée au mouvement perpétuel, n’a pas toujours
nONIZETTI.
attendu l’inspiration et a souvent, au contraire, jeté sur le papier des idées à peine mûries? Rien déplus naturel assurément. Mais, hfUonsnous de le dire, au milieu de ces essais dramatiques, beaucoup trop multipliés, dont les titres sont aujourd'hui du domaine de l’érudition, il se rencontre, quelques oeuvres qui méritent d'échapper à l’oubli. Nous citerons Élisabeth à Kenilworth (Naples, 1828), et la même année l'Esule di Raina et Gianni di Calais. Ce dernier ouvrage a été joué ensuite (décembre 1833) au théâtre Italien de Paris. On y aremarqué de jolies choses, entre autres un duo chanté par Rubini et Tamburini, une charmante barearolle : Una barchetta, et la gracieuse cavatine chantée par Rubini : Fastil Pompe!
C'est à partir de 1831 que se dessine, dans des œuvres d’une valeur sérieuse, l’individualité propre de Donizetti. Jusque-là il n’a été que le disciple plus ou moins heureux de Rossini ; mais, à partir de celte date, on le voit essayer de se frayer une route en dehors de la voie qu’a suivie son glorieux prédécesseur. La transformation que nous indiquons est visible dans Anna Rolena , opéra représenté à Milan en 18.3! , avec le concours de Mm' Pasta, de Rubini et de Galli. On connaît l’histoire de l’infortunée favorite d’Henri VIII, qui de la couche royale passa si vite à l’échafaud. Aucun sujet n’était mieux fait pour mettre en relief la sensibilité exquise du compositeur de Bergame : aussi a-t-il rencontré plus d’une fois dans sa partition de délicieuses mélodies. Nous citerons en particulier la romance : Deh.'non voler costrinyere , Pair chanté par Anna Bolcna : Corne innocente giovane et l’air si connu de Percy, Da quel di ch' ho lei perduta. Dans le même temps, un autre génie, par la mélancolie et la tendresse de ses chants, charmait, lui aussi, les oreilles et les cœurs attentifs au son de sa musique. Ce n’est pas un médiocre honneur pour l’auteur d’Anna Bolena que d’avoir pu se faire écouter du public milanais, au moment où il applaudissait la Sonnamhula.
L’année suivante, l’artiste qui venait d’évoquer à l’imagination la tragique aventure de la seconde femme d’Henri VIII, montra qu’il possédait le don du rire comme celui des larmes, en donnant à Naples YElisire d'amore, opéra bouffe en deux actes. Cet ouvrage a été joué depuis au théâtre Italien de Paris, et M. Auber y a pris l’idée de son opéra-comique intitulé le Philtre. La partition italienne est une des plus agréables que Donizetti ait écrites dans le genre bouffe. Au premier acte, le duo entre le jeune villageois Nemorino et le docteur Dulcamara, parfaitement accompagné par l’orchestre, est un petit chefd’œuvre de verve. Les morceaui les plus saillants du second acte sont
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le chœur Cantiamo, facciam brindisi , la barcarolle à deux voix, lo son ricco e tu sei bel la, le iiuartetto : Dell' elisir mirabilc, le duo entre Adina et Dulcatnara, Quanto amore, et enfin la romance fraîche et suave de Nemorino : Una furtiva lagrima.
Donizetti n’avait mis que quinze jours à écrire l’Elisire d'atnore. C’est avec la même facilité qu’il composa quatre opéras en 1833. Il ftirioso ne/!' isola di San Domingo , représenté cette année même à Rome, et reprisai! théâtre Italien le 2 février 1802, contient de beaux fragments, entre autres la romance de Cardenio, liaggio d'amor parca , l’air de Léonora, IWea languir quel misero, le finale du deuxième acte et le duo du troisième. Parisina, opéra en trois actes, joué à Florence la même année, et à Paris le 21 février 1838, a pour sujet le poème de lord Byrou, arrangé en livret par Felice Romani. Le maître avait à traiter des situations dont l'horreur louche à l’impossible. Le chœur de femmes au premier acte, le duo entre Parisina et Hugues sont des morceaux bien traités.
Torquato Tasso, drame lyrique en quatre actes, fut donné à Rome. Bien qu’écrit avec la hâte extrême qui était le défaut du compositeur, il se recommande par le duo entre Torquato et Geraldini, In un'estasi, par la cavaline de Leonora, Io l'udia, et le duo entre Lconora et Geraldini, un des meilleurs duos dramatiques. Citons encore le finale grandiose du second acte.
Le cycle des productions de Donizetti, durant l’année 1833, s’achève par Lucrezia Horgia, opéra en trois actes, reçu assez froidement à la Scala de Milan, mais qui devait se relever h Paris, le 27 octobre 184-0. Felicc Romani avait taillé le livret sans façon dans le puissant drame de Victor Hugo. Le poète revendiqua son droit de propriété devant les tribunaux, et les juges lui donnèrent raison. La pièce ne put dès lors être jouée qu’avec des modifications qui affectaient le temps, le lieu et les costumes. Les Italiens du seizième siècle devinrent des Turcs, et Lucrezia s’appela la Rinegata. Ce fut sous ce déguisement qu'on reprit l’œuvre de Donizetti, le 14 janvier 1845. Plus tard, une transaction intervint entre les parties intéressées et l’opéra recouvra son titre primitif. Le librettiste italien, en prenant un des ouvrages les plus émouvants du théâtre de Victor Hugo, en a conservé les incidents pathétiques et terribles : le bal masqué à Venise, durant lequel Lucrèce est outragée sous les yeux de Gennaro, l’affront fait par celui-ci au nom des Borgia, inscrit au frontispice du palais de Ferrare, la scène du poison et l’orgie finale, suivie de l’apparition des cinq cercueils, auxquels il faut un sixième. Cette conception, l’une
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des plus férocesdcla littérature romantique, aurait mieux convenu au tempérament de M. Verdi qu’au génie délicat et tendre de Donizetti. Sans se jeter dans l’effet à outrance, comme n'eftt pas manqué de le .faire l’auteur du Trovatore, l’artiste de Bergame a répandu le charme de sa mélodie sur les côtés scabreux du livret, et réussi à produire une crm re qui est intéressante, quoiqu’elle ne soit pas au premier rang de ses compositions dramatiques. Les parties les plus saillantes de cet opéra sont le chœur d’introduction : Ilella Venezia, dont la strette est entraînante, la cavaline de Lucrèce, Com'ê hello, celle du duc de Ferrare, Vieni la mia vendetta, le trio de l’empoisonnement, Délia duc/tessa avec son magnifique adagio, et la ballade Il segreto, appelée d’ordinaire le Brindisi.
En 1834, Donizetti donna à Florence, au théâtre de la Pergola, Rosanmnda (tlnghil terra, opéra en deux actes, interprété avec éclat par notre chanteur Duprez et par M"' Tacchinardi-Persiani. Cet ouvrage fut ensuite représenté à Naples, avec des morceaux nouveaux sous le titre d Eleonora di Guienna. En 1835, Donizetti alla faire jouer k Paris son Manno Faliero; mais le public français, alors sous le charme des Puritain de Bellini, n’accorda que peu d’attention à cet ouvrage, où se trouvent pourtant de véritables beautés.
Belisario fut représenté à Venise en 183G, et le beau duo entre Alarair et Bélisaire fut couvert d’applaudissements. Cette suite de phrases vocales pleines d’élan, de chaleur, de vérité scénique suffit à montrer que Donizetti traitait en maître aussi bien le récitatif que le caritabilelarge et le rapide allegro.
Le maître revint à Naples et mit au jour un chef-d’œuvre, Lncia di Lammermoor. Si les Napolitains ne firent pas dès l’origine une ovation enthousiaste à l’héroïne du roman de Walter Scott, elle réussit pleinement à Milan, et elle captiva, deux ans après (t 837), les habitués de notre théâtre Italien. Son succès ne fut pas moindre lorsqu’elle fit son apparition sur la scène de l’Académie royale de musique, le 20. février 1840. Le rôle d’Edgard a été écrit expressément pour M. Duprez qui dans la scène de l’anathème et dans l'air final : O bel 1' aima innamorata a produit en Italie et à Paris un effet indescriptible. La vérité d’expression et le pathétique soutenu qui régnent dans cet ouvrage, lui donnent un caractère d’unité qu’on est peu accoutumé à rencontrer dans les partitions de l'École italienne. Depuis l’introduction jusqu’au dernier finale, les mélodies les plus heureuses se succèdent : au premier acte le chœur de la chasse, l’air d’Asthon et le beau duo de la Fontaine; au second acte, le duo d’Asthon et de
Lucie, l’ensemble dramatique du contrat, le magnifique Sextuor, ainsi que la malédiction que prononce Edgard ; au troisième acte, le duo d’Astlion et d'Edgard, l’air de la folie de Lucie et le chœur avec l’air des Tombeaux. « Donizetti, dit M. Scude(l), doit occuper le premier rang après le rang suprême qui appartient au génie. Il sera classé dans l’histoire de l’art immédiatement après Rossini, dont il a été le plus brillant disciple, et vivra dans la postérité par son chef-d'œuvre de Lucie, l’une des plus charmantes partitions de notre siècle. Pour caractériser à la fois la noblesse de son caractère et la tendresse de son talent, il ne faudrait qu’écrire au bas de son portrait, ces mots de l’air final de Lucie, « O bell' aima innamorata. »
Nous n’énumérerons pas tous les ouvrages que le compositeur écrivit pour l’Italie depuis Lucia diLammermoor jusqu’à son arrivée à Paris en 1840. Cet homme qui, dit-on, instrumentait toute une partition d’opéra en trente heures, a semé au hasard du caprice et de la fantaisie beaucoup d’énauches qui font regretter sa trop grande facilité. Il nous suffira de citer Hoberto (TEvreux donné à Naples en 1837. Le librettiste Cammarona en avait emprunté l’idée au Comte (F Essex de Thomas Corneille et ce sujet, qui est en quelque sorte la contre-partie à' Anna Bolena, a permis au compositeur de rencontrer des inspirations vraiment dramatiques. Le premier acte offre deux beaux du&s, le second n’intéresse guère que par les situations du livret, mais le troisième contient deux cavatines dont la seconde est exquise, Bagnalo il sen tli lagrime. La scène finale où Elisabeth apprend la mort de son amant est fort bien traitée.
La mort de Uellini et le silence de Rossini avaient laissé l’auteur de Lucia sans rival. Une chance heureuse ne le favorisait pas moins que l’éclatant succès obtenu par plusieurs de ses partitions. Les directeurs de Paris tournèrent les yeux vers le seul maître italien resté dans la carrière. C'est alors que Donizetti vint demander à la France la consécration de sa renommée. Le premier ouvrage qu’il composa pour notre scène, si l’on excepte l’infortuné Marino Faliero, fut la Fille du régiment , délicieux opéra en deux actes écrit sur des paroles de MM. Bayard et de Saint-Georges et donné à l’Opéra-Comique le 1 1 février 1840. On connaît l’histoire de cette pauvre enfant abandonnée sur un champ de bataille, recueillie par un brave homme, le sergent Sulpice, et adoptée par le régiment. L’ouverture est gracieuse et appropriée au ton général de l'ouvrage. Le duo entre Marie et Sul-
(I) Scudo, Littérature musicale.
DONIZETTI
pire est original et bien écrit pour les voix ; les couplets sur le 21” et le finale du premier acte témoignent de cette aisance mélodique qui distingue le compositeur. La cantilène des adieux chantée par Marie est pleine de sensibilité. Le trio entre la marquise, sa fille et le sergent est d’un comique de bon goût. Constatons aussi la délicatesse de touche de la valse exécutée dans la coulisse. La Fij/ia del regimento , traduction italienne de l'opéra français, a été l’occasion de la rentrée dcM"” Sontag à la salle Ventadour en 1850. La grande cantatrice avait quitté le théâtre à la suite de son mariage avec le comte Rossi.
La Fille du régiment ne fut pas d’abord appréciée à son prix en France, et il fallut les applaudissements de l’étranger pour apprendre au public parisien à admirer, comme elle méritait de l’étre, la partition de Donizetti. Les Martyrs ne furent pas plus heureux, l'eutôlre le talent plus gracieux qu’énergique du compositeur n’était-il pas de force à porter un sujet qui demandait l’ampleur et la puissance du chantre de Mosè. Le maître avait composé à Naples pour Nourrit l’opéra de Poliuto, emprunté au Polyeucte de Corneille, mais la censure du royaume des Deux-Siciles n’en permit pas la représentation. Lorsque l'auteur vint à Paris quelques années après, il confia le poërne à Scribe, qui y fit les arrangements nécessaires, et Poliuto parut sous le titre des Martyrs à l’Académie royale de musique le 10 avril 1840. Des quatre actes, le plus beau est sans contredit le troisième : il renferme un sextuor admirable conçu d’après le môme plan et sur le même rhythine que le sextuor immortel de Lucie. On y trouve aussi l’air remarquable : Oui, j'irai dans leur temple et l’hymne à Jupiter qui est loin d’étre sans mérite. Malheureusement, les amateurs français manquèrent d’équité, faute de s’ètre placés au point de vue du style italien qui domine dans cette importante composition.
La fermeture du théâtre de la Renaissance empêcha la représentation de/’ Ange de Aisida, que Donizetti avait écrit pour cette salle. Cette circonstance, fâcheuse en apparence, nous valut un chef-d’œuvre, car le musicien, en ajoutant un quatrième acte à sa partition, en lit la Favorite , l’une de ses productions les plus vantées et à juste titre. Cet opéra fut représenté à l’Opéra le 2 décembre 1840.
Quoi qu’en disent des critiques pointilleux, sans cesse à l’affût des négligences de détail qui échappent souvent au laisser aller italien, il est impossible d’appeler médiocre un opéra dont la vogue s’est soutenue pendant vingt-six ans.
L’introduction, qui se réduit à une gamme ascendante et descendante, est rhythmée et accompagnée de manière à désarmer le goût
ns LES MUSICIENS CÉLÈBRES.
le plus sévère en fait d'harmonie. 11 y a de la suavité et de l’émotion
dans la cavatine:
Un ange, une femme inconnue A genoux priait près de moi
Le duo qui suit offre une phrase inspirée : Idole si douce et si chère ! Un cliœurde femmes fort gracieux précède le duo plein de passion, Mon idole. L’air de bravoure du ténor, Oui , lu voix m'inspire, dans sa forme un peu commune, neiaisse pas que d’exprimcrl’ardeurgucrrièrc d’un jeune capitaine. Au second acte, s’il faut louer une certaine morbidessc orientale dans le début de l'air chanté par Alphonse, s'il faut reconnaître la charmante mélancolie du petit duo qui suit, on doit avouer par contre l'insignifiance des airs de ballet, et l’effet désagréable du finale. Le compositeur se relève dans l’acte suivant où nous trouvons le trio pathétique avec voix récitante : Pour tant d’amour ne soyez pas ingrtue, et bandante : O mon Fernand, précédé d’une ritournelle exécutée par les cors. Le chœur : Déjà dans la chapellecsi un joli horsd’œuvre et le finale du troisième acte, malgré quelques phrases banales, ne manque ni d’ampleur ni de noblesse. Le quatrième acte l’emporte sur les trois autres par une expression dramatique plus profonde, une appropriation toujours juste de la musique au caractère des personnages. Nous nous bornerons à rappeler le chœur : Frères , creusons l’asile, la délicieuse cavatine: Ange si pur et la mélodieen /«bémol mineur chantée par Léonore. Le croira-t-on ? La Favorite, qui est restée avec Lucie la composition la plus populaire de Donizetti, obtint peu de faveur dans sa nouveauté, et l’auteur eut beaucoup de peine à trouver un éditeur qui consentit à la publier ; quelques jours après il alla en Italie et fit représenter à Home Adelia, ossia la Figlia de/l’ arciero, ouvrage médiocre qui échoua (1841). En revanche, Maria Padilla réussit la même année h Milan. Vienne, plus hospitalière que Paris, fit un accueil enthousiaste à Linda di Chamounix, opéra en trois actes, donné en 1842 au théâtre de la Porte de Carinthie. C’est une partition de demi-caractère dans laquelle le maître a trouvé une heureuse veine de sentiment et de fraîcheur. On a surtout remarqué la tyrolienne, la scène de la Malédiction, et la Prière Dans l’ordre du mérite, Linda di Chamounix nous paraît occuper une place intermédiaire entre la Filledu régiment et Don Pasguale. Cependant, au point de vue de la couleur locale, la physionomie poétique de la jeune montagnarde est mieux conservée dans les naïves canti-
DONIZETTI
lèncs du vieil opéra de Fauchon la vielleuse que dans les mélodies développées du maestro.
Après avoir été nommé compositeur de la cour d’Autriche el maître de la chapelle impériale, Donizetti revint en France et fit jouer, le 4 janvier 1843, Don Pasquale, opéra buffa en trois actes. Aux répétitions, les musiciens de l’orchestre présageaient une chute, et l'administration paraissait être du même avis. M. Vatel, agent de change, associé à M. Dormoy dans la direction du théâtre Italien, jugeait la pièce et la musique « bonnes tout au plus pour des saltimbanques, » opinion aussi ridicule que hasardée, et que le public, dès la première représentation, devait réfuter par d’unanimes applaudissements. Quatre morceaux tout à fait hors ligne, le duo du premier acte entre Norina et le docteur, le beau quatuor final du second, le duo du soufflet et la délicieuse sérénade du troisième acte. Corn’è gentil, classent en effet don Pasqua/e parmi les plus éminentes productions de Donizelti.
Au point où nous sommes arrivés, la tâche du biographe devient singulièrement douloureuse. Ce ne sont plus des succès dramatiques que nous avons à enregistrer, ce sont les progrès, d’abord lents, mais continus et bientôt invincibles, d'un mal qui s’attaque à l’intelligence de l'artiste avant de tarir en lui les sources de la vie. Travailleur infatigable, pourvoyeur de vingt scènes différentes, Donizetti devait finir comme finissent les hommes qui surmènent leurs facultés cérébrales. Là et non ailleurs se trouve l’explication de sa folie. On a dit qu’elle avait été occasionnée par l’abus des plaisirs, hypothèse qui se concilie difficilement avec ce qu’on sait de cette existence vouée à un labeur sans relâche. Non, ce n’est pas dans la débauche que s’est noyée la raison du maître. Ce qui l’a perdu, c’est ce qui a fait sa gloire : la tension incessante de l'activité créatrice, l'inquiétude du génie, Peutêtre un repos absolu eût-il réussi à conjurer les effets de la funeste maladie dont il avait ressenti les premières atteintes dès 1 843 ; mais comment condamner au repos un homme pour qui le travail était devenu un besoin? Le compositeur semblait au contraire vouloir prévenir de vitesse le fléau qui allait dans peu de temps le réduire à l’impuissance.
Maria di Rohan, représentée à Vienne en 4843, renferme des parties qui ne sont pas inférieures à ce que l’artiste a écrit aux meilleurs jours de l’inspiration. Nous en dirons autant de Don Sébastien, roi de Portugal , opéra en cinq actes, représenté à Paris le 13 novembre 4843. Les défauts graves du poëme empêchèrent seul le public de
ISO LES Ml'SICIENS CÉLÈBRES,
rendre justice à une partition pleine de \ie, de chaleur et de grâce. C’était une singulière idée que de faire servir la magnificence des décors, des costumes et de la mise en scène de l’Opéra à la représentation d’une pompe funèbre. La romance de dom Sébastien, la cavatine chantée par Camoêns : O Lisbonne, ô ma patrie , ont survécu à cet enterrement d’une œuvre vaillante. Donizetti y avait versé les derniers restes de sa brillante imagination, les derniers trésors de sa sensibilité, et cet effort lui coûtait cher. « Don Sébastien me tue », dit-il à un de ses amis pendant la répétition générale qui précéda la représentation de l’ouvrage.
Hien n’était plus vrai, mais pour que le fécond musicien déposât la plume, il fallait que sa main fût hors d’état de la tenir. 11 fit ses adieux au théâtre par Catarina Cornaro, opéra donné au San Carlo de Naples pendant le carnaval de 1844. Cet ouvrage tomba : il ne méritait pas un succès; toutefois les Napolitains qui le jugèrent avec sévérité auraient pu se souvenir de toutes les jouissances musicales qu’ils devaient à l’auteur applaudi de Lucie et de la Favorite. Dans l’état de santé où était alors le maestro, cette chute dut le blesser au cœur. Son service de maître de la chapelle impériale l’appelant à Vienne, il s’y rendit, mais il ne put remplir scs fonctions à la cour, miné qu’il était par une affection nerveuse dont les progrès étaient de jour en jour plus alarmants. De retour à Paris vers le milieu de l’année suivante (1843), il se remit à travailler avec ardeur dans l’appartement qu’il occupait à l’hôtel de Manchester. Ses amis venaient le visiter comme de coutume, et, plus d'un, l’entendant causer avec une lucidité parfaite, crut au complet rétablissement de ses facultés. Le compositeur donnait en même temps- scs soins à une partition nouvelle sur le sujet de Sganaretle et au remaniement d'un opéra de sa jeunesse LAjo nelT imbarazzo que le théâtre Italien était à la veille de reprendre. Il s'appliquait avec ardeur à cette double tâche quand la maladie vint lui donner le coup de grâce. A la suite d’une attaque de paralysie survenue le 17 août, il perdit sans retour l’usage de cette belle intelligence dont il avait fait un si riche emploi. Transporté au mois de janvier 1846 dans une maison de santé située à Ivry, le malade y reçut en vain tous les secours de la science. Vainement encore, on le confia aux mains du docteur Blanche : la démence de l’infortuné musicien défiait toutes les ressources de l’art. De guerre lasse, on en vint à croire que l’air natal, la douce influence du climat italien ferait peut-être un miracle en sa faveur. En 1848, il fut ramené à Bergame sous la garde de son neveu et de son fidèle serviteur Antonio. Mais
DONIZETTI
Donizetti ne rentra dans la ville où il avait reçu le jour que pour y rendre le dernier soupir. Il s’éteignit le 8 avril 1848. Les populations do la Péninsule étaient alors en lutte contre les Autrichiens, et, par une étrange coïncidence, les cloches qui sonnèrent le glas du grand compositeur mêlèrent leurs notes lugubres aux sons du canon tiré pour célébrer la victoire de Goïto.
Deux ouvrages posthumes de Donizetti ont été représentés à Paris. Elisabeth, opéra en trois actes, paroles de MM. Brunswick et de Leuven, donné au théâtre Lyrique, le 3 1 décembre 1 833, a pour sujet l’histoire racontée par M“” Cottin d’une jeune fille qui vient du fond de la Sibérie demander la grâce de son père exilé. On a remarqué dans le premier acte l’andante de l’ouverture, l’air de Danikoff, la cavatine et la romance d’Elisabeth : Faut-il, hélas! sans espérance, la prière à quatre voix, en canon. Les morceaux saillants du second acte sont les couplets d'Ivan et le chœur des Cosaques. Dans le troisième, on ne trouve à noter que le ballet et le duo de reconnaissance d’Elisabeth et de son père Danikoff. Les chanteurs se trouvèrent tout à fait insuffisants pour interpréter cette partition.
Rita ou le Mari battu, opéra-comique en un acte, représenté à rOpôra-Comique le 7 mai 1 800, est une partition d’une facture excellente et d’une délicieuse fraîcheur. Dans l’abondance des motifs dont elle fourmille, nous sommes obligé de prendre un peu au hasard. Bornons-nous à rappeler le duo, C'est elle... je frémis; la scène du jeu de la Morra; la charmante chanson de Peppe : Je suis joyeux comme un pinson ; enfin, le trio bouffe : Je suis manchot.
Il n’est pas besoin d’entrer dans le détail des soixante-quatre opéras du compositeur bergamasque. Nous croyons avoir assez fait en rappelant ses principaux titres à la reconnaissance des âmes sensibles et à l'admiration des gens de goût.
Les musiciens de l’avenir , qui n’ont pas respecté Rossini, ne pouvaient manquer de s’attaquer à Donizetti, Ils ont traité ce maître avec une irrévérence qui, déjà malséante si elle venait de juges plus autorisés, est dans l’espèce tout simplement scandaleuse. Pour afficher un pareil dédain à l’égard de l’auteur de Lucie de Lammermoor, de YE/isire d’amore, de la Fille du régiment, que sont-ils donc, ces Aristarques? Qu’on les voie à l’œuvre; ou plutôt, non, qu’on ne les y voie pas; nous savons bien, hélas 1 ce qu’ils feraient. A la place de ce qu’ils appellent la mélodie absolue , de ces cantilènes, de ces duos, de ces trios qui, après nous avoir enchantés à la scène, nous charment encore au concert et au salon, autant par leur mérite
intrinsèque que par les souvenirs qu’ils rappellent, ces musiciens veulent substituer une mélopée languissante, tout orchestrale et descriptive. Ce système a sa raison d’ôtre dans la stérilité de leur imagination et le désespoir qu'elle leur cause, beaucoup plus réellement que dans une certaine philosophie de l'art. Laissons ces théories pour ce qu’elles valent, pour une application nouvelle de la fable du Renard cl des Raisins, et admirons les dons du génie et d’une belle organisation artistique, sans nous arrêter aux préjugés secondaires des écoles et aux déclamations aussi obscures que passionnées des musiciens de l’avenir.