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HALÉVY

Si un contemporain de Louis XIV, un admirateur du tendre Racine revenait parmi nous, et que, plein encore des souvenirs du grand siècle, il voulût retrouver sur la scène moderne le pathétique noble, l’inspiration élevée, l'ordonnance majestueuse des chefs-d'œuvre dramatiques d’autrefois, ce n’est pas au Théâtre-Français que nous l’enverrions; nous lui dirions : Allez àl’Opéra les jours où l’on donne un ouvrage d’Halévy.

La Juive, Guida et Ginevra, la Reine de Chypre, Charles VI sont, en effet, de vraies tragédies lyriques, marquées d'un sceau de beauté ineffaçable. Des productions moins parfaites et par cela même plus accessibles à l’intelligence de la foule, ont joui d’une vogue plus générale; mais le suffrage des connaisseurs est le seul qui intéresse un artiste consciencieux, et celui-là, Halévy l'a obtenu sans partage. Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que la popularité du maître ira grandissant, à mesure que se fera l'éducation musicale du public. Combien de compositeurs, aujourd'hui au comble de la renommée, que les progrès du goût menacent d’un revirement en sens contraire 1

Fromental Halévy appat tenait à cette race israélite, qui, émancipée d'hier, s’est fait si rapidement sa place dans toutes les carrières. La patience de cette race, ses qualités domestiques et sa propre tolérance

HALEVY.

provenant de secrètes tendances vers le christianisme, bien plus que les révolutions politiques, l’ont admise à jouir des bienfaits de l'égalité civile. C’estainsi que le grand compositeur dont nous allons esquisserla vie, esprit naturellement élevé et religieux, a autant écrit pour le culte de l’Église catholique que pour la synagogue. Né à Paris le 27 mai 1799, il montra de bonne heure les plus heureuses dispositions pour la musique, et il n’avait pas encore accompli sa dixiéme année quand il entra au Conservatoire, dans la classe de solfège de Cazot (30 janvier 1809). L’année suivante, il étudia le piano sous la direction de Charles Lambert. Berton lui enseigna l’harmonie en 1811, et Cherubini lui donna pendant cinq ans des leçons de contre-point. Le futur auteur de la Juive était il peine âgé do vingt ans, quand l’Institut lui décerna le grand prix de composition pour une cantate intitulée üerminie. Le jeune lauréat, devenu pensionnaire du gouvernement, séjourna à Rome pendant deux ans (1820-1822), et ce temps ne fut pas perdu pour le développement de son talent. Déjà, avant son départ, il avait été chargé de mettre en musique le De profundis hébreu, à l'occasion de l’assassinat du duc de Berry; il avait aussi écrit pour l’Opéra un ouvrage resté inédit, intitulé les Bohémiennes. Revenu en France, Halévy eut à lutter contre ces difficultés du début qui ne s'aplanissent pas môme devant les Prix de Rome. Après plusieurs années de démarches infructueuses, il dut renoncer à l’espoir de faire exécuter deux partitions composées depuis son retour d’Italie : Pygmalion , grand opéra, et les Deux Pavillons. opéra-comique. Le premier ouvrage où il lui fut donné de se révéler au publie fut un petit acte intitulé l' Artisan, joué à la salle Feydeau, en 1827. L'année suivante parut le Roi et le Batelier, pièce de circonstance inspirée par la fête de Charles X, et dont le jeune artiste fit la partition en collaboration avec Rifaut. Dans Clari, opéra italien semi-seria représenté à la salle Ventadour, le 9 décembre 1828, on remarqua l’excellent trio : Dehl Silenzio, non parlale. Le Dilettante (T Avignon joué à l’Opéra- Comique en 1829, Manon Lescaut, ballet en trois actes, donné à l’Opéra en 1830, la Langue musicale, opéra comique (1831), la Tentation, ballet-opéra, écrit en collaboration avec M . Gide (1 832), les Souvenirs de La/leur, ouvrage de circonstance écrit pour la rentrée de Martin à l’Opéra-Comique, Ludovic enfin, laissé inachevé par llérold et terminé par Halévy (1831), sont autant de compositions où le maître sema une foule de morceaux charmants, mais sans faire encore pressentir au inonde un rival français de Uussini et de Mcyerbeer.

LES MUSICIENS CÉLÈBHES.

Ces deux grands noms, auxquels va s’en adjoindre un troisième, non moins illustre, appellent bien des réflexions. En vertu de quelle attraction secrète les chefs-d’œuvre semblent-ils se donner rendez-vous en un point déterminé de notre histoire? Pourquoi des époques déshéritées à côté d’époques rayonnantes de lumière ? Quelle est cette loi mystérieuse qui a fait se succéder à si peu d’intervalle Guillaume Tell, Robert le Diable et la Juive? Nous venons de nommer l’ouvrage qui signale l'avénement définitif d’Halévy à la gloire. Ses précédentes productions se distinguaient par une habile facture et par un heureux emploi des ressources musicales ; mais la Juive les dépasse de toute la hauteur d’une inspiration grandiose, passionnée, émouvante. La première représentation eut lieu à l'Académie royale de musique le 23 février 1835, avec un luxe de décors et de costumes jusque-là inusité. L’administration de l'Opéra avait dépensé 130,000 francs en frais de mise en scène : dépense inutile, assurément, car Éléazar et Rachel n’avaient nul besoin de tant de magnificence pour obtenir d’unanimes applaudissements. Qui ne connaît la belle scène chantée par le cardinal : Si la rigueur et la vengeance , la scène de la Pâque et la prière : Dieu que ma voix tremblante, l’air de Rachel : Il va venir, dans lequel l’effroi, le repentir, la passion sont tour à tour exprimés avec une force d’accent, une concision cornéliennes; le trio: Tu possèdes, dit-on, un joyau magnifique qui dessine admirablement les trois caractères ; au cinquième acte, le duo entre Éléazar et Brogni : Ta fille en ce moment est devant le concile, et l’air magnifique : Rachel! quand du Seigneur la grâce tutélaire, dont le chanteur Nourrit a conçu la pensée scénique, et écrit les paroles.

Les envieux et les impuissants ne faillirent pas à leur besogne accoutumée ; ils se déchaînèrent contre l’œuvre magistrale dont Halévy venait d’enrichir notre répertoire lyrique, affectant d’attribuer le succès de la Juive aux splendeurs de la mise en scène. La seule réponse du compositeur à ses critiques fut un nouveau succès. L’Éclair, opéra-comique en trois actes, représenté le 30 décembre 1833, reçut du public l’accueil le plus favorable et accrut encore la réputation de son auteur. Gracieuse, légère, expressive, cette partition peut être regardée comme la meilleure que le maître ait écrite dans le genre de l’opéra-comique. On se rappelle avec plaisir cette phrase dégagée :

Car j’ai tait ma philosophie

A l’université d'Oxford.

Le rondo : Tout dans la nature, l’air : Partons, la mer est belle, la

tlALÉVY.

4sr.

suave romance , Quand de la nuit répais nuage , et le duo du troisième acte, h' Eclair n'a jamais quitté le répertoire.

Après s’être tenu éloigné du théâtre pendant plus do deux ans, Halévv reparut à l’Académie royale de musique, avec un opéra en cinq actes intitulé (iuida et Ginevra ou la Peste de Florence (9 mars 1 838). Comprenant tout ce que sa réputation exigeait de lui, il n’avait rien négligé pour donner un digne pendant à la Juive. Malheureusement une partition travaillée avec amour, durant de longs mois, par un artiste qui avait au plus haut degré le respect de son art, se trouvait associée à un poème lugubre et triste, plutôt que dramatique. Scribe compromit, dans cette circonstance, le succès de son collaborateur. Cependant la romance : Pendant la fêle une inconnue, dont le récitatif est d’une sensibilité exquise, a excité l’admiration universelle. Le grand air de Guido : Quand renaîtra la pâle aurore, est d’une beauté achevée. La mélodie chantée par Médicis : Sa main fermera ma paupière, le duo du deuxième acte, le chœur des condottieri et le grand trio final : Ma fille à mon amour ravie, suffiraient bien au delà à assurer le succès d’un ouvrage contemporain.

Les Treize (avril 1 839) et le Schérif (septembre 1 839) n’eurent pas une fortune égale à leur mérite. Il est rare qu’une originalité audacieuse se fasse accepter sans résistance. Le premier mouvement qu’elle inspire, est celui d’une défiance instinctive. Involontairement on cherche à se mettre en garde contre le novateur, sauf un peu plus tard à s’abandonner à lui. Dans le cas dont il est question ici, les habitués de l’Opéra-Comique se sentirent déroutés par des combinaisons harmoniques d’une richesse et d’une puissance inaccoutumées. Quant au Drapier, représenté à l’Opéra le 6 janvier 1 840, le sujet de cet ouvrage, tour à tour burlesque et tragique, n’était nullement approprié au génie élevé, tendre et pathétique du musicien.

L'année suivante, Halévy se releva par un coup d'éclat en faisant jouer, à l'Académie royale de musique, la Peine de Chypre, grand opéra en cinq actes (22 décembre 1841). Le poëme dû à la plume de M. de Saint-Georges , ne manque pas de mérite littéraire et, pour juger d’un mot la partition, on peut dire que nulle part le maître n’a déployé une aussi grande richesse de motifs. La musique est, tour à tour, grave, puissante, émue, pathétique : il n’y faut point chercher d’ailleurs une vivacité que le livret ne comportait pas. L’introduction offre une phrase de violoncelle d’une haute distinction. La romance : Le ciel est radieux, le duo qui suit, où se trouve l’ensemble : En ce jour plein de charmes, inaugurent avec

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grâce la tragédie dont le nœud se forme dans le duo entre le patricien et l’envoyé de Venise : Sommes-nous seuls ici ? dans lequel on remarque cette lièrc phrase : Eh ! qu importe à la république et les serments et les amours? On a souvent fait répéter le chœur des gondoliers qui ouvre le second acte. Suit une scène admirable de mélancolie : Le gondolier dans sa pauvre nacelle; Halévy excellait à exprimer ce sentiment, qui était le fond même de sa nature. Tout le monde sait par cœur les couplets syllabiques : Tout n'est , dans ce bas monde, qu'un jeu. Arrivé à ce passage :

Ce mortel qu’on remarque Tient-il

Plus que nous de la Parque Le fil ?

Puisqu'il faut que l’on meure,

Comment

N’attendre pas son heure Gaîment ?

Arrivé, disons- nous, à ce passage, l’acteur, soit hasard, soit intention, avait coutume de fixer des yeux une loge d’avant-scène, habituellement occupée par des notabilités de la politique et de la finance. Plusieurs de ces personnages étant venus à mourir pendant les premières représentations de la Reine de Chypre , on s’imagina que le chanteur était un jettatore , et la loge demeura vide.

Le grand duo : Vous qui de la chevalerie dans lequel se trouve la romance : Triste exilé! est jusqu’à l’allegro un des plus beaux morceaux du répertoire. Pour abréger nous nous bornerons à rappeler, dans le quatrième acte, les airs de danse, mieux traités qu’on ne pouvait s’v attendre de la part d’Halévy, et le eantabile, Seul espoir de ma triste vie, dont l’harmonie est si profondément pathétique. Dans le cinquième acte le magnifique duo entre Gérard et Catarina est, selon nous, l’œuvre où le génie dramatique du maître s’est révélé avec le plus de force :

Quand lo devoir sacré qui prés du roi m’appelle Contre de vains regrets devrait armer mon cœur,

A l’aspect de ces lieux où régne l’infidèle,

Quels sinistres pensers réveillent ma douleur !

Accueillie à l’origine par les musiciens comme une des productions les plus achevées de l’école française, exécutée par des artistes tels que Duprez, Baroilhct et MB' Stoltz, la Reine de Chypre n’a pour-

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tant obtenu auprès du grand public qu’un succès assez froid. Cela tient moins peut-être à la couleur sombre du sujet qu’à la difficulté de réunir un auditoire apte à en sentir les beautés.

Le Guitarrero représenté h l’Opéra-Comique le 21 janvier 18 il, renferme des morceaux élégants et empreints d'une expression toujours dramatique et distinguée. Quoi qu’il écrivit, il était impossible à un artiste versé dans tous les secrets de la science musicale, et doué de l’esprit le plus délié de faire jamais un ouvrage médiocre ; mais les tendances de son génie le portaient vers des compositions d’un ordre plus élevé que celles que réclame l’Opéra-Comique. Halévy n’était véritablement à son aise que dans la peinture des grands sentiments et des situations fortes. Après deux ans de silence, il compléta la liste de ses chefs-d’œuvre en donnant Charles VI, opéra en cinq actes, représenté à l’Académie royale de musique, le 15 mars 1843.

L’écueil des pièces patriotiques que La Harpe appelait des sottises patriotiques, c’est de faire trop souvent appel à un chauvinisme grossier qui n’a rien à voir dans la question d’art. Caresser la fibre populaire est facile ; plaire aux cœurs élevés et aux oreilles délicates l’est moins. Mais Charles VI est une pièce patriotique à la manière des /‘erses d’Eschyle, non à la manière du Siège de Calais de Du Bellov. Ni Halévy , ni ses collaborateurs Casimir et Germain Delavignc, ne crurent pouvoir se dispenser de leur talent habituel en traitant un sujet sympathique à la majorité des cœurs français. Le premier se ressouvint de la Heine de Chypre , les seconds se ressouvinrent des Messéniennes. Les uns et les antres firent de leur mieux, et il en résulta un chef-d’œuvre. Charles VI eut à l’origine plus de cent représentations. On ne se lassait pas d’aller entendre les belles strophes : La France a l'horreur du servage, chantées par Levasseur dans le rôle de Raymond. Les couplets d'Odette-Stoltz : Ah / qu'un ciel sans nuage, et le grand duo des cartes ; la ballade avec accompagnement de hautbois : Chaque soir Jeanne sur la plage , et les jolis couplets de la sentinelle chantés par Poultier au cinquième acte ; Baroilhet, chargé du rôle si difficile de Charles VI, avait su en triompher à force de talent : acteur et chanteur consommé, il disait avec un accent pénétré celle phrase touchante :

Avec la douce chansonnette Qu’il aime tant,

Berce, berce, gentille Odette,

Ton vieil enfant 1

Duprez s’était vu confier le rôle du dauphin ; bien qu’il ne l’aimât point et qu’il n’ait pas tardé h s’en démettre, il s’en acquittait à merveille. L’expression qu’il mettait dans le duo Gentil/e Odette, eh quoi ! ton cœur palpite ? est restée dans toutes les mémoires.

Des convenances politiques que nous n’avons pas à juger empêchent depuis longtemps la reprise de Charles VI. C’est un des fruits de l’entente cordiale que l’ostracisme dont est frappé le refrain célèbre Guerre aux tyrans! jamais en France l'Anglais ne régnera. Il est triste de penser que, pour entendre de nouveau la magnifique partition du maître, ses admirateurs soient condamnés à attendre qu’une guerre éclate entre l’Angleterre et la France.

Le Lazzarone, opéra en deux actes, représenté à l’Académie royale de musique le 29 mars 1844, eût été mieux à sa place à l’Opéra-Comique qu’au théâtre de la rue Le Pelletier. Sur un sujet des plus frivoles, le compositeur écrivit une partition agréable et spirituelle, parfaitement adaptée aux minces situations du livret. M. de Saint- Georges avait ses bons et ses mauvais jours : tant mieux pour le musicien quand son collaborateur était en veine d’inventions intéressantes. Ce fut un de ces hasards heureux, fréquents dans la carrière dramatique du fécond librettiste, qui valut à Halévy le poème des Mousquetaires de la reine , représenté le 3 février 1846. On peut discuter la qualification d’opéra-comique donnée à un ouvrage dont le caractère est plutôt semi-sérieux : ce qu’on ne discutera pas, c’est la verve et l’élégance de l’ouverture, la grâce de l’air d'Athénaïs : Bocage épais, légers zéphirs; l’agrément de l’ariette : Parmi les guerriers ; la noblesse du sextuor : Serment des chevaliers , l’effet piquant de la marche nocturne des mousquetaires, la belle facture des couplets du capitaine Roland :

C’est à ln cour du roi Henri,

Messieurs, que se passait ceci.

Enfin, dans le troisième acte, le sentiment exquis de la romance chantée par Olivier; l’émotion vraie et poignante du duo : Trahison, perfidie, et l’originalité franche du duo bouffe final : Saint Nicolas, ô mon patron !

Le Val d Andorre, drame lyrique en trois actes, joué à l’Opéra-Comique le i l novembre 1848, abonde en scènes déchirantes. Si la rondeur et la gaieté du recruteur Lejoyeux sont assez divertissantes, le désespoir de la pauvre Rose de Mai lorsque la conscription lui enlève son fiancé, lecombat qui se livre dans son âme partagée entre l'amour

IIALÉVY.

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et le devoir, ses inquiétudes et ses remords à la suite du vol que l’amour lui a fait commettre au préjudice de sa maîtresse, les débats émouvants de son procès porté devant le tribunal des anciens, tout cela nous remplit d’impressions pénibles qui ne se dissipent qu’au moment où la malheureuse jeune tille reconnaît sa propre mère dans son accusatrice. Au premier acte, le vieux clievrier Jacques Sincère, qui ne sera pas inutile au dénouement, chante un air admirable de coloris musical :

Voilà le sorcier,

Car il existe encore :

Le vieux Chevrier Du beau pays d'Andorre,

Le vieux clievrier I

Le quatuor: Savant divin, est d’une déclamation vraie et spirituelle. Il y a un charme incomparable de rêverie naïve dans la romance chantée par Rose de Mai :

Marguerite Qui m’invite A te conter mes amours,

Dis-moi vite,

Ma petite,

Si je dois l’aimer toujours.

Dans le second acte, on remarque surtout les couplets du ehevricr : Le soupçon, Thérèse. Le ünale de cet acte est magnifique. La romance de Stéphan : Toute la nuit suivant sa trace ; le trio : Mon Dieu ! T aije bien entendu? et la scène du jugement terminent dignement cette œuvre distinguée.

L’année suivante (18 mars 1819) Halèvy fit entendre au Conservatoire quelques scènes du Prométhée enchaîné, dont il avait écrit la musique d'après la traduction de son frère, M. Léon Ilalévy. L’artiste se proposait dans cette composition de reproduire les effets présumés du genre enharmonique des Grecs, tentative hardie qui échoua nécessairement, parce qucles instruments à cordes, dont il s’était servi, ne peuvent rendre les quarts de ton avec la précision désirable.

La Fée aux roses (1” octobre 1 819) et la Dame de pique (28 décembre 18ü0), nonobstant une musique souvent délicieuse, n’obtinrent qu’un succès d’estime. Le maître trouva un ample dédommagement dans l’accueil que la ville de Londres lit h son opéra italien la Tempesta, représenté au théâtre de la Heine, le 14 juin 18'iO. Le sujet

de cet ouvrage, qui a ensuite été donné à Paris au théâtre Italien, en 1831, n’est autre que celui de la Tempête de Shakespeare, arrangée par Scribe. Ce fut Balfe, l'auteur du Puits <T amour et des Quatre fils Aymon, qui dirigea l'orchestre. A l'occasion du succès de la T empesta, Lablache adressa à Halévy le quatrain suivant :

Quanta dalle allre varia La Tempête d'Halévy

D' Halévy la Tempesla; Diffère des autres tcmpCIcs;

Quelle fan piover grandine, Celles ci font pleuvoir la grêle,

Oio fa piover guetta. Celle-là fait pleuvoir de l'or.

Citons encore ce toast, quoique assez médiocre, en l’honneur du cher et illustre maître, qui a laissé parmi nous tant de regrets :

Salut & toi, prince de l'harmonie,

Qu'ont consacré tant de succès nouveaux,

Cher Halévy, dont le noble génie Hier encore excitait les bravos.

Jusqu’à Paris que l'écho les répète.

Que ces bravos, retentissant dans l'air,

Portent au loin le bruit de la Tempête,

Chez nous jadis annoncé par V Éclair !

Passer de la Tempesla au Juif errant , c'est passer des splendeurs shakespeariennes aux plates et ternes conceptions de Scribe. Halévy, obligé de mesurer son inspiration à la taille du plus informe livret, cela fait penser au supplice imaginé par Mézence :

if'jrtua gain etiam jungebat corpora vivis.

Le Juif errant, représenté à l’Opéra le 23 avril 1832, n'a de remarquable que le quatrième acte. Dans la partition du Nabab, joué à l'Opéra-Comique le 1" septembre 1833, il y a aussi d’heureux motifs sur un mauvais livret.

L’année suivante, l’auteur de la Juive, qui était entré à l'Institut en 183G, fut élu secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux- Arts. Ces nouvelles fonctions lui permirent de montrer qu’il savait se servir de la plume autrement que pour écrire en musique. Il se révéla littérateur, et littérateur distingué, dans ses éloges de Pierre Fontaine, d’Onslow, d’Abel Blouet, de David d'Angers, de Paul Delaroche et d'Adolphe Adam. Apprécier les artistes étrangers à sa spécialité ne devait pas être, du reste, une tâche difficile pour un homme qui avait fait de sa maison une sorte de musée où l’on voyait des portraits

HAI.ÉYY.

d’Ary Schæffer à côté d’une terre cuite de Clodion, une marine de Gudin faisant pendant à une esquisse d’Horace Vcrnet. La statuaire et la peinture étaient, avec la mélodie, les hôtes favoris, mieux que cela, les divinités domestiques du logis.

Cependant au milieu des travaux que lui avait imposés la confiance de ses collègues, Halévy n’oubliait pas le théâtre, et le 21 avril 1856, il fit jouer Valentine d Aubigny à l’Opéra-Comique où on remarqua l’air de Gilbert : Comme deux oiseaux ; les couplets de Bois-Robert, accompagnés par un pizzicato d’un effet très-heureux, et le boléro de Sylvia. Cet ouvrage avait été précédé de Jaguarita l'Indienne (14 mai 1855), qui lut, pour le théâtre Lyrique, l’occasion d’abondantes recettes. Le compositeur se retrouvait là avec toutes ses qualités ordinaires : invention, interprétation consciencieuse et élégante du poëme, harmonie originale et neuve, instrumentation riche et variée. La Magicienne , opéra en cinq actes, représenté à l’Académie impériale de musique le 17 mars 1858, est la dernière production du génie d’Halévy. Sans être à la hauteur de la Reine de Chypre et de Charles V7, elle offre encore de très-belles pages dont le nombre serait plus grand, si le livret eût favorisé davantage l’inspiration du musicien. Mais, comme l’autre, la délivrance intellectuelle ne va point sans douleur, et cette douleur renouvelée à chaque grande éclosion finit par briser, chez l’artiste, les ressorts de la vie. L’auteur de la Juive étonnait encore ses amis par la vigueur de ses facultés morales quand déjà l’altération de ses traits et la diminution progressive de ses forces leur causaient des inquiétudes trop justifiées. Les médecins prescrivirent le séjour dans le Midi et, le 23 décembre 1861, le maître partit pour Nice avec sa famille. Cette décision fut instantanée ; j’avais été lui rendre visite quelques jours avant ; sa conversation comme toujours avait eu le caractère bienveillant et élevé qui lui était familier. Lorsque j’appris son départ précipité, je compris seulement alors la gravité de son état. La colonie parisienne de Nice reçut l’illustre malade avec les égards dus à sa gloire et la sympathie qu’inspirait sa position. Toutes les autorités civiles et militaires, tous les personnages de distinction lui prodiguèrent les attentions les plus délicates. Il ne se passa point un dimanche pendant son séjour à Nice, sans que la musique de la garnison exécutât, sur la promenade publique, les plus beaux airs de ses opéras : hommage touchant aussi honorable pour celui qui en était l’objet que pour ceux qui en avaient conçu la pensée.

Hélas ! ni la sollicitude de toute une population, ni les soins era-

pressés d’une famille qui adorait son chef ne purent conjurer le fatal dénouement. Halévy s’éteignit à Nice, le 17 mars 1862, quatre ans jour pour jour après la première représentation à l’Opéra de son dernier ouvrage, la Magicienne, a Peu de jours avant sa mort, dit M. Léon Halévy qui a publié dans le Ménestrel une intéressante biographie de son frère, peu de jours avant sa mort, quelques paroles qui semblaient l’effet d’un délire passager, n’étaient que le résultat d’une modification soudaine dans sa manière de s’exprimer et desentir. Lui, qui, d’habitude, avait toujours mieux aimé parler littérature, philosophie, peinture, politique même que musique, dans les dernière temps, au contraire, il employait de préférence les expressions et les images qui rappelaient l’art qu’il avait tant aimé, tant illustré. Un soir, il cherchait à prendre un livre placé sur une table un peu trop loin de sa main pour qu’il pût l’atteindre sans un effort qui l’eût fatigué : « N’est-ce pas que je ne fais rien dans le ton? dit-il à sa ûlle qui lui donna le livre... Conviens-en, ma chère Esther, je ne fais plus rien dans le ton. » Le matin même de sa mort, il Ot une application plus imprévue, plus bizarre et plus touchante encore de ce langage musical qui lui redevenait cher et familier. 11 était assis sur son divan, il voulut s’y étendre et reposer sa tête sur l’oreiller. Mais il n’y serait pas parvenu de lui -même, et il fallut l’aider : « Couchez-moi en gamme , dit-il à ses doux fdles... » Elles le comprirent, elles l’inclinèrent lentement, doucement, et comme en mesure, et, à chaque mouvement, il disait en souriant : Do, ré, mi, fa, sol, la, jusqu’à ce que sa tête reposât sur les coussins. Ces notes, dont il avait fait un si merveilleux usage, lui avaient servi une dernière fois, mais pour reposer sur un oreiller sa tète mourante, à l’aide de ses deux filles chéries. »

Les rcsles du grand compositeur furent ramenés à Paris quelques jours après sa mort. Le jeudi, 17 mars 1864, eut lieu l’inauguration du monument qu'une souscription publique lui a érigé dans la partie du cimetière Montmartre, réservée à la sépulture des Israélites. Le Conservatoire, qui avait compté le défunt parmi ses professeurs, les théâtres, l'Institut et la Société des auteurs dramatiques envoyèrent des députations pour les représenter à cette cérémonie d’un caractère à la fois douloureux et imposant. Plusieurs discours furent prononcés. Celui de M. de Niewerkerke se terminait par ces paroles qui seront en même temps la conclusion de cette étude :

« Notre mémoire est encore tout enivrée des beautés de la Juive, de cette œuvre puissante qui fut en France et bientôt en Europe la

NIEDEIIM K Y Eli.

révélation d’un mérite de premier ordre, d’une organisation musicale exceptionnelle, faite pour embrasser les plus vastes créations, comme le prouvèrent depuis Guido et Ginevra , la Heine de Chypre , la Magicienne, et cette grande œuvre aux accents héroïques, l’opéra de Charles VI. Parmi tant de créations mélodieuses, échappées aux lyriques effusions de nos maîtres français, en est-il une seule qui ait agité plus profondément la sympathie populaire? Çh>el triomphe que ces chœurs de Charles VI faisant passer dans l'ûme de tout un peuple les sublimes émotions du sentiment patriotique 1

« Après de tels élans, Halôvy se laissait aller comme en se jouant, aux gracieux caprices de son imagination tour à tour pathétique et souriante; il nous charmait par les élégantes mélodies de 1 ’ Eclair , des Mousquetaires de la reine , de la Fce aux roses , de Jaguarita l'Indienne. En 1848, au milieu des préoccupations publiques les plus * graves, n’avait-il pas réussi à ramener aux paisibles jouissances de son art une société troublée qu’il subjuguait par les naïfs et tendres échos du Val d' Andorre? »

Nous pouvons donc dès aujourd’hui, sans crainte d’étre démenti par les âges à venir, mettre l’auteur de la Juive et de Charles VI au premier rang de ceux qui ont charmé, élevé, consolé l’humanité par leur art, remplissant ainsi leur glorieuse mission. C’est Halévy en effet qui a dit de la musique qu’elle était : « un art que Dieu semble nous avoir donné pour que toutes les voix, confondant leurs accents, lui portent les prières de la terre unies dans un rhythme harmonieux. »

NIF.DERME YKR

Niedermeyer (Abraham-Louis) naquit «4 Nyon, dans le canton de Vaud, près de Genève, le 27 avril 1802. Son père, professeur de musique, originaire de Würzbourg, s’était marié en Suisse et s’y était fixé. Après avoir enseigné à son fils les éléments de son art, il l’en-

voya à Vienne, à l’âge de quinze ans, pour étudier le piano sous la direction de Moscheleset la composition sous celle de Fœrstcr.

Niedermeyer suivit leurs leçons pendant deux ans, composa quelques morceaux pour le piano et se rendit ensuite à Rome où Fioravanti le guida pendant un an dans l’art d'écrire la musique vocale, puis il alla à Naples où il se perfectionna auprès de Zingarelli.

11 est assez singulier d’apprendre que ce musicien, mélancolique par excellence, toujours grave et triste, a reçu les premières leçons de style et de composition lyrique du maître le plus bouffon de l'Italie, dont les ouvrages échappent à l’analyse par leur légèreté. Niedermeyer oublia sans doute à Naples ce qu'il avait pu apprendre à Rome. Zingarelli avait un style large et pur, bien plus conforme aux facultés naturelles et à la manière de sentir du jeune compositeur.

A dix-huit ans, Niedermeyer faisait exécuter à Naples, sous les auspices de Rossini, au théâtre del Fondo, son premier opéra intitulé : Il reo per amore qui obtint quelque succès, puis revint en Suisse en 1821 . Là il vécut de ses leçons de piano et du produit de ses compositions. C’est à ce moment qu’il écrivit sur la belle méditation de M.de Lamartine qui a pour titre Le Luc, celte suave mélodie qui obtint un succès universel et qui est restée son œuvre la plus populaire. Le Lac est une mélodie d’une heauté achevée ; à une intelligence élevée de chaque vers s’allie une harmonie imitative d’une rare distinction.

En 1822, Niedermeyer arriva à Paris, continua à écrire pour le piano, fît d’utiles connaissances, et, grâce au patronage de Rossini qui se rappela la protection qu’il lui avait prêtée à Naples, il parvint à faire jouer en juillet 1828, sur le théâtre Italien : !m Casa nel bosco (la maisonnette dans les bois), traduction de l'opéra-comique intitulé : Deux mots ou Une nuit dans la forêt. Les formes musicales de cet ouvrage appartiennent à l’école allemande.

La Casa nel bosco fut reçue froidement par les dilettanti, mais remarquée par les véritables connaisseurs. M. Fétis en a fait l’éloge immédiatement après la première représentation et a annoncé la carrière savante et justement estimée que devait fournir le jeune compositeur. Cet ouvrage n’obtint qu’un médiocre succès d’estime et passa pour ainsi dire inaperçu : l’engouement était alors pour les œuvres italiennes et les noms italiens.

Niedermeyer alla cacher à Bruxelles le désappointement que lui causait cet insuccès et se mit modestement à donner des leçons de piano dans l’Institution de M. Gaggia, où il avait, dit-on, quelque intérêt. 11 y resta dix-huit mois, préparant de nouvelles œuvres et

NIKDEHMEYER.

revint de nouveau à Paris, plein d’espérance, tenter de nouveau la fortune. Il publia d’abord quelques morceaux de musique vocale et instrumentale, arrangea pour le piano plusieurs partitions, entre autres celle de Guillaume Tell, travail excellent qu'on ne saurait trop estimer.

Après maintes tribulations, il lit représenter en 1 83t», sur la scène de l'Académie royale de musique, Stradella , opé“ra en cinq actes, paroles de MM. E. Deschamps et E. Pacini.

Cet ouvrage n’a pas obtenu le succès qu’il méritait. Le sujet était intéressant ; la biographie du compositeur chanteur Stradella en avait fourni les romanesques épisodes, sauf la catastrophe finale, c’est-à-dire le meurtre des époux, qu'on avait jugé à propos de changer en une cérémonie nuptiale. La partition renferme des morceaux d’un grand mérite, notamment la sérénade du premier acte chantée par Nourrit, le trio du second acte chanté par M"” Falcon, Nourrit et Derivis, et surtout l’air chanté par MIU Falcon : Ahl quel songe affreux ! Grâce au ciel, il s'achève, qui est un des plus beaux airs du répertoire dramatique français. Plusieurs morceaux exécutés dans des concerts ont été fort applaudis, et l’ouvrage, repris plus tard à l'Opéra, fut mieux apprécié sans pour cela obtenir un succès populaire.

Niedermever resta plusieursannées éloigné de la scène, se contentant de produire sur d’autres poésies de M. de Lamartine, quelques nouvelles mélodies dont aucune n’arriva au succès du Lac. La mélodie en est cependant distinguée et expressive, et l’harmonie constamment intéressante ; les dessins de l'accompagnement ajoutent beaucoup d’efiet à la déclamation du chant. Parmi ces productions, on distingue T Isolement, le Soir, T Automne; cette dernière est, à notre gré, celle où le musicien s’est le plus rapproché du poète. On y respire cette mélancolie*profonde et douloureuse exprimée dans ces beaux vers :

Salut, bois couronnés d’un reste de verdure,

Feuillages jaunissants, sur les garons épars I Salut, derniers beaux jours ! I.e deuil de la nalure Convient à la douleur, et plait à mes regards.

Enfin, Marie Stuart, opéra en cinq actes, fit son apparition en décembre 1844, à l’Académie de musique.

Cet ouvrage n’obtint encore qu’un succès d’estime. Le sujet, fort intéressant par lui-même, a été bien traité par le poète ; on pourrait lui reprocher toutefois de n’avoir pas tenu assez compte du portrait traditionnel de Bothwell, en représentant ce soldat violent comme un

LKS MI'SICIENS CÉLÉHHES.

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citant seigneur soupirant la romance. La musique est soignée, pleine de délicatesse et d’expression ; les situations sont rendues avec une intelligence et une distinction qui ne se démentent jamais. Tout le rôle de Marie Stuart, admirablement interprété par M"' Stoltz, est rempli de mélodies touchantes ; le duo qu’elle chantait avec Gardoni, alors débutant, les adieux de Marie Stuart au premier acte ; la villanelle, sur un motif écossais, au second acte ; le duo avec Gardoni au troisième ; le chœur : Partons, milord, à cheval ! au premier acte ; la scène des conjurés sans accompagnement au troisième; enfin, la scène d’abdication et l’entrevue des deux reines au cinquième acte sont des compositions fort belles, mais qui ont laissé le public froid. Baroilhet et M"' N’au complétaient avec Mm* Stoltz et Gardoni un quatuor qui a laissé un bon souvenir de celte phase de notre Académie de musique.

Celte partition néanmoins valut il Niodermeyer la décoration de la Légion d’honneur. Peu après, il partit pour Bologne où Rossini l’avait appelé pour le charger d’adapter la musique de la Donna del Logo à un poëme français, intitulé Itobert Bruce, et d’y ajouter les soudures et les compléments nécessaires. C’était trop abuser des facilités de la muse italienne. 11 aurait fallu imaginer un livret offrant des situations identiques, ou plutôt se borner à une traduction très-soignée de la Donna del Logo. L’œuvre nouvelle du maître transformée réussit pou et disparut de la scène après quelques représentations, laissant toutefois dans le répertoire des chanteurs deux airs superbes, l’andante : Anges sur moi penchés, et l’air de bravoure de Robert Bruce.

Ce ne fut que sept ans après, en mai 1 853, que Niedermcyer fit représenter à l’Opéra une nouvelle œuvre : la Fronde, opéra en cinq actes.

Cet ouvrage important n’a eu aucun succès, et cependant il y a plus de musique, d’harmonie, de mélodie dans une seule scène de la Fronde que dans certains opéras auxquels le public a fait un accueil bruyant. Le livret manquait bien un peu d’intérêt, et de ces situations fortes qui conviennent à notre scène lyrique.

L’introduction formée d’un chœur chanté par la faction des Importants est belle, mouvementée, magistrale ; la phrase de Richard : Ce cœur, jadis à vous, je ne puis vous le rendre , a de la noblesse. L’air de Thémines, au second acte, la prière des deux fiancés : Oui, notre voix supplie, le finale du quatrième qui est plein de grandeur et de passion, les récitatifs traités dramatiquement et presque partout mesurés, ce qui n 'empêche pas le chanteur de les déclamer, tout cela aurait suffi pour faire classer la Fronde parmi les premiers ouvrages

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