ADOLPHE
Adam (Adolphe-Charles), qui serait le premier de nos musiciens dans l’ordre alphabétique, ne doit figurer qu’au second rang dans l’ordre de mérite. Il eut pour père le célèbre professeur de piano Louis Adam, et naquit à Paris, le 24 juillet 1803. Sa famille le destinait aux études littéraires, mais telle n’était point sa vocation. Aussitôt qu’il en fut le maître, il se voua tout entier à la musique, vers laquelle l’entraînait un goût précoce. Quoique son caractère répugnât au travail, il dut à son heureuse organisation de triompher des obstacles, d’acquérir facilement les connaissances nécessaires à l’art d’écrire, et de devenir un des compositeurs les plus féconds et les plus populaires de notre temps.
Dans les notes biographiques qu’on trouva dans ses papiers, après sa mort, et que sa veuve crut devoir publier en 1860, Adolphe Adam donne les détails suivants sur sa famille et ses premières années :
« Mon père, le fondateur de l’école de piano en France, est né en 1738, à Milternellz, petit village à quelques lieues de Strasbourg. Il vint 5 Paris à l’Age de quinze ans. Les exécutants étaient rares alors, et mon père jouit d’une vogue qu’il conserva pendant toute sa longue carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait pour le clavecin et le piano presque tous les opéras de ce grand maître, à leur apparition. Mon père se maria fort jeune ; il épousa d'abord la fille d’un marchand ■de musique, et perdit sa jeune femme après une année de mariage.
« Pendant la Révolution, il se remaria et épousa une sœur du marquis de Louvois; le contrat de mariage porte la signature du mineur Louvois. Mou père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore, et qui est mariée à un colonel du génie en retraite; elle habite Dijon avec sa famille. La seconde union de mon père ne futpas heureuse; il divorça : sa femme épousa le comte de Ganne, et est morte il y a peu d’années. Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. Ma mère avait apporté une centaine de mille francs à mon père ; il était le maître de piano à la mode sous l’Empire; je voyais souvent à la maison le comte de
Lacépède, grand amateur de musique, et presque toutes les célébrités de cette époque.
« A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien apprendre, pas même la musique; mon seul plaisir était de tapoter sur le piano, que je n’avais jamais appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère se désespérait de mon inaptitude, et, à son grand chagrin, elle se résolut à me mettre dans une pension en renom, où Hérold avait été élevé, la pension Hix, rue Matignon. »
C’est là qu’ Adolphe Adam reçut les premières leçons de piano d'Henry Lemoine, élève de son père. Ne pouvant se plier au régime de la pension, le jeune Adolphe obtint de suivre, en qualité d'externe, les cours du collège Bourbon. Mais il avoue ingénument, avec trop d’ingénuité même, qu’il faisait volontiers l’école buissonnière et d’autres fredaines moins excusables.
«Malheureusement, dit-il, à la fin de l’année, je me liai étroitement avec un assez bon élève comme moi et qui devait devenir un affreux cancre, grâce à notre intimité : c’était Eugène Sue. Nous nous livrâmes avec ardeur, dès cette époque, à l’éducation des cochons d'Inde ; cela devint toute notre préoccupation.
«Cependant j’avais obtenu démon père qu’il me fit apprendre la composition ; on ne m’accorda cette faveur qu’à la condition que mes études humanitaires n’en souffriraient pas. Un ami de mon père, nommé Widerkeer, me donna les premières leçons d’harmonie, mes progrès furent très-rapides, parce que j’y donnais tout mon temps. J’étais très-précoce, et j’avais pour maîtresse une couturière qui demeurait en face de ma maison. Je descendais à l'heure des classes du collège et j'allais chez elle faire mes leçons d’harmonie pendant qu’on me croyait au collège. Cela dura pendant trois ans. L’économe ne faisait aucune difficulté de recevoir les quartiers qu’on lui payait, et le professeur ne s’inquiétait nullement de ne voir jamais un élève dont il ne connaissait que le nom. Mon pauvre père ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, ma rhétorique et ina philosophie dans l'atelier d’une grisette. »
Il nous en a un peu coûté de faire une telle citation, curieuse d'ailleurs sous plus d’un rapport; mais, habemus confitentem reum. Nous n’aimons pas cette désinvolture dans l'aveu d’un désordre si prématuré et si persistant. Trois ans 1 La discipline laissait sans doute beaucoup à désirer de 1814 à 1817 dans l’Université; cependant le fait est à peine croyable. Quant à la crédulité de l’excellent Louis Adam, elle dépasse non pas seulement celle des Géronte de Molière,
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c'est trop peu dire, mais celle des pères ridicules dans les comédies de Térence et de Plaute.
Qu’il y a loin de cette adolescence abandonnée à la jeunesse studieuse de Mozart, de cette insouciance du maître de piano à la mode à la vigilance du pauvre mais rigide maître de chapelle de Salzbourg, de Léopold Mozart. Ici une maison réglée, une famille dans laquelle la vertu était considérée comme une compagne inséparable du talent, là une éducation livrée au hasard, des facultés rares méconnues ou confiées à une direction inhabile. Malgré le ressort de la nature et les efforts de la volonté, le milieu dans lequel se passent les premières années, les impressions qui en sont les conséquences, laissent leur trace indélébile dans le caractère, les habitudes d’esprit, la manière de sentir de l’artiste. Si les soins éclairés que le père de Mozart a prodigués à son fils n’ont pas formé son génie, ils en ont favorisé l’éclosion, tandis que l’cducation des cochons d’Inde, l’école buissonnière, la société des couturières n'ont fait produire à une organisation remarquablement douée que des ouvrages médiocres, parmi lesquels on range en première ligne le Postillon de Longjumeau et le Chalet. La bourgeoisie dilettante proclame le Chalet un chef-d’œuvre. L’homme de goût y relève bien des choses vulgaires. On peut accorder sans peine que c’est le meilleur opéra d’Adolphe Adam, et ce n’est pas beaucoup dire.
Notre collégien réfractaire fit son entrée au Conservatoire en 1817. Il se trouva là dans son élément. Cependant, admis dans la classe d’orgue dirigée par M. Benoist, il fit peu de progrès sur cet instrument. Les formes scolastiques, le travail harmonique de la fugue auxquels il faut se livrer dans cette branche de l'art musical, plus exclusivement que dans d’autres, répugnaient à son organisation mélodique, facile et superficielle. Il suivit successivement la classe de contre-point d’Eller, puis celle de Reicha, et enfin celle de Boieldieu.
Adam était passionné pour le théâtre, mais il avoue qu’il restait insensible aux beautés des ouvrages de Grétry et de Méhul ; je le crois bien. Il trouvait ce dernier sombre et l’autre insignifiant. Boieldieu parvint à former assez le goût de son élève pour lui faire admirer ces maîtres, mais non pas toutefois sans réserves. Nous avons dit que Louis Adam s’opposait à ce que son fils embrassât la carrière musicale ; dans son mécontentement, il lui accordait la nourriture et le logement, mais ne lui donnait pas d’argent. Lejeune artiste s’en procurait en vendant quelques romances au prix de 23 à 30 francs, et en donnant quelques leçons à trente sous le cachet. Afin de s'initier aux habitudes
théâtrales, il demanda et obtint une place modeste dans l’orchestre du Gymnase; il y jouait la partie de triangle, et, peu de temps après, il devint timbalier et chef des chœurs, aux appointements de 600 francs par an. N’ayant obtenu que le deuxième second grand prix au concours de l’Institut, il ne se représenta plus, et, s’étant lié avec des auteurs de vaudevilles, il écrivit la musique de plusieurs petites pièces. Il contribua ainsi au succès de la Batelière, de Caleb, du Hussard de Felsheim et de quelques autres vaudevilles.
Le véritable début d’Adam au théâtre, fut l’opéra de Pierre et Catherine, en un acte, représenté à l’Opéra-Comique au mois de février 1829. Le public accueillit favorablement un ouvrage qui annonçait du talent, mais aussi une facilité qui ne se surveillait pas assez.
C'est d’ailleurs le reproche qu’on peut adresser à l’ensemble des œuvres du compositeur, reproche qui s'explique par l’extrême rapidité du travail chez un homme dont les productions dramatiques, sans parler du reste, ne s’élèvent pas à moins de cinquante-trois. Nous nous contenterons de signaler ici les principales.
Vers l’époque de la représentation de Pieireel Catherine, Adam quitta la maison de son père à l’occasion d’une liaison qui dut se terminer par un mariage. Cette union ne fut pas heureuse ; les époux se séparèrent au bout de cinq ans. Le beau-frère du compositeur, M. Laporte, était directeur du théâtre de Covent-Garden, à * Londres. Adam se rendit auprès de lui et écrivit, pour son théâtre, la musique de deux opéras anglais : /lis first Campaign, en deux actes, et The dark Diaman en trois actes. Plusieurs airs de ces deux ouvrages passèrent dans des opéras représentés plus tard à Paris. Il en a été de môme de quelques fragments de Gisellee t du chœur de la bacchanale du Chalet, qui ont été écrits primitivement pour le ballet de Faust, dansé à Londres, en 1834.
Le Chalet, opéra-comique en un acte, dont les paroles sont de Scribe et Mélesville, fut représenté à Paris, le 25 décembre 1834. C’est le meilleur ouvrage de l’auteur, celui, du moins, qui lui a valu la vogue la plus franche ; le duo : Il faut me céder ta maîtresse, d’un style tout à fait scénique, et l’air : Arrêtons-nous ici, bien écrit dans les cordes de la voix de basse, sont restés populaires. Il n’est pas besoin, d’ailleurs, de beaucoup de culture musicale pour comprendre cette musique d’un caractère peu élevé.
Avec le Chalet, on doit mentionner, parmi les succès les plus incontestés d’Adam, le Postillon de Longjumeau, opéra-comique en trois actes, dont MM. Adolphe de Leuven et Brunswick ont écrit
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le livret et qui fut joué pour la première fois, le 13 octobre 183(i.
Le conijKisiteur est à l'aise dans un sujet approprié à sa veine facile et primesautière. Aussi la partition, toujours commune, ne manque-t-elle ni d’entrain ni de franchise, comme le témoignent assez l'air Mon petit mari , les fameux couplets de Chollet : Oh ! qu'il est beau , le postillon de Longjumeau ! et le trio : Pendu ! pendu !
Le fidèle Berger , opéra-comique en trois actes, représenté en 1838, est inférieur au Chalet. Régine ou les Deux nuits, deux actes, la Reine d'un jour, trois actes, et la Rose de Péronne, trois actes, sont des opéras-comiques, où la pauvreté du livret est sauvée par une musique coulante et facile. Ce qu’il y a de plus remarquable dans la Reine d'un jour, ce sont les couplets chantés par Mocker : Non, non, je ne vous aime pas, et le chant du matelot au second acte. Le talent de M“* Damoreau n’a pu décider le succès de la Rose de Péronne.
Ce fut après la seconde représentation de la Reine dé un jour, qu’Adam partit pour se rendre à Saint-l’étersbourg où Mlu Taglioni désirait lui faire écrire pour elle la musique d’un ballet ayant pour titre : l'Écumeur de mer (3 actes). Le succès qu’il obtint et l’offre de la direction de la musique de l'Empereur qui lui fut faite aux appointements de trente mille roubles, ne séduisirent pas le compositeur, Parisien par excellence et ne pouvant vivre éloigné du boulevard et de ses relations théâtrales. D'ailleurs il était malade. Il rapporte dans ses notes bibliographiques que le hasard lui avait fait rencontrer à Saint-Pétersbourg un cousin germain dont il ignorait l’existence et qui était un médecin distingué, que ce fut à ses bons soins qu’il dut de ne pas succomber à la maladie, que ce fut surtout à la sollicitude de chaque instant d’une personne qui depuis a porté son nom. Il épousa en effet cette personne en 1831 , un an après la mort de sa première femme dont il vécut séparé pendant seize ans. Avant de revenir à Paris, Adam séjourna quelques semaines à Berlin et y composa un balletopéra en deux actes, Die Hamadryaden, qui obtint beaucoup de succès.
La musique de la Main de fer (3 actes , représentés à l’Opéra- Comique, en octobre 1 841 ) n’est pas des plus faibles qu’ait écrites Adam. Mais le livret de Scribe était détestable. Vinrent ensuite le Roi d Yvetot (3 actes, 1 842), dont le sujet est une paraphrase très-libre de la chanson de Béranger, mais où ne fait pas défaut la grâce bourgeoise ordinaire à Adam, et Caglioslro (3 actes, 1844), pièce où il faut surtout noter une intrigue piquante et un dialogue spirituel.
L’heureux triomphateur de la salle Feydeau, tenté d’une plus haute ambition, voulut alors aborder la scène de l’Académie royale de mu-
sique. Mais c’était méconnaître le caractère de son talent, et l’essai qu’il fit, dans un genre qui n’était pas le sien, ne réussit point. Richard en Palestine (3 actes, 7 octobre 1844) est un opéra languissant et incolore.
A celte date, l’infatigable production lyrique du compositeur subit un temps d’arrêt. Sa fécondité n’était pas épuisée, et il le prouva bien par la suite ; mais, brouillé avec la nouvelle direction de l’Opéra-Comique, et cédant à des préoccupations pécuniaires, il cherchait à devenir lui-même imprésario. Cette tentative pour remplacer l’artiste par l'homme d’affaires aboutità la création du Théâtre-National (1847), lequel, après quelques mois d’une existence précaire, disparut, entraînant son commanditaire dans sa ruine.
Rien n’est plus triste que le récit des embarras financiers qui assombrirent les dernières années de la vie d'Adolphe Adam. Nous en ferions grâce à nos lecteurs s’il n’y avait là une sévère leçon pour les artistes qui seraient tentés d’entrer dans la voie des spéculations et des entreprises industrielles. Adam se mit en tête d’ouvrir un nouveau théâtre de musique, dans la salle du Cirque du boulevard du Temple. Il en acheta la propriété et mit l’affaire en actions. Aucun banquier ne se trouva pour avancer les sommes nécessaires. Un compétiteur s’était présenté, et Adam s’engagea, pour le désintéresser, à lui compter 100,000 francs, aussitôt qu’il aurait obtenu le privilège. Il paya 50,000 francs comptants et fit des billets pour pareille somme. Plusieurs de ses associés dans cette entreprise le trompèrent, ou se retirèrent, on partagèrent sa mauvaise fortune. On acheta la salle plus de .700,000 francs, sans compter 700,000 francs d’hypothèques. Sa restauration et son appropriation coûtèrent plus de 180,000 francs, et enfin le 13 novembre 1847, on fit représenter un opéra en trois actes, Gastibelza, dont la musique, premier ouvrage de M. Maillart, eut du succès. Adam donna ensuite Aline de Berton, Félix de Monsigny, et on montait les Monténégrins de M. Limnander, lorsque la révolution de 1848 éclata. Alors tout espoir fut perdu. Les recettes tombèrent si bas que l'administration du théâtre perdait 1,200 à 1,400 francs par jour. Adam proposa à la troupe de se mettre en république et de partager la recette. On vécut ainsi quinze jours sur ce radeau. Un beau soir, les musiciens de l’orchestre ne parurent pas ; le théâtre ferma. Pour faire face à ses engagements, poursuivi de tous les côtés, le compositeur s’imposa tous les sacrifices imaginables, vendit son argenterie, eut recours au Mont de Piété, y mit, entre autres bijoux, une tabatière ornée de diamants, dernier cadeau de Frédéric III, roi