Dans le Monde musical, juin
Th GABRIEL FAURE
ajoutées apres coup, car les nuanees et coups d’archet tracés de la main de auteur, manquent presque entierement sur le manuscrit.
L’examen seul de cet autographe — quia été donné , fait naitre une impression de tristesse. On y sent trembler
par la famille ala Bibliotheque du Conservatoire
la main du vieillard moribond ; les « liaisons » vacillent. L’aspect méme de |’écriture prouve que Fauré, comme son maitre Saint-Saéns, a attendu trop tard pour entreprendre la composition d’un quatuor a cordes. Lorsqu’il sy est décidé, pour ainsi dire in excremis, il s'est trouvé démuni Widées, d’invention, dans le genre qui en exige le plus. Tout autre aurait été sans doute la réussite sil s'y était essayé dans la force de lage, a cinquante ans!
La partie la plus intéressante par la valeur des idées est, selon moi, le premier mouvement (2/2 en mi mineur) ; il s’en dégage un sentiment mélancolique et grave, qui sexprime en phrases mélodiques assez pénétrantes ‘. L’Andante (a 4/4 en da mineur) a aussi pour idée principale un theme mélancolique syncopé, mais d’une valeur moins expressive ; le développement par les procédés scolastiques : s¢rettos, canons, le recours aux progressions, a des formes rythmiques déja maintes fois employées dans les ceuvres précédentes, y tiennent une place prépondérante. Le Finale, en mt mineur, en forme rondo, offre les mémes caractéristiques.
1. D'aprés M. Ph. Fauré, les deux thémes proviennent du Concerto de violon.
Fauré avait démandé que la premivre exécution de cet ouvrage fit donnée au bénéfice des Anciens Hléves du Conservatoire. Le quatuor Krettly se conforma a ce désir. A cet hommage public au maitre disparu, rendu le 12 juin 1925 en la salle de la rue Bergtre, suceéda une audition du méme Quatuor & Ja salle Erard, le 18 février 1926. Le 410 février 1925, la Société Nationale avait, de son cdté, rendu a Fauré un hommage posthume, avec le concours de M"* M* Long, Croiza, de MM. Roger Ducasse, Gaston Poulet et ses partenaires.
b. Musique vocale
Musique religieuse, cantates, cheurs ; mélodies et duos.
La musique vocale de Fauré a contribué, pour une grande part a sa renommée, au moins autant que sa musique instrumentale; elle se divise en musique religieuse, cantates, chceurs, enfin mélodies et duos profanes.
Gabriel Fauré a toujours gardé une reconnaissante aflection pour Niedermeyer qui lui avait enseigné les premiers éléments de son art. Il est done tout naturel qwil en ait,a ses débuts, subi quelque peu Vinfluence. Niedermeyer avait écrit des messes, des motets et des cantiques; Fauré écrira messe, cantique et motets.
La premitre wuvre en date est le Cantaque de Racine, composé en 1864, Al’Ecole méme. I ne faut pas chercher d’originalité dans un essai de jeunesse; la mélodie de cet andante en ré pa 4/4, s’étale avec sérénité suc un accompagnement en triolets; débutant a la basse,
elle se répartit et se développe aux quatre voix avec une certaine ampleur, module un moment au ton de famineur et revient au ton initial. Quand il le publia en 1876, chez I’éditeur de musique religieuse Schoen, sous lenumérod’op. 11, Fauré ledédia & César Franck. Chanté pour la premivre fois & la Société Nationale le 15 mai 1875, le cantique y fut souvent entendu depuis lors. Ilest resté au répertoire des maitrises.
Depuis la fondation de la Schola Cantorum et la promulgation du motu proprio de Pie X, on a beaucoup écrit et publié maintes controverses, souvent aigres, sur ce répertoire. Assurément, vers 1860, il n’était pas tres édifiant et Niedermeyer eut le mérite de chercher al’épurer. Trente ansapreésiln’était pasdevenu beaucoup meilleur. Les vitupérations indignées dont il fut Pobjet vers 1894-95 étaient-elles justifiées ? Fauré ne le pensait pas et méme ila pris sa défense (et celle de Gounod) en termes modérés et judicieux. Du moins il n’ayait pas contribué a lavilir, traitant les textes avec le respect de la prosodie latine et il s’était abstenu d’introduire a l’Eeglise des effets de théatre. Méme de Vinfluence de Ecole lui était restée une imprégnation du plain-chant assez profonde pour qu’on en retrouve les traces en plusieurs de ses couvres méme profanes, le gout des cadences plagales, etc...
La premitre en date des ceuvres religieuses est peut-étre la Petite Messe & trois voix de femmes, publiée chez Heugel en 1907 et que les catalogues appellent une ceuvre de jeunesse. Elle se réduit 2 quatre morceaux : un Ayrie & 3/4 en da} majeur; un
Sanctus i 4/4 en sol majeur, orné de jolies volutes vocales ; un Agnus Dei paisible et doux a 2/4, dans le méme ton; un Benedictus (andante moderato) a 9/8 enuf mineur, bien dessiné et onctueux.
Quant aux motets, ils se succedent & de longs intervalles et leurs dates (qu'on trouvera indiquées au catalogue), doivent s’entendre de la publication, souvent tres postérieure a la composition.
Sans partager entitrement l’enthousiasme que témoiene M™ Nadia Boulanger pour ces motets, congus habituellement sur un plan trés simple, on peut souscrire au jugement d’ensemble qu'elle formule en ces termes : « Les voix semblent s’interposer entre le ciel et les hommes; généralement paisibles, quiétes et ferventes, elles sont graves parfois et tristes, menagantes jamais, ni dramatiques. »
Non pas méme dans le Reguiem, sauf au Libera me, cantabile pour baryton, d’allure un peu théatrale, concession a la maitrise sans doute ; mais, a ces accents dramatiques, le choeur s’empresse d’opposer une humble et pure supplication, d’une voix timide, sur le verset: Tremens factus sum. A quoi répond en 6/4, sur un appeldes cors, une strophe du Dies wv, empreinte d’épouvante, a laquelle succéde la reprise, a l’unisson et & Voctave, de la mélodie implorante : Libera me, Domine! C’est le seul morceau qui comporte des cuivres. Encore n’y en avait-il pas 4 Vorigine, car Vinstrumentation primitive du Requiem était des plus simples; exclusion des violons, sauf un violon solo au
Sanctus; a VHosannah! courte fanfare de cor et de trompette.
Le ‘ibera est la seule page ow s’exprime la terreur du Jugement, ou soit évoquée la colere divine. Toutes les autres respirent la mansuétude et la sérénité.
Apres l’exposition de l’Jntroit en accords parfaits, les ténors chantent, sur un accompagnement des cordes, le Requiem dona eis, mélodie persuasive qui le sera plus encore au : Te decet hymnus, dit par les soprani; puis toutes les voix se réunissent et se font implorantes au Ayrie eleison ! Le morceau est sobrement traité et tres habilement conduit en ré mineur.
A lOffertoire (adagio molto en si mineur A 4/4) interviennentle jeu des imitations, les enchevétrements canoniques. Le baryton, & l'Hostias et preces, invoque les promesses divines faites A Abraham et 2 salignée, dans un so/o en ré majeur sous lequel les cordes font osciller des accords syncopés ; lorgue intervient ensuite. Puis le choeur reprend, en imitations, la priere: O Domine, Jesu-Christe qui s’acheve par un amen vocalisé en si majeur.
A partirde 1a, les caractéristiques de l’muvre ne sont plus que douceur, tendresse, confiance en la miséricorde divine.
C’est le Sanctus (3/4 en mi majeur), suave pribre qui s’éleéve sur les arptges des cordes et des harpes, tandis que du violon solo semble s’évaporer une volute dencens. C’est la pure mélodie du Pie Jesu, dans laquelle une voix d’enfant implore pour les ames le
repos éternel avec, entre chaque phrase, une ondulation
harmonieuse des cordes en sourdine et des harpes. Le succes qu’a eu cette cantilene l’a un peu banalisée, mais je me souviens encore avec émotion du ravisse ment de surprise que produisit sa fraicheur candide dans le timbre exquis de la voix de M'® Torrés quand elle la fit entendre en 1900, a la tribune de Porgue du Trocadéro,
C'est P Agnus Det chanté par les ténors (andante 3/4 en fa majeur) sur une figuration rythmique persistant alorchestre dont la phrase caressante et tendre s’enroule autour de la ligne vocale comme une guirlande de liane embrasse un fit de colonne, écrivait en 1888 Camille Benoit. Apres une série de modulations enharmoniques, les cheeurs font retentir dans le ton initial : ré mineur, les accords déja entendus sur le Requiem eternam ; les violons en sourdine reprennent pour la conclusion leur rythme d’accompagnement onduleux.
C’est enfin, apres lintermede dramatique du Lebera me, dont il a été parlé, Vinvention tout a fait neuve de Vin Paradisum ot les soprani célebrent Passomption supréme de l’ame accueillie par les choeurs d’anges, les martyrs et les saints, sur les sonorités les plus douces de lorgue, les harmoniques des violons en sourdines et des harpes ; puis tout s’éteint dans la tonalité de 7é majeur, lumineuse et sereine.
Devant la Prose des Morts, le compositeur n’a pas ressenti l’épouvante mystique du chrétien ; ila traité ce sujet tragique avec une sérénité de forme « qui est d’un esprit antique mélant a la mort Vidée de volupté », écrivait Camille Benoit, qui comparait cette cuvre
harmonieuse & « un mausolée de marbre blane ». Lié avec Anatole France comme avec Fauré, il imaginait, entre le pote et le compositeur, un rapprochement un peu forcé et contre lequel M. Fauré-Frémiet a raison de protester si, comme il le dit, le Requiem a été inspiré a Vartiste par la mort récente de son pere. L’auteur des Noces corinthiennes s'est bientét transformé en un esthéticien sceptique et subtil; la tendresse de coeur est ce qui manque le plus a son talent tandis qu’eile a toujours imprégné l’art de Gabriel Fauré.
Revenons un peu enarriere pour énumérer les ceuvres vocales profanes de Fauré, avant d’examiner la série de ses mélodies. C’est d’abord quelques duos : Pwisqwict bas toute dme, sur les vers de V. Hugo et la Tarentelle (Mare Monnier), dédiés aux sceurs Viardot et publiés par Chondens en 1879; puis le Ruzsseau, cheeur a deux voix de femmes (op. 22), dédié & M™ Pauline Roger qui avait un cours de chant et qui le fit chanter par ses éléves a la Société Nationale. Il est agréablement conduit, modulé etaccompagné. Ce sont enfin deux compositions plus importantes, qui comportent l’orchestre : les Djinns, choeur a quatre voix d’apres I Orientale de V. Hugo et la Natssance de Vénus (op. 29), pour soli, chosurs et orchestre; enfin le Madrigal a quatre voix sur les vers de P. Verlaine et la Pavane avec choeur.
Les Djinns sont une fantaisie descriptive vocale et instrumentale dont le rythme se modéle sur celui des vers pittoresques du pote, morceau intéressant et bien conduit en forme de crescendo et de decrescendo natu-