CARICATURE DE FAURE PAR A. BARRERE
(Publiée par Fantasio, le 1° aout 1940.)
rellement, énergique méme dans!’évocation du vacarme des noirs esprits et finissant pp. sur les harmonies du début, mais concu sous l’influence évidente de Saint- Saéns.
La sctne mythologique intitulée : la Natssance de Vénus, sur un texte de Paul Collin, forme une de ces petites cantates pour soli, chceur et orchestre, grace auxquelles les musiciens de cette époque pénétraient au concert, faute de trouver accés au théatre, un simple exercice de composition.
En manitre de préparation au miracle mythique, Vorchestre fait entendre un lent et doux prélude sur un accompagnement mystérieux, un chant onduleux en tierces qui rappelle telle page de la Lyre et la Harpe de Saint-Saéns, puis le mouvement s’anime, un bouillonnement se produit au sein des ondes, l’Anadyoméne apparait, signalée par le cheeur et le récit de la basse solo; Vorchestre s’apaise en belles harmonies amples qui aménent le ton d’w majeur. Le récit de Jupiter ou lon remarque une jolie phrase posée sur de larges accords, sous le vers : Fille de onde amére, précede un arioso écrit avec une souplesse mélodique et une grace molle des plus délicates, cantiléne pleine de suavité, suivie d’un ensemble avec cheeur. Le développement canonique conduit & un 3/4 (allegro moderato) en la |), période mollement rythmée, avec d’élégantes modulations : Salut a tor, déesse blonde !
Le finale, en style de cantate, est un peu froid. C’est du moins impression qu’il produisit dans la salle du Chatelet, ou eut lieu la premiere audition publique,
en 1895, pres de douze ans apres que I’ceuvre eut été entendue a la Société chorale Guillot de Sainbris.
Le Madrigal a quatre voix (op. 35), de 1884, écrit sur des vers d’Armand Silvestre, est le premier de ces délicats pastiches du xvi’ sitcle modernisés dans lesquels excellera Fauré et ot il a introduit une expression si personnelle. La Pavane pour cheeur et orchestre, en famineur, est encore un gracieux pastiche archaique, empreint du sentiment mélancolique des Fétes galantes de Verlaine d’ou est tiré le texte chanté. La grace de cette piece instrumentale et vocale lui valut la faveur d’étre mise au nombre des danses anciennes qui furent exéculées en coslume avec un si grand succ?s, aux concerts de Opéra, en 1896.
Jarrive aux mélodies proprement dites, qui ont tant contribué & faire apprécier le talent de Fauré. Il en a écrit a toutes les époques de sa vie et probablement, comme font les jeunes compositeurs, dés celle de ses débuts. Le Catalogue de M. Octave Séré et celui de la Revue musicale qui s’en est inspiré, situent vaguement « vers 1865 », les vingt premitres. Les dates qu’on va lire ont été relevées par moi dans le Journal de la Librairie ou méme sur les manuscrits de Fauré donnés par la famille au Conservatoire ou enfin sur les programmes de la Société Nationale. A quelques mois pres, le lecteur peut donc s’y fier.
Le Papillon et la Fleur, — je Vai dit dans la partie biographique, — a été publié par Choudens en 1869; Dans les ruines dune abbaye en 1870. Sur une copie manuscrite de Seale! on lit la date de 1871. Deux auto-
eraphes ont pour texte des poésiesde V. Hugo: Aurore, dédiée & M™ Anna Dufresne, non datée, mais qui est évidemment de sa jeunesse et Sentiers ow Uherbe se balance, piece extraite des Chdtiments, qui porte la date du 3 avril 1874. Elle a paru sous ce titre : lAdsent. Quant a l’Awrore, cest un rythme d’allegretto a 3/4 en la), sur ce rythme constant, fréquent chez V. Hugo : trois vers & rimes féminines contre un a rime masculine. Le poéte y parle de |’ « archet du luth ». Gomme la mélodie estrestée inédite, le musicienne s’est pasrendu complice de cette hérésie instrumentale.
Voici la chronologie des autres mélodies de jeunesse dapres les dates de publication chez Choudens : Réve d'amour, 1875; Tristesse et les Matelots, 1876; Barcarolle, Au bord de Veau, Ici-bas, Lydia et Mai, 1877; Hymne et Chant d'automne (de Baudelaire); l Absent (V. Hugo) et Sérénade toscane, 1879. Le recueil des vingt premitres mélodies qui comprend encore la Chanson du Pécheur, Aprés un réve, Sylvie (Paul de Choudens) et la Rancon (Baudelaire) fut édité chez Choudens en 1879 *.
Ce qui s’était passé pour Saint-Saéns s’est reproduit pour Fauré. Quatre de ses mélodies avaient, en 1871, été accueillies par Georges Hartmann, découvreur de jeunes talents ; était Lydia, dédiée & M™° Trélat; Hymne & M. F. Lévy ; Mai & M"™° Henri Garnier et Seule! La bibliothéque du Conservatoire possede un exemplaire de ce recueil. Au sujet de Lydia, un musi-
4. Ce recueil est entré ensuite dans le fonds Hamelle, mais prés de vingt ans apres.
cien bien informé et qui fréquentait alors le magasin d’Hartmann, m’a raconté que lorsque G. Fauré fit entendre a |’éditeur cette exquise mélodie, Massenet, présent a audition, prononga ces mots: — Je voudrais avoir écrit cela!... Pauvre Massenet, il ne se doutait guere que Fauré ne témoignait pas pour ses productions dune estime réciproque, — sa lettre a Hugues Imbert du 8 octobre 1887, l’atteste! Par contre, il en avait davantage pour certaines mélodies de Paladilhe, il Pécrivait en 1877 & Marianne Viardot.
On a trop dédaigné peut-étre ce premier recueil de mélodies dont l'une, Sy/vie, est écrite sur des paroles de ’éditeur lui-rméme. Sans doute, la premibvre : Le Papillon et la Fleur, précédée d'une ritournelle désuete, nest qu'un rondeau agréable; Maz et Dans les ruines d'une abbaye rappellent la manitre vocale de Saint- Saéns; la seconde semble calquée comme rythme sur V Enlévement (Si tu veuz, faisons un réve !) Mais les mélodies écrites sur les vers de Th. Gautier, Les Matelots, Seule ! (dont le theme poétique est analogue a celui de la Captive de V. Hugo) ont déja plus d’accent. Un sentiment de regret douloureux s’exprime fortement dans Lamento et dans Tristesse. Dans une comme dans Vautre, un refrain de deuil revient entre chaque strophe : Ah! sans amour sen aller sur la mer! ou Hélas! jaa dans le coeur une tristesse affreuse !
Avec les chants douloureux contraste Lydia, cantilene pleine d’une grace ineffable, d’une sérénité antique, en harmonie avec les beaux vers de Leconte de Lisle. Réve d'amour (V. Hugo : S’tl est un charmant gazon),
allegretto a 3/4 tres chantant, avec contrechant a la basse, Mai et Aubade se rattachent & la manibre de Gounod. La Sérénade toscane déroule de souples mélismes alternés entre la voix et linstrument, sur un rythme original, vivant, fertile en rebondissements expressifs, aux modulations habiles.
Trois pieces du recueil témoignent d’un sentiment dramatique réel : PAdsent, traitée en dialogue, sombre, mais trés poignante, la Rancon et Chant d Automne. Dans la Rancon, dédiée & Henri Dupare (andante a 3/4 en mineur), au début large, énergique qui passe en majeur, sur des arpeges schumanniens, le musicien développe la conception du potte : les deux champs défrichés par Vhomme sont l’Art et !Amour; de la proviennent les moissons qu il offrira aux anges pour sa rédemption. Le Chant dautomne est & remarquer pour la fermeté de la déclamation qui se modéle sur le sens des vers de Baudelaire, aux évocations funtbres. A un premier mouvement sombre, mais qui évoque plutot un pathétique a la Niedermeyer, s’oppose un 9/8, en majeur, tendre et caressant, d’une grace déja fauréenne :
Jaime de vos longs yeux la lumiére verdatre.
Riche et varié, ce premier recueil allait done de la mélodie purement yoeale, de la romance méme, aux artifices de contrepoint, révélant les influences subies par le débutant: Niedermeyer, Gounod, Saint-Saéns, mats attestant aussi la variété de ses dons naturels.
En ces années, le nom de Gabriel Fauré était si peu connu dans le commerce de musique que, lorsque nous
demandions une de ses mélodies, les vendeurs nous oftraient invariablement les ceuvres vocales du baryton J.-B. Faure! On eut beaucoup de peine a leur faire mettre ’accent aigu sur l’é. Cependant, a la fin de 1880, les éditeurs Durand-Scheenewerck avaient publié le Poeme dun jour. C’est, sur des vers assez médiocres de Ch. Grandmougin, un de ces petits drames sentimentaux en raccourci que Massenet avait, depuis une dizaine d’années, mis ala mode avec ses Potmes vocaux. Plusieurs jeunes musiciens produisirent des compositions similaires. Fauré fit de méme. La sienne ne peut étre comptée parmi ses euvres vocales les plus personnelles. La forme mélodique trop régulitre des deux premitres pivces, les fautes de prosodie qui en procedent, nuisent & leur mérite ; la troisieme et dernieére, traite avec une légereté spirituelle et désinvolte, le theme, habituellement triste en musique, de la rupture de deux amants.
De 1880 & 1890 s’échelonn?rent vingt-cing mélodies dont V’éditeur Hamelle a formé un recueil en 1898; dans Vintervalle, en 1894, il avait publié le cycle de la Bonne Chanson. Quand on examine ce deuxieme recueil, il faut, comme pour le premier, établir une distinction entre les pieces qui ne sont que dagréables mélodies de salon, plus raffinées seulement par le rythme, Vharmonie ou la modulation que celles de ses émules, telles: Nell, Notre amour, Chanson @amour, la Fée aux chansons, Aurore, le Pays des Réves, et celles que pour leur expression pénétrante et ressentie, on peut comparer aux plus beaux Lieder de Schubert et de Schumann.
Ainsi Automne, les Berceaux, le Secret et Au Cimetiére sont des spécimens parfaitement réussis de ces chants dune émotion contenue et douloureuse auxquels j’ai attribué jadis ’appellation de Lieder francais. La mélodie des Berceaux écrite sur un accompagnement syncopé dont le balancement évoque les grandes houles de POcéan, contient toute lattirance du voyage en lutte avec les angoisses de l'arrachement au foyer; le Secreé est hymne d’une 4me que consume un secret sentimental jalousement gardé. Aw Cimetiere évoque Gloquemment le sort cruel du marin englouti par la mer dévoratrice et privé du repos éternel dans la terre natale. Voila pour l’émotion. Quant au charme, il est difficile d’en étre plus imprégné que les mélodies sur des vers de Leconte de Lisle : Les Roses d’Ispahan et la Rose, povmes de grace et de langoureuse séduction.
Fauré n’ignorait pas la valeur de ses mélodies vocales, méme dans un temps ou elles étaient beaucoup moins connues et gottées qu’aujourd’hui. L’opinion qu’il préte a César Cui, a leur sujet, dans sa lettre de 1887 a Hugues Imbert (original au Conservatoire) est tres défendable, elle prouve le discernement d’un critique d’autant plus impartial qu’il était étranger.
« Cut (le compositeur russe) place mes mélodies A un rang trop flatteur ; il les dit les meilleures des mélodies francaises, au détriment de celles de Gounod quiljuge mievres, de celles de Saint-Saéns qu'il trouve froides et de celles de Massenet quil juge efféminées. »
Toutefois G. Fauré n’a pas toujours évité la fadeur et le maniérisme, car, dans plusieurs mélodies de ce
BRGERSCHEL FBG;
Cliché Gerschel.