‹ Les musset au MaineChapitre 3 sur 22 · MALHERBE MUSSET · texte numérisé non relu

MALHERBE MUSSET

II est près de midi, mon mari n'est pas encorre de retour; les grandes adaires ne sont pas terminées selon les apparences; on dit cependant dans le village que tout est fini, que la constitution n'a pas été acceptée. Tout cela est peu positif. Dieu veuille que tout se passe sans tapage. Je laisse partir Moiré. Je crain en le retenant de vous inquiéter; je me charge d'instruire Papa. Adieu encorre une fois, ma bonne cousine. Quant à ma Tante de Paris, adressez-vous à mad«"« Charle qui demeure chez elle; c'est une brave fille, à ce qu'on dit.

Tel était, en reproduisant exactement son orthographe, le contenu de la lettre écrite le 6 septembre 1795 par M™^ de Musset à sa cousine Marie-Marguerite-Catherine Gaudin de la Chénardière. Cette lettre portait la suscription suivante :

« A Mademoiselle Mademoiselle de la Chénardière à Couléon ».

Comme on peut en juger par le début de cette intéressante lettre, si M""® de Musset avait montré pendant la Terreur un dévouement passionné pour son mari, elle n'était pas moins tendrement attachée à son vieux père, Adam de Bonaventure de Malherbe, à qui elle cherchait avec les attentions les plus touchantes à éviter dans cette triste circonstance un coup trop brusque, qui eût pu lui être fatal.

Quant à sa cousine Marie-Marguerite Gaudin de la Chénardière, à qui elle donne des conseils d'un ordre si élevé relativement à l'exécution des dernières volontés de sa mère, c'était à cette époque une vieille fille qui avait vécu jusque-là avec celle-ci au château de Couléon et qui devait y mourir sans alliance en avril 180G. Elle avait comme cohéritiers dans la succession

— ir6 —

niatornollo doux friTOs : 1« AriDniul-Louis riiuulin de Sainl-Hémy, propriétaire du château de (^ourvalaiii et y résidant, époux depuis 1770 de Marie-Françoise de Vansay, dont il avait plusieurs enfants; 2" Aniédée-Joseph-Hené, aneien ollicier au ré^'inient de la Reine, alors en émigration C'est prohahlement aux droits de ce dernier dans la succession de sa mère qu'il est fait allusion.

Les nouvelles que M'"*' de Musset donne ensuite de la santé de son mari et des craintes que cette santé ver nait d'inspirer ne sont pas faites pour nous surprendre : Musset avait trop soutïert physiquement et moralement pendant la Terreur pour (jue des soufïrances encore si récentes n'eussent pas altéré profondément sa constitution.

« Monsieuret Madame Rodrigue » qui se trouvai(Mil en ces jours-là en visite au chAteau de Gogners, n'étaient autres (jue Paul Rodrigue, ex-oratorien , exchanoine de la Rochelle, et sa femme, xMarie-Magdelaine-Catherine de Musset, l'ex-chanoinesse de Troars. Réfugié en 1791 à la Vaudou rière comme ami de Victor-Donatien de Musset, également chanoine de la Rochelle depuis 1788, Paul Rodrigue s'y était trouvé en même temps que la sœur de son ami, réfugiée elle aussi dans la maison paternelle ; c'est ainsi qu'ils s'étaient connus, et, après s'être mis plus ou moins en règle avec leur conscience, ils avaient fini par s'épouser dans les premiers jours de Germinal an II (mars 1704). Or, à l'époque de leur visite à Gogners, en septembre 1795, ils faisaient apparemment encore assez bon ménage; mais ils n'allaient pas tarder à se lasser de vivre ensemble, et ils devaient divorcer par consentement mutuel en l'an X.

Les enfants qu'avait alors M'^e de Musset, et dont elle parle dans sa lettre, étaient ses deux filles Odille et Osmane, âgées, la première de onze ans, et la seconde de neuf. Nous avons dit que M. et M"^'^ de Musset

avaient perdu à la lin de 1794 le seul lils qu'ils eussent encore; mais M""^ de Musset était alors enceinte de son second fils Onésime qu'elle allait mettre au monde au commencement de janvier 1796.

Remarquons enfin dans cette lettre si instructive pour nous à tant d'égards le passage relatif au grand événement politique qui occupait la France tout entière le jour même où était écrite cette lettre. On y sent avec quelle anxiété la châtelaine de Cogners, rendue par tout ce qui s'était passé depuis 1789 défiante à bon droit envers les gouvernements issus de la souveraineté populaire, attendait dans son salon le résultat de la grande consultation nationale à laquelle son mari était allé prendre part au chef-lieu de son canton.

Hélas! sans être aussi néfaste pour les honnêtes gens que la constitution de 1793, celle de l'an III était loin de leur promettre un gouvernement vraiment libéral et réparateur; si Musset avait eu une pareille illusion, ce que nous ne pensons pas, il allait bientôt se convaincre à ses dépens qu'il s'était absolument trompé et qu'il y avait encore de beaux jours pour la tyrannie jacobine.

Avec le nouveau gouvernement qui, sous le nom de Directoire, venait de succéder à la Convention, la France, plus que jamais divisée entre royalistes et républicains, ou, comme on disait alors, entre chouans et bleus, allait entrer dans une longue période de guerres civiles où bien des excès devaient se commettre de part et d'autres. Aussi très délicate allait être, en ces années-là, la situation des royalistes doués, comme L. -A. M. de Musset, d'un sens politique trop avisé pour espérer quelque chose des aventureuses équipées et des folles prises d'armes auxquelles ne craignaient pas de s'abandonner, dans l'ouest surtout, les partisans des Bourbons. Pour lui, ennemi de toute violence inutile, il ne comptait assurément que sur la légalité pour faire triompher le bon droit et

ramener la monarchie. C'est ce qui lui fera dire plus tard qu'il avait passé les orageuses années delà Hévolution à lutter contre les Jacobins de son canton et les royalistes armés ou chouans de son voisinage (1).

Mais son frère Charles-Louis-Joseph, qui depuis plusieurs années vivait hors de France dans l'émigration, était naturellement loin de partager ces sentiments d'intelligente modération et de sage patriotisme. Au printempsdel79."), il s'était trouvé à la malencontreuse expédition de Quiberon laquelle aboutit, comme on sait, non seulement à un lamentable échec, mais au massacre de la [dupart des infortunés émigrés qui y avaient pris part. Il avait, il est vrai, échappé par miracle à cette épouvantable tuerie et était parvenu à se rendre auprès des royalistes du Morbihan sous Cadoudal. Il guerroyait sans doute avec ces derniers quand, le 20 février 179G, il fut tué auprès du village de Poudras, dans la commune de Peillac (Morbihan), par un détachement de la garde mobile de Roche de Trois (Rochefort en terre) (2).

Ce Musset n'était pas du reste le seul de sa famille et de son nom destiné à mourir en combattant dans les rangs de l'émigration : son cousin-germain de la branche de Pathay, Charles-Henri, l'ancien oOicier au régiment de Br3sse, qui. après avoir émigré en 1791, avait pris du service comme chasseur noble à la 10^ Compagnie d'Infanterie noble de l'armée de Condé, allait tomber, dans le cours de cette même année 1796, sous un boulet républicain au combat d'Oberkamlach en Souabe, livré le 13 août (3).

Mais revenons au châtelain de Cogners. A peine

(i) Lettre adressée, le i3 avril 1811, à M. Hécart, membre de la Société des Arts, à Valenciennes.

(2) Arch. nat. F. 7, 52(52, dossier Musset, procès-verbal du 6 vendémiaire an VI, constatant le décès du cit. Musset-Lignac, survenu le 2 ventôse an IV.

(3) Bittard des Portes, Histoire de l'Armée de Condé, p. 286.

celui-ci avait-il eu le temps d'apprendre la mort tragique de son frère en Bretagne, qu'il se trouva luimême, au mois d'avril, dans une situation des plus critiques, causée par un grave incident des guerres de la chouannerie survenu dans une des communes voisines de la sienne, dans ce bourg de Vansay dont la garde nationale avait été autrefois, on s'en souvient, sous ses ordres.

Nous laissons ici la parole aux a autorités constituées )) et aux « citoyens appelés par la loi au service de la garde nationale » de Tresson qui, dans une supplique adressée au « citoyen Watrin, général de division de l'armée de l'Ouest », lequel commandait alors au Mans, vont nous exposer (i) ce (|ui s'était passé et dont ils rendaient responsable L.-A.-M. de Musset ainsi qu'un autre châtelain du pays, François-Bertherand de Mainville, ex-seigneur de la Ghapelle- Gaugain (!2).

Germinal an IV. (Mars-Avril '1796.)

Les autorités constituées et les citoyens appelés par la loi au service de la garde nationale du canton de Tresson réunis au cit. Watrin général de division de larmée de l'Ouest. Citoyen général,

Des républicains sensibles aux malheurs de leurs frères ont la mortification de vous informer qu'un grand crime vient de se commettre dans la commune de Vancé, voisine de ce canton, et faisant partie de celui de Bessé.

Le 6 du courant, (6 Germinal an IV, 26 avril 1796) à 6 heures du soir, une troupe de chouans au nombre de 60, se porta dans le bourg de cette commune, où deux républicains furent à l'instant victimes de leur scélératesse en les fusillant au pied de l'arbre de la liberté; ils se portèrent ensuite chez différents citoyens où ils volèrent or, argent, montres, bardes, linges, et au moins 50 fusils qu'ils ont pris au corps de garde. Ces monstres avaient envoyé un espion pour s'as-

(i) Arch. de la Sarthc, L. 336.

(2) Le château et la terre seigneuriale de la Chapelle-Gaugain avaient été portés en mariage par D''« Elisabeth-Louise Massac à noble François-Bertherand de Mainville, qui avait été maire de la Chapelle- Gaugain dans les premières années de la Révolution.

— Cl) —

siirer si la commune était on force pour leur faire résistance, mais ils saisirent le moment où il n'y avait point de garde ■pour exécuter leurs forfaits, et le tems qu'ils employèrent à ce carnage ne fut tout au plus que de trois quarts d'heure, après quoi ils déclarèrent qu'ils étaient venus pour fusiller 8 républicains, mais qu'ils reviendraient trouver les six autres dans peu de tems, et qu'il leur restoit à faire la même expédition dans les communes du canton de Tresson, notamment danscellesde Tresson, Montreuil etSainle-Osmane; et ils se sont ensuite retirés et ont dirigé leur marche |>ar les communes de Gourdemanche, Le Lorouer, Pruillé et Jupilles, où ils ont été vus passer le 8 à 2 heures du soir, y ont fait leur perquisition à dessein d'y retrouv.er le cidevant curé constitutionnel pour le fusiller, mais les habitants de cette commune l'ont fuit cacher afin de le soustraire à leur vengeance.

Les communes de Tresson, Montreuil et Sainte-Osmane furent averties de ce désastre à 11 h. du soir; elles sonnèrent aussitôt l'alarme et se portèrent ensemble en celle de Saint-Georges où l'ennemy sembloit diriger sa marche, elles y rencontrèrent un détachement du bataillon des chasseurs de la Charente, stationné à Saint-Calais, mais les recherches des uns et des autres furent infructueuses, on fut averty que l'ennemy s'étoit évadé à toutes jambes sans que l'on put connaître sa vraye direction, et c'est au milieu de ces circonstances critiques, citoyen général, que nous vous réitérons la juste demande que nous vous avons déjà faite de procurer des armes et des munitions nécessaires aux communes de Tresson, Montreuil et Sainte-Osmane, comme étant les plus menacées, car, nous ne pouvons plus nous le dissimuler, cit. gén., si les chouans ont évacué pour un instant notre territoire, leurs chefs ne cessent pas pour cela d'habiter auprès de nous. Nous prenons la résolution de vous les dénoncer, l'intérêt public l'exige et la nécessité le commande; nous allons vous parler le langage de la vérité avec lasinplicité républicaine, et vous l'entendrez sans prévention, quelqu'elfort qu'on ait fait pour altérer vos idées naturelles sur l'existence des faits.

Louis de Musset, ci-devant noble, de la commune de Cogners, et Bertrand-Mainville, jouissant des mêmes qualités dans la commune de la Chapelle-Gaugain, sont accusés par l'opinion publique d'être les chefs en question. Nous sommes certains que lorsque les chouans se sont portés dans la commune de Ruillé-sur-Loir, De Musset a été vu

par deux fois dans les bois de la Chevrière, ditle commune de lluillé, où il organisait, dit-on, les chouans. Nous sommes sûrs également qu'il s'est fait plusieurs rassemblemens de prêtres refractaires chez lesd. de Musset et Mainville; que led. de Musseta été accusé d'avoir été à Paris dans la journée du 10 août au rang des chevaliers du poignard, et qu'il ne s'est jamais justifié de ce grand reproche, enfin que lui et Mainville n'ont cessé depuis la Révolution de manifester le plus grand mépris pour la République, en discréditant les assignats et en persécutant les républicains les plus pro nonces, et que même led. de Musset a été désigné par un prévenu de complicité avec les chouans, puis à Tresson, comme tenant les iils de leur ramification, il est de même certain qu'il étoit l'ennemy juré des deux martirs deVancé.

Voilà, cit. général, les faits pour lesquels nous vous dénonçons ces deux individus, et soyez parfaitement sur que c'est le salut de la République et l'amour de notre pais qui nous fait agir ainsi, et non la haine ni la vengeance qui n'ont jamais eu d'empire sur nos cœurs. Ne serait-il pas douloureux pour nous, cit. général, de voir nous-mêmes diriger les poignards qui doivent nous égorger ? Nous verrions la liberté menacée, les amis de la patrie impunément assassinés, les conspirateurs protégés et la corruption mise en système! Mais non, cit. général, vous êtes digne de la place qui vous est confiée, et vous saurez toujours distinguer les vils conspirateurs d'avec ceux qui sont prêts à verser leur sang pour l'affermissement de la République, et nous aimons à croire que vous prendrez en considération tant nos réclamations que la dénonciation que nous vous faisons, et qu'au moins vous prendrez des renseignemens sur les faits, nous vous en conjurons au nom du salut de la patrie.

Pour nous, cit. général, nous vous déclarons ne faire qu'un seul faisceau et que toujours fidèles aux principes et sincèrement attachés et soumis aux lois de la République, nous combattrons jusqu'au dernier soupir tous les tirans et les ennemis de la République, de quelqu'espèce qu'ils puissent être.

Voilà notre profession de foi.

Salut et fraternité.

Suivent vingt-cinq à trente signatures dont la dernière est celle-ci :

Adam Guillain,

Capitaine.

Cette dénonciation, remarquons-le, n'était pas datée.

Ainsi Musset était désigné par les .lacobins de Tresson comme l'un des meneurs du parti royaliste ayant provoqué l'échautïourée de Vansay, et, comme si ce n'était pas assez de leur dénonciation, ceux du Grand- Lucé envoyaient de leur côté, au général Watrin, une supplique (1) à peu près identique comme fond, bien que plus courte dans la forme :

12 germinal an IV.

L'administration municipale du canton du Grand-Lucé et les officiers de la garde nationale réunis.

Au général Watrin Citoyen général,

Nous avons pris communication des demandes que vous ont faites les autorités constituées et la garde nationale du canton de Tresson, ainsi que de la dénonciation contre les nommés De Musset cy devant seigneur de Cogners, et Mainville, ayant ci devant même qualité dans la Ctiapelle Gaugain.

Nous vous déclarons et attestons que les communes de Tresson, Montreuil et Sainte-Osmane, qui se sont signalées par leur républicanisme depuis le commencement de la Révolution, sont dans ce moment ci dans la situation la plus alarmante, et qu'ils ont un besoin urgent des armes et des munitions qu'ils réclament. Nous déclarons pareillement que la notoriété publique désigne comme chefs de chouans lesd. Musset et Mainville; que le premier n'a jamais pu prouver l'employ qu'il a fait à Paris des journées des 9 et 10 août 1792 fx. si.); que le dernier est accusé d'avoir fait des rassemblemens de chouans dans sa maison....

Nous attestons aussi que ces deux individus ont constamment persécuté les républicains et que vous reconnaîtrez la vérité toute nue dans l'adresse des patriotes du canton de Tresson.

Fait à Lucé le 12 germinal an IV de la République.

Est-il besom d'ajouter que le châtelain de Cogners n'était pour rien dans l'affaire dont on cherchait à faire ainsi porter sur lui la responsabilité? Aussi, fort de sa conscience de bon citoyen, n'ayant jamais fait appel

(i) Arch. de la Sarthe, L. 336.

qu'aux moyens légaux et pacifiques pour faire triompher ses opinions politi(iues, s'empressa-t-ii, dès qu'il eut connaissance de la grave imputation dont il était l'objet, d'adresser à l'administration municipale du canton de Bessé, à la date du 18 germinal, une pétition tendante à obtenir une attestation en règle de sa soumission aux lois delà République. Or les administrateurs auxquels il s'adressait n'hésitèrent pas à faire droit à sa trop juste réclamation en lui accordant l'attestation qui suit, datée du 22 germinal (1) :

« L'administration municipale, assemblée au lieu ordinaire de ses séances, vu la pétition du citoyen

Musset de Cogners du 10 de ce mois, tendante

...atteste que le cit. Musset de Cogners a toujours donné l'exemple de la soumission aux lois de la République; que, dans les assemblées primaires du canton où il a été nommé électeur par le peuple et avant cette époque, il a reconnu la souveraineté du peuple, et que, dans tous les temps et toutes les époques de la Révolution, il s'est montré comme un patriote pur et sincèrement attaché à la patrie; arrête que copie du présent luy sera remise pour luy servir et valoir ce que de raison... »

Cependant, Musset, qui se trouvait alors au Mans, ayant appris le 30 Germinal qu'on avait été à son domicile pour l'arrêter, se présenta sur le champ devant le commandant chargé de remplacer le général Watrin absent ; et désireux de comparaître volontairement devant le Conseil militaire séant à Châteaudu-Loir, s'y rendit le même jour, sous l'escorte de deux chasseurs à cheval.

En attendant sa comparution et son jugement, il fut enfermé, sous la garde d'un gendarme, dans une chambre de l'auberge tenant pour enseigne : Les trois Vieillards. C'est là que, le 2 floréal, le citoyen Jean

(i) Arch, de la Sarthe, L. 336.

Mallt't, capilaiiKMle la ;i" coui[)aj,Mii(' au halaillon des Chasseurs de la Charente, rapporteur près le Conseil militaire, lui lit suhir l'interroj^^atoire suivant, cjue nous croyons devoir donner ici in extenso, tant questions (|ue réponses, à cause de l'incontestable intérêt qu'il présente d'un bout à l'autre.

Aujourd'huy 2 lloréal, 4° année républ„e.

Nous, Jean Mallet, capitaine (Je la 5* compagnie au bataillon (les chasseurs de la Charente, rapporteur près le conseil militaire établi en la ville île Chàleau-du-Loir, séant en l'auberge tenant pour enseigne les Trois Vieillards, où étant, y avons trouvé dans une chambre le nommé Musset en état d'arrestation et sous la garde d'un gendarme comme prévenu de chouannerie, ainsi qu'il résulte par deux dénonciations différentes, l'une sans date, l'autre du 12 germinal dernier.

L'avons interrogé sur ces deux pièces de la manière suivante :

Interrogé de ses noms, âge, profession et lieu de naissance :

A dit se nommer Louis-Alexandre-Marie Musset, cultivateur, âgé de 42 ans, natif de Mazangé, canton de Villiers, dép' de L.-et-Ch., domicilié à Cogners, canton de Bessé, dép' de la Sarlhe.

A luy demandé où il avait passé la journée du 6 du mois dernier, veille de Pâques (v. st.) :

Répond qu'au môme jour il étoit au Mans, qu'il en partit sur les 8 h. du malin après une entrevue avec le général Watrin, qu'il se rendit sur les midy au lieu appelé Couléon chez le citoyen Menjot, commune de la Chapelle St-Rémy, canton de Tutle, qu'il y resta jusqu'au lundy v.st. (8 germinal,) que led. jour il s'est rendu au Mans où ilyresta jusqu'au lundy 1.5 germinal, retourna led. jour avec led. cit. MenjoL aud. lieu de la Chapelle Sainl-Rémy, où il y resta jusqu'au 18 dud. mois, il repartit le même jour 18, correspondant au jeudy, (v. st.), pour se rendre au Mans, où il est demeuré jusqu'au 30 du mois dernier, époque à laquelle ayant été instruit qu'on avoit été à son domicile pour l'arrêter, qu'il se présenta sur le champ au commandant remplaçant le général Watrin en son absence, qu'il alloit se rendre sur le champ à Chàteau-du-Loir, il se rendit en effet sous l'escorte de deux chasseurs à cheval en cette ville le 30 dud. mois.

Interpellé de nous dire s'il resta habituellement dans les

dilTérents séjours qu'il fit à la Chapelle chez led. cit. Menjot, s'il iie fut point dans plusieurs communes voisines :

Répond qu'il ne sortit point dans ces deux différents séjours de la commune de Saint-Rémy, qu'il fui cependant dîner le lundy 8 chez le citoyen Gaudin au lieu de Courvalain, dite commune.

Interrogé de nous dire pourquoi il fut chez le citoyen Gaudin :

Répond que c'estoit pour traiter d'affaires de famille relativement comme successeur collatéral des biens provenant à luy par le deceds d'une tante de son épouse.

Interrogé de me dire s'il a eu connaissance de l'arrivée des chouans à l'époque du 6 du mois dernier dans la commune de Vancé, s'il sçait les excès qu'ils commirent :

Répond qu'il apprit de la personne chez qui loge le général Watrin, qu'à cette même époque les chouans s'estaient portés à Vancé, y avoient assassiné l'abbé La Loutière, ainsy que son domestique, que cette môme nouvelle luy a été confirmée par le général Watrin lui-même.

Interrogé s'il connaît le cit. Joubert, natif de (S') Georgesla-Croix, dem' actuellement à Ruillé :

Dit ne pointle connaître.

Interrogé s'il y a longtemps qu'il a été en la commune de Ruillé-sur-Loir, interpellé de nous dire l'époque où il s'y est trouvé :

Répond que la dernière fois qu'il y a passé, c'est le 23 pluviôse, venant de la Gidonnière che- le cit. Beaumont oii il avait couché la veille; qu'il voyageait de compagnie avec le cit. Jouflroy, dem' à Trôo, ainsy que le domestique dud. J.; que luy répondant étoit monté sur un cheval noir à luy appartenant, et qu'il avoit prêté un autre cheval sous même poil aud. domestique, qu'ils ne firent que passer par le bourg de Ruillé et se rendirent à Poncé où le cit. J. le quitta et lui laissa son domestique ; que luy répondant coucha dans la maison de la citoyenne de Varé avec le dodomestique et partit le lundy 24 de Poncé pour se rendre à Cogners passant par Vancé et arriva à disner.

Interpellé led. prévenu si à cette époque et parcourant les différentes communes, il ne s'aperçut point d'un rassemblement, si luy même n'en faisoit point partie, soit à Ruillé, soit dans le bois de la Chevrière :

Répondit s'estre aperçu d'aucun rassemblement à cette époque, déclarant cependant que, le lundy 26, il a passé de nouveau par le bois de Chevrière, dite commune de Ruillé,

se rendant à Marron, avec le cil. Robert Gandon, fermier du lieu de Movinet, commune de Voile, ce dernier monté sur un cheval gris; que le lundi 27 il partit de Marçon après avoir diné, et reprit la môme route que la veille pour se rendre chez luy à Cogners; qu'arrivé au long des étangs de la Chevrière environ soleil couché, un jeune homme armé d'un fusil de chasse luy cria d'arrêter, qu'il s'arrêta en effet après plusieurs cris; qu'il demanda à luy répondant s'il était vray qu'on eût ordre d'arrêter tous les jeunes gens en étal de porter les armes depuis l'âge de 15 jusqu'à 18, s'il étoit vrai aussi que ceux de l'âge de 12étoient compris, disoilil, pour en faire des marins ; que luy répondant leur dit : Soyez tranquille, l'on cherché à vous faire faire des sottises, retournez vous en chez vous, il n'y a que les jeunes gens de première acquisition et les déserteurs qu'on oblige de rejoindre; que dans cet intervalle plusieurs jeunes gens le rejoignirent ; que deux ou trois étoient armés de fusils, et luy firent les mêmes questions; que, d'après ses invitations de rester chez eux, ils se retirèrent, et (il) continua sa route avecled. Gandon (et) coucha celte nuit là chez luy.

Interpellé de me dire s'il ne connut quelqu'un de ces jeunes gens, enfin de quelles communes ils étoient :

Répond n'en avoir connu aucun ; l'un d'eux luy dit qu'il étoit de Lavenay.

A luy observé de nous dire si au lieu de les inviter à rentrer dans le bon ordre, il ne les organisa pas en compagnie , si enfin il fit sa déclaration à l'agent de la commune de ce qui venoit de luy arriver :

Répond se renfermer et persister dans son précédent interrogatoire; que, n'ayant vu aucun caractère de rassemblement à l'égard de ces jeunes gens, il n"a pas cru utile d'en faire sa déclaration à sa commune.

Interrogé de nous dire si, au mépris des lois postérieures relatives aux prêtres refractaires, il n'a pas retiré chez lui plusieurs prêtres refractaires :

Déclare qu'aussitôt la loi promulguée du 3 brumaire dernier, relative à une soumission de leur part aux lois de la République, il n'en a vu ny retiré aucuns, et s'est conformé à cet égard à l'esprit de la loy.

Interpellé de nous dire s'il ne s'est point fait plusieurs rassemblemens chez luy, si sa maison ne servoit point de temple catholique :

Répond que non.

Interrogé si, à plusieurs et difiérentes fois, plutôt que d'encourager les citoyens de son canton à maintenir le bon

ordre el la bonne harmonie enlr'eux, il n'a pas persécuté au contraire ceux qui se déclaroient ouvertement les soutiens lie la République :

Répond qu'ayant reconnu la volonté bien prononcée des Français pour la République et rendant hommage au principe de souveraineté nationale, il est entièrement soumis aux lois de la République et n'a persécuté personne pour leurs opinions tant religieuses que politiques.

Interpellé s'il n'a cherché tous les moyens possibles à discréditer le papier monnoye :

Déclare qu'étant propriétaire et rentier, il ne faisoit aucun commerce; qu'au contraire de les discréditer, il a cherché à en relever le crédit, qu'il n'a acheté ny vendu aucun numéraire.

Interpellé de dire là où il étoit la journée du 10 août 1792 (v. st.), de nous dire si à cette époque il n'habitoit point Paris, et nous détailler quel quartier il habitoit, et à quelle poste il se rendit, si enfin il ne faisoit pas partie des Suisses et autres qui éloient au château des Thuilleries :

A répondu qu'à cette époque il habitoit Paris pour traiter d'aftaires particulières, qu'il étoit logé au cy devant hôtel de Lyon, rue Grenelle Saint-Honoré; que, conformément à la loi qui déclarait la patrie en danger, il fit déclaration de ses armes et preuve de son mscription sur le registre de la garde nationale, et qu'en conséquence il étoit le môme jour 10 au poste de réserve de la halle aux bleds, compagnie du Bacq, qu'il ne s'absenta point de son poste jusqu'à 3 heures après midy, et rentra, après avoir pris congé de ses chefs, dans sa maison dont il étoit sorti depuis il heures de la nuit du 9 au 10, qu'il se rendit à la réserve, qu'il a en outre des preuves écrites de ce qu'il avance.

Interrogé de nous dire s'il connaît le cit. Mainville, quelles liaisons il peut avoir avec luy :

Répond qu'il connaît le cit. Mainville pour avoir rempli des fonctions à la nomination du peuple depuis le commencement de la Révolution, qu'il n'a que des liaisons éloignées de société avec luy; que, depuis 3 ans, il n'a été chez lui qu'une seule fois.

Lecture faiteaii répondant des interrogations et réponses, dit qu'elles contiennent vérité, etc.

Signé : Mallet, capitaine rapporteur.

Louis-A.-M. Musset.

Tel fui l'interrogatoire aïKiuel le 2 floréal an IV

L.-A.-M. de Musset eut à répondre et telles furent ses réponses. Quant au ju^Tuient, il fut rendu le l.'l du même mois. Il fut du reste favorable au prévenu. Les juges militaires, faisant preuve d'une louable impartialité, ne trouvèrent pas sutîisamment prouvé (jue Musset eût « été chef des chouans du pays », qu'il les eût organisés, qu'il eût a comprimé les républicains », qu'il eût enfin « raccolé pour les chouans ». Ils acquittèrent en conséquence et tirent aussitôt remettre en liberté celui que les Jacobins de Tresson et du Grand-Lucé avaient voulu injustement rendre responsable de l'affaire de Vansay.

Ce jugement, il est vrai, n'était pas définitif. Pour qu'il le devint, il fallait que, conformément à une loi votée le 17 germinal précédent, il fût confirmé par un Conseil de revision qui siégeait au Mans. Mais, par bonheur, les membres composant ce dernier Conseil décidèrent dans leur séance du 22 floréal que le jugement du Conseil militaire de Chàteau-du-Loir serait exécuté selon sa forme et teneur.

C'est ainsi que Musset, après quelques jours d'inquiétudes et de transes , s'était tiré en somme assez facilement d'une situation (jui aurait pu avoir pour lui une issue des plus funestes; hélas! nous le verrons, les années suivantes, de nouveau en butte aux dénonciations des Jacobins de sa région, se tirer à moins bon marché de situations analogues !

Rendu définitivement à la liberté et à une sécurité relative, Louis de Musset s'occupa à préparer la publication d'une brochure de circonstance qui, au dire de sa fille (1), eut un certain retentissement. C'était le moment où les théophilanthropes, soutenus par l'un des membres du Directoire, La Réveillère Lépeaux, essayaient de remplacer le catholicisme par

(i) Voir la notice nécrologique consacre'e par Odiile de Musset à la mémoire de son père.

un nouveau culte, basé uniquement sur la raison et la morale, et n'allaient pas tarder à obtenir du gouvernement la mise à leur disposition des principales églises de Paris. Or, Musset qui, depuis longtemps, était bien revenu des erreurs philosophiques de sa jeunesse et dont la longue détention sous la Terreur n'avait fait qu'accentuer le retour aux croyances traditionnelles de ses ancêtres, s'empressa de mettre sa plume au service de la religion catholique, menacée par les prétentions de ces théophilanthropes.

(( Dans ces temps de triste mémoire, où d'aveugles français offraient leur encens aux déesses de la Raison et de la Liberté, et cherchaient à conduire l'homme au plus absurde matérialisme, le marquis de Musset eut le courage de combattre ces pernicieuses maximes dans un écrit ayant pour titre : Le Triomphe de la Religion. Cette brochure fut bien accueillie, particulièrement des habitants de la campagne... » Odille de Musset, en parlant ainsi de la publication de son père, ne nous en donne pas, il est vrai, la date. Mais nous savons, grâce à la notice consacrée au marquis de Musset dans le Dictionnaire de biographie générale (1), que la brochure en question avait paru en 1797, dans la forme in-octavo et avec ce litre : De la Religion cl du Clergé catholique en France. C'est ainsi que dès l'époque du Directoire, l'oncle à la mode de Bretagne d'Alfred de Musset tentait déjà cotte apologie de la religion chrétienne qui, reprise sous le Consulat par Chateaubriand, devait faire de ce dernier l'immortel auteur du Génie du Christianisme.

En même temps que Louis de Musset défendait ainsi la cause de la religion par sa plume, il songeait à reparaître sur la scène de la vie politique. Il était déjà, si nous en croyons sa fille, en communication avec les chefs du parti royaliste qui s'était activement

(i) Voir dans le [Dictionnaire de biographie générale, l'article L-A.-M de Musset.

reformé de 1795 à 17î)(), et il jmrailélé établi par eux chef d'une de ces correspondances (jui reliaient entr'elles les provinces de l'ouest, du centre et du midi de la France. Il aurait même reçu en cette qualité le serment de beaucoup d'individus (jui s'engageaient à se soumettre à Louis XVIII et à favoriser son retour (1). Mais, comme nous avons déjà eu occasion de le faire remarquer, son royalisme n'avait rien de celui des cbouans proprement dits; c'était plutôt un royalisme constitutionnel, comptant plus sur un revirement légal (lequel était du reste en train de se produire) (2), que sur les chances incertaines et périlleuses de la guerre civile. C'est en ce sens que sa fille pourra dire de lui plus tard (3) en faisant allusion à cette époque de sa vie : « Ami de son pays, il s'opposa aux intrigants qui cherchaient, quelle que fût leur bannière politique, à troubler l'ordre ». « Il eut », ajoula-t-elle, « des ennemis dans tous les partis ; il fut persécuté, et ne se vengea de ses persécuteurs qu'en leur pardonnant et en les obligeant dès qu'il en trouva le moyen ». C'est animé de ces principes, qu'au mois de mars 1797, Musset se présenta devant les suffrages de ses concitoyens du canton de Bessé (4), à l'occasion des élections du second degré qui se faisaient alors dans toute la France pour choisir dans chaque canton les électeurs du premier degré destinés à nommer au mois d'avril suivant des représentants aux Conseils des Cinq Cents et des Anciens. H eut d'ailleurs la satisfaction de voir en cette circonstance son nom sortir victorieux de l'urne électorale. Voici en efïet ce qu'à la date du 6 germinal an V

(i) Voir la notice nécrologique déjà citée.

(2) Les élections de l'an V allaient en effet changer dans un sens très favorable aux royalistes la composition des Conseils des Cinq Cents et des Anciens.

(3J Voir la notice nécrologique sur L.-A.-M. de Musset.

(4J Bessé était alors chef-lieu d'un canton dont Cogners faisait partie.

(2(i mars 1797), le citoyen Blavette(l), commissaire du Directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Saint-Calais, écrivait à son collègue, près l'administration centrale du département : « Ces élections n'ont point répondu à l'attente des républicains. Le choix des électeurs s'est porté sur les citoyens Tironneau, ci-devant receveur au district, Lusseault, chirurgien, DE MUSSET, de Mainvilie, chef des chouans, Legrand, frère d'un prêtre émigré, celuilà même qui avait été destitué, et Pottier, prêtre insermenté... » (2).

Voilà donc notre Musset rentré sur la scène poMtique. Cependant, quelques semaines après, à l'occasion de l'élection d'un agent communal à Saint-Calais, le parti jacobin avait pris sa revanche en faisant élire cette fois l'ex-abbé Bossé (3). 11 est vrai que de justes réclamations n'avaient pas tardé à s'élever contre cette élection manifestement entachée de violence, et que l'autorité supérieure l'avait annulée en conséquence (7 thermidor an V, 25 juillet 1797) (4).

(ly Ce Blavette, dont nous ignorons les prénoms, avait débuté à la fln de 1792 dans la politique jacobine comme membre du Directoire du district de Saint-Calais; en mars lygô, il avait été nommé par le gouvernement du Directoire commissaire près l'administration du canton de Saint-Calais, fonction qu'il conserva jusqu'au commencement de l'année 1798; à celte époque il fut élu membre de l'administration centrale du département ; mais devenu, après le 3o prairial, suspect au gouvernement du Directoire pour ses tendances anarchistes, il fut destitué de ses nouvelles fonctions le 17 floréal suivant.

(2) Arch. dép. de la Sarthe, L. 247.

(3) Charles-Florimond Bossé, ancien principal du collège de Saint- Calais, depuis curé constitutionnel de cette ville; il avait apostasie en 179?, et, devenu ardent démagogue, devint président du Club de Saint-Calais ; il se mit alors à dresser des listes de proscription dans lesquelles il n'épargna pas les prêtres même assermentés, dirigea les opérations du comité révolutionnaire, et devint commissaire du pouvoir exéutif. En 1797, il soutmt le schisme, dénonça les royalistes et se montra Jacobin forcené. 11 eut des luttes violentes avec les membres de l'administration. 11 survécut longtemps à la Révolution et mourut au diocèse de Versailles en 1845.

(4) Arch. dép. de la Sarthe, L. 247.

Page 1