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Dès qu'il ont connu celte décision, Jiiavelle écrivit à son collègue du Mans une lettre dont toute la première partie mérite d'être reproduite ici, non seulenientà cause du profond dépit qu'elle nous montre chez les patriotes de Saint-(]alais et de raudace sans cesse croissante (lu'eile nous dépeint chez leurs ennemis, mais aussi pour le rôle important qui y est attribué à uotie personnage :
Nous venons d'apprendre par les feuilles publiques que les opérations de l'assemblée communale de Saint-Calais étaient annulées. Cette nouvelle a été un coup de foudre pour les patriotes et a redoublé l'audace des royalistes, surtout des brillants jeunes gens qui dans ce moment portent pour point de ralliement un col au ruban noir en sautoir, en figure de deuil, dit-on, de la mort du roi. Ils provoquent les patriotes Jusques dans leurs demeures; on affecte de publier que tous les commissaires du département vont être destitués, en comman(;ant par vous que l'on fait remplacer par M. de Musset, connu du temps des chouans sous le nom du général l'I-^pervier (1).
Tandis que ses adversaires jacobins lui prêtaient ces visées ambitieuses, Louis de Musset était occupé depuis quelque temps déjà à faire auprès du gouvernement les démarches nécessaires pour obtenir sa radiation définitive de la liste des émigrés. On se souvient en efïet que sa radiation en fructidor an II n'avait pu être que provisoire, et depuis il avait éprouvé sans doute eu plus d'une occasion que cette situation n'était pas pour lui sans avoir de graves inconvénients. Il avait donc, dès le mois de frimaire précédent (2), sollicité du ministre de la police générale une expédition de l'ordonnance de radiation du 19 fructidor an II, et, d'après les injonctions de ce ministre, il s'était fait établir, le premier prairial, par
(i) Arch, dép. de la Sarthe, L. 247.
(2) Arch. nat. F. 7, 5202, dossier Musset. Pétition adressée par Louis de Mussetaux Directeurs le i^r vendémiairean \'l (22 septembre 1797}.
l'administration municipale du canton de Bessé, un certificat de résidence non interrompue à Gogners, du 16 fructidor an II à celte date du I" prairial an V (1). iMais ce certificat avait été déclaré insuffisant par l'autorité compétente. On réclamait en outre les originaux des certificats de sa résidence dans les différenles communes où il s'était trouvé avant l'obtention de la radiation provisoire pour laquelle il n'avait été fourni que de simples extraits. Cette nouvelle production fut envoyée par Musset le 15 thermidor (2). et, cette fois, tout se trouvant en règle, Musset espérait bien, au bout de quelques semaines, arriver au résultat tant souhaité". Mais, hélas! il comptait sans le 18 fructidor !
Ce coup d'état, par lequel le gouvernement du Directoire, jusqu'alors relativement modéré, donnait tout à coup un violent coup de barre à gauche, allait encore une fois ajourner sa radiation définitive et par là même lui attirer de nouvelles persécutions. En effet, une loi draconienne, votée par le corps législatif le lendemain du 18 fructidor, ne laissait aux émigrés que l'alternative de l'exil ou de la prison. Ainsi, pour l'infortuné châtelain de Cogners, toujours considéré comme émigré, il s'agissait maintenant d'obtenir dans le plus court délai possible l'annonce officielle de sa radiation, sans quoi il ne lui restait plus qu'à prendre le chemin de la frontière. Aussi, dans sa détresse, adressa-t-il, le 28 fructidor, la supplique suivante au nouveau ministre de la police générale, le citoyen Sotin (3) :
Inscrit sur une liste supplémentaire des émigrés, j'ai,
(i) Arc. nat F. 7, 6202, dossier Musset.
{2) Arch. nat. F. 7, 25o2, dossier Musset.
(3) Sotin avait succédé peu de temps après le 18 fructidor, comme ministre de la police générale, au citcryen Cochon ; voir à son sujet, les Mémoires de M'"^ de Chastenay, ch. XVI.
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pour obtenir la radiation définitive, satisfait à tout ce qui m'a été prosci'it do voire part par lu (•oniinissaii'o du Directoire exécutif près l'administration centrale du département de Loir-et-Ctier.
Vous avez reçu vers le 26 thermidor les dernières pièces que j'ai produites, et vous promîtes alors d'en faire très incessamment votre rapport.
Une loi rigoureuse lrai)pe les prévenus d'émigration. Plus elle est terril)le pour les coupables, et plus l'innocent a droit d'attendre une prompte justice.
Je demande au Directoire exécutif ma radiation définitive sollicitée et attendue depuis quatre ans ; j'ai droit de l'obtenir (1).
Puis, quelques jours après, le deuxième jour coinplémenlaire de l'an V, Musset u'iiésila pas à s'adresser cette fois à François de Neufciiàteau, l'un des nouveaux directeurs. Dans cette nouvelle supplique, après avoir exposé à ce personnage alors tout puissant sa fAcheuse situation, il le priait avec instance de lui faire expédier la radiation si désirée (2). Cette pétition, avant de parvenir à celui à qui elle s'adressait, fut d'abord envoyée au citoyen Lefèbvre, commissaire du pouvoir exécutif près l'administration centrale du département de Loir-et-Cher, qui l'apostilla de la note suivante : « D'après l'envoi de toutes ces pièces, le cit. Musset s'était tlatté d'obtenir sa radiation définitive, et faute de l'avoir, il se trouve frappé de la loi du 19 fructidor dernier à laquelle il va obéir s'il ne reçoit pas incessamment cette radiation délinitive qui ne peut lui être refusée s'il a satisfait à toutes les formalités prescrites par les lois relatives aux émigrés; c'est à vous, cit. ministre, à faire décider s'il y a lieu à faire prononcer cette radiation » (3).
Cependant Musset ne pouvait, sans s'exposer à la prison, différer d'obéir à la loi en partant pour l'exil.
(i) Arch. nat. F. 7, 5202, dossier Musset.
(2) Arch. nat. F. 7,2502, dossier Musset.
(3) Arch. nat. F. 7, 25o2, dossier Musset.
De (^ogiiers, où il se trouvait encore quand il avait adressé sa supplique à François de Xeuïchàleau, il se rendit à Blois. Là il se fit délivrer par l'administration centrale du département de Loir-et-Cher un passeport pour la Suisse dont voici le contenu :
Département de Loir-et-Cher, Municipalité de Blois.
A tous officiers civils et militaires chargés de maintenir Tordre dans les dilierents départements de la France et de faire respecter le nom français chez l'étranger: laissez passer linrement le cit. Louis^Alexandre-Marie Musset, propriétaire, natif de Mazangé, canton deVilliers, domicilié à Blois, municipalité de Blois, déparlement de Loir-et-Cher, âgé de 43 ans, taille de cmq pieds quatre pouces, cheveux blonds, sourcils de môme, yeux bleus, front large et élevé, nez long, bouche moyenne, menton rond, visage ovale et coloré, inscrit sur le tableau de la commune sous le numéro X... allant en Suisse, pays étranger, ainsi qu'il en a fait sa déclaration, sans donner ni souffrir qu'il soit donné aucun empêchement et prêter.... Le passe port valable pour douze jours seulement pour sortir du territoire de la République (1).
On remarquera que Musset, au lieu de se faire délivrer par l'administration centrale de la Sarthe le passeport dont il avait besoin, avait préféré s'adresser pour cela à celle du département de Loir-et-Cher, et qu'on le dit dans son passeport domicilié à Blois, et non à Cogners. C'est que probablement il avait lieu de compter davantage sur la bienveillance du commissaire de Blois que sur celle de son collègue du Mans. Mais le premier ne pouvait lui rendre le service dont il s'agissait qu'en le supposant domicilié dans l'étendue de son département; de là Blois indiqué comme le domicile de notre voyageur qui, en réalité, ne faisait que passer par cette ville.
Or, le premier vendémiaire, Musset continuant sa route, se trouvait à Orléans. Là, il apprit que le Corps législatif avait renvoyé au Directoire une proposition
(i) Arch. nat. F. 7, 25o2, dossier Musset.
Iniihint à ctiihlii' une cxeinplioii des disposilions de l'iiilicle l.'l de l:i loi du 11) fniclidor en faveur des citoyens (jui, coinnie lui, avaient été portés par erreur sur la liste des éniij^res. Aussitôt il reprit la plume, et, s'adressant aux Directeurs de la l{épul)li(|ue, il les supplia de le faire profiter du bénélice de cette exception. Dans cette supplique, comme dans les précédentes, il exposait sa situation et terminait ainsi : « Je me suis disposé à obéir à la loi du 19 fructidor dernier, et j'apprends en route que le Corps législatif renvoyé au Directoire une proposition tendante à établir une exception en faveur des citoyens qui se trouvent dans le même cas que moi. Je m'adresse avec confianceau Directoire, pourqu'il vousplaise, citoyens Directeurs, me permettre d'attendre et de poursuivre ma radiation en restant sur le sol qui m'a vu naître, sur cette terre chérie où reposent les cendres de mes pères et où j'ai posé le berceau de mesenfans... « (1).
De son côté, M™« de Musset, aussitôt après le départ de son mari, avait adressé en son nom personnel au Directoire exécutif une pétition pour demander aux Directeurs que, dans le cas où ils jugeraient que sa radiation n'était pas devenue définitive, il leur plût de lui permettre d'attendre dans la République leur décision. Parmi les raisons invoquées par elle à l'appui de sa pétition, elle alléguait (ju'elle avait de son mariage avec L.-A.-M. de Musset trois enfants dont le plus jeune n'avait que dix-huit mois (2), qu'elle était infirme et hors d'état de voyager (3).
Quelques jours après, à la date du 12 vendémiaire an VI. elle adressait aux Directeurs une seconde pétition où elle sollicitait, comme dans la première, l'autorisation de rester en France auprès de ses enfants,
(») Arch. nat. F. 7, 2572, dossier Musset.
(2) Odille, Osmane et Onésime, né, comme on l'a vu, au commencement de 1796.
(3) Arch. nat. F. 7, 6202, dossier Musset.
et réclamait, en outre, sa radiation définitive (1). Elle avait joint à cette pétition plusieurs pièces, entr autres le certificat des officiers de santé constatant son état de maladie, que nous croyons devoir reproduire ici :
Nous soussignés, Jérôme Lusseault, chirurgien, officier de santé, dem' commune de Sainl-Calais, dép' de la Sarthe, et Pierre-André Gendron, aussi officier de santé, dem* commune et canton de la Chartre, dép'' de la Sarthe, certifions que Marie -Marguerite -Dominique Malherbe, épouse de Louis -Alexandre -Marie Musset, dem'" à Cogners, canton de Bessé, dép» de la Sarthe, est sujette à éprouver, depuis cinq ou sixans, des vomissements et des mouvements convulsifs, dépendants d'une extrême irritabilité du genre nerveux; que ces accidents se sont rapprochés et aggravés depuis quelques mois; qu'il s'y est joint une fièvre irrégulière; que tous ces maux, joints à l'état de grossesse où se trouve la malade, la mettent absolument hors d'état de faire le moindre voyage, et même de sortir de chez elle pendant tout le temps que durera la grossesse, sans s'exposer à des ac cidents funestes, soit pour elle, soit pour l'enfant qu'elle porte dans son sein ; ce que nous affirmons véritable. Fait à Cogners le 2 vendémiaire de l'an VI« de la République une
et indivisible.
Signé : Gendron, Lusseault (2).
Au moment où M"^^ de Musset sollicitait ainsi du gouvernement du Directoire, en même temps que sa radiation définitive, l'autorisation de rester en France, elle ne se doutait certes pas que son mari, venant d'obtenir la permission d'y résider, était sur le point de venir la rejoindre à Cogners. La requête adressée par celui-ci le i«' vendémiaire à François de Neufchàteau avait en effet fini par être prise en considération, mais ce n'avait pas été sans quelque peine. Voici du moins comment les choses s'étaient passées : François de Xeufchâteau, aussitôt qu'il eût reçu la supplique de L. de Musset, levait renvoyée au ministre de la police générale avec prière d'en faire un très
(i) Arch. nat. F. 7, 2602, dossier Musset. (2) Arch. nat. F. 7, 25o2, dossier Musset.
prompt rapport, et dojà n-lui-fi avait rédigé, pour les envoyer à l'administration communal»' do Hessé. les instructions suivantes :
« Je vous charge, citoyens, de faire mettre en arrestation à Cogners, sous la surveillance de la municipalité. Louis-A.-iM. Musset, inscrit sur une liste d'émigrés et non rayé définitivement.
« Vous voudrez bien me rendre compte des ordres que vous aurez donnés dans cette circonstance et de l'exécution qu'ils auront reçus » (j).
Assurément, dans la situation critique où il se trouvait, c'était au fond tout ce que le mari de Marie-Marguerite-l')omini(iue de Malherbe pouvait souhaiter. Mais, pour son nialheur, il avait dans le représentant du peuple Bardon Boisquetin un ennemi des plus implacables.
Originaire de Savigné-I'Evèque, propriétaire-cultivateur à Fresnay quand éclata la Bévolution, Pierre- René Bardon Boisquetin, était un de ces jacobins sectaires qui devaient tout à la chute de l'ancien régime et haïssaient d'instinct tous les nobles, même les plus libéraux d'entr'eux. Nommé d'abord en 1790 procureur syndic du district de Fresnay, il s'était vu l'année suivante élu député à l'Assemblée législative par les électeurs de la Sarthe. 11 y fut bientôt, grâce à ses connaissances agronomiques, choisi comme membre du Comité d'agriculture. Accusé dans son département par ses ennemis, qui voulaient empêcher son élection à la Convention, de n'avoir pas répondu à la confiance de ses commettants, il publia une lettre justificative dans les Affiches du Mans le 24 septembre 1792, et, à l'appui, un certificat, signé d'une quinzaine de ses collègues, attestant qu'il s'était « conduit, pendant le cours de la session, comme un ami fortement prononcé de la liberté et de l'égalité «; que
(i) Arch. nat. F. 7, 25o2, dossier Musset.
« fidèle à son mandat », il s'était « montré constamment attaché à ses devoirs, ardent défenseur des droits du peuple et de sa souveraineté, ennemi des tyrans et de leurs suppôts » ; et que, dans les journées des 8 et 10 août 1792, il avait « déployé toute l'énergie de riiomme digne de la liberté et de la confiance de ses commettans ». Non réélu du reste à la Convention, il avait fait partie en 1791) du nouveau tiers qui, avec deux tiers de conventionnels, devait former le Conseil des Cinq Cents. C'est lui qui, au commencement de la Révolution, s'était rendu acquéreur des bâtiments de l'Evèché, confisqués parla Nation. Après le 18 fructidor, il avait vu sa situation grandir dans le Conseil des Cinq Cents, dont il n'allait pas tarder à être nommé secrétaire; mais il était destiné à disparaître de la scène politique après le 18 brumaire, ses opinions trop avancées ne devant pas lui permettre de se rallier au gouvernement de Bonaparte.
Tel était ce Bardon Boisquetin dont Musset avait la mauvaise chance de s'être attiré la haineuse malveillance. Mais, hélas! au courant de la mesure de clémence relative qui se préparait en sa faveur dans les bureaux de la police générale, ce représentant se hâta d'écrire au citoyen Sotin, la lettre que voici:
Paris le 8 vend'* 6" année rép «.
Le représentant du peuple Bardon Boisquetin au ministre de la police générale.
Je crains, citoyen ministre, qu'on ait surpris à votre religion et à celle du Directoire e.xécutif un arrêté qui, en exception à la loi du 19 fructidor, permet à M. de Musset de rester en sa maison sous la surveillance de l'administration municipale. Je vous déclare, citoyen ministre, que cet homme est un des plus dangereux royalistes qu'il y ait dans le département de la Sarthe. Il habite le cy-devant district de Saint-Calais. Ami, protecteur, fauteur de chouans, correspondant avec leurs chefs, homme d'esprit, intrigant, il eût été fait repi'ésentant du peuple en prairial dernier si la loi du 3 brumaire n'y eût mis obstacle ; désigné par la faction des royalistes à la première législature, c'est-à-dire nommé
d'avance au corps législatif au prcMnicr prairial de l'an VI, parce qu'alors on espérai! faire rafiporter la loi du 3 brumaire, cet homme est le point de communication, le centre et l'objet des espérances de tous les contre révolutionnaires du départementde laSarthe. En exécution de la loi du 19 fructidor, il doit être en route pour la Suisse. Ses amis ont obtenu l'arrêté dont Je me plains, et, puisqu'il est porté sur une liste d'émigrés, il est extrêmement intéressant pour la tranquillité publique qu'il reste hors du territoire réj)ublicain jusqu'aux élections i)rochaines et que le Directoire, sur un nouveau rapport du ministre de la police générale, rapporte un arrêté dangereux et impolitique. Salul et fraternité.
BaRDON BOISQUETIN.
Maison d'Elbœuf, rue Nicaise (1).
Ainsi, à l'époque qui avait précédé le 18 fructidor, Louis de Musset, si l'on en croit le représentant du peuple qui s'était fait son dénonciateur, occupait parmi les royalistes du Haut-Maine, une situation prépondérante, et c'était un adversaire des plus dangereux pour le gouvernement républicain. Peut-être y avait-il une certaine exagération dans les craintes exprimées à son sujet par l'auteur de la lettre qui vient d'être reproduite ; en tous cas son témoignage nous est très précieux. Sa lettre produisit du reste tout l'etlet voulu sur celui à qui elle s'adressait : le ministre de la police revint aussitôt sur son arrêté et écrivit en consé(iuence à François de Neufchàteau la lettre qui suit :
Citoyen Directeur, Je me suis fait rendre compte de l'afTaire du cil. Musset dem* à Cogners, que vous m'avez renvoyée pour en faire un très prompt rapport. Déjà j'avais ordonné qu'il resterait dans sa commune sous la surveillance de sa municipalité, quand le représentant du peuple Bardon Boisquelin est venu me prévenir que ce particulier était généralement connu pour un mauvais citoyen, pour l'un des principaux moteurs de la réaction royaliste, et comme ayant joué un
(i) Arch. nat. F. 7, 25o2, dossier Musset.
grand rôle dans la dernière conspiration. Voilà, cit. Directeur, quels sont lesmolil's qui m'ont déterminé à faire expulser de la République l'un de ses plus dangereux ennemis. Salut et respect (1).
Heureusement pour Musset que François de Neufchàteau ne partageait pas contre lui les préventions du représentant Bardon Boisquetin. Sur son injonction expresse, Sotin dut maintenir sa première décision ; il fit en conséquence dès le 9 vendémiaire, ajouter au passeport de l'émigré malgré lui: «Bon pour retourner à Bessé et y rester sous la surveillance de la municipalité ».
C'est ainsi que, vers le milieu de vendémiaire, Louis de Musset, au lieu de se trouver en Suisse, pour obéir à la loi du 19 fructidor, était de retour à Cogners près de sa femme et de ses enfants. Là, sous la surveillance d'une municipalité après tout bienveillante, il allait, semble-t-il, pouvoir oublier dans le repos et la sécurité les alarmes par lesquelles il venait de passer. Mais, comme il le dira lui-même plus tard en parlant de ces jours de trompeuse tranquillité pour lui, « ce bonheur ne pouvait durer longtemps ». Ses ennemis politiques étaient loin d'avoir désarmé. Parmi ceux-ci, trois surtout étaient acharnés à sa perte. C'était d'abord l'ex-abbé Bossé, de Saint- Calais, dont nous avons vu quelques mois auparavant l'élection comme agent communal annulée par l'autorité supérieure. Il avait eu sa revanche au 18 fructidor qui avait fait de lui un commissaire du Directoire exécutif près la municipalité du canton, en remplacement du citoyen Blavette, élevé à d'autres fonctions. Plus remuant que ce dernier, dit le chanoine Froger, il entretint avec l'administration départementale de la Sarthe une correspondance fréquente, que l'on possède encore, et où .se peint fidèlement
(i) Arch. nat. F.y, 25o2, dossier Musset,
l'état d'esprit pondant celte pc'riode si troublée. Sorte de petit proconsul local, il faisait à lui seul, paralt-il, trembler la ville de Saint-Calais.
Après l'ex-abbé Bossé, un des plus dangereux ennemis que Musset eut alors contre lui, était ce même citoyen HIavelte que l'ex-abbé Hossé venait de remplacer dans ses fonctions de commissaire de Saint-Calais. Nous avons vu dans ([uels termes, au mois de juillet précédent, dans une lettre écrite par lui à son collègue du Mans, il parlait de notre Musset. S'il n'était plus à cette époque coniuiissaire de Saint- Calais, son crédit n'en était pas moins plus puissant que jamais, car il n'allait pas tarder à être nommé membre de l'administration centrale de la Sarthe.
Non moins que les deux personnages dont nous venons de parler, Rigomer Bazin, alors rédacteur principal de la Chronique de la Sarthe, poursuivait Louis de Musset d'une baine implacable. Ce dernier avait eu une carrière assez mouvementée. Né au Mans en 1771, d'une famille de bourgeoisie, il était parti en 1701 dans les bataillons de volontaires, et s'était fait blesser dans une afïaire. Revenu dans sa ville natale, il y avait soutenu, dans les emplois publics où il était parvenu à se faire élire, et surtout avec sa plume, la cause de la Révolution. Persécuté sous la Terreur pour son opposition à la Convention, il avait failli porter sa tète sur l'échafaud, mais avait été acquitté par le tribunal révolutionnaire. Sous le Directoire, il s'était mis à publier au Mans un journal qu'il avait appelé la Chronique de la Sarthe ; il occupait môme depuis le 18 fructidor certaines fonctions municipales, mais il y montrait des tendances tellement anarcbistes, qu'après le 'M) prairial, le gouvernement du Directoire sera obligé de le destituer.
Tels étaient, à cette époque, parmi les ennemis politifjues de Musset, ses trois plus acharnés persécuteurs. Ils n'attendaient que l'occasion de pouvoir
lui nuire. Aussi, dès qu'ils surent son retour dans le pays, ils se livrèrent contre lui à des dénonciations aussi absurdes (jue dénuées de fondement. Ils recommencèrent par exemple à son égard ces perfides inculpations de chouannerie, dont l'inanité avait pourtant été déjà démontrée par les jugements des 15 et 22 floréal an IV.
Ces stupides dénonciations finirent malheureusement par émouvoir le ministre de la police générale qui, de Paris, expédia contre le châtelain de Cogners un mandat d'arrêt daté du 3 frimaire (1).
Mais quand les gendarmes chargés de l'exécution de ce mandat d'arrêt se présentèrent à Cogners pour s'emparer de Musset, ils ne l'y trouvèrent point. Il paraît qu'un nommé Fourniol, ex-cordelier, venant du Mans, l'avait averti trois jours à l'avance qu'une vingtaine d'arrestations allaient avoir lieu dans le district de Saint-Calais, ce qui l'avait décidé à se cacher en lieu sûr pour ne pas être pris (2).
C'est sans doute à cette époijue critique de la vie de notre personnage que se rapporte une curieuse tradition, ayant encore cours dans le pays où il a vécu. On nous a montré naguères dans une des parties les plus ombragées et aussi les plus embroussaillées du parc de Cogners, derrière les servitudes, un vieux pont jeté sur une douve desséchée. Or c'est sous l'arche de ce pont, alors murée en forme de chambre souterraine, que, d'après la tradition dont il s'agit, l'infortuné proscrit aurait passé plusieurs jours, peut-être plusieurs semaines, pour échapper aux recherches de l'autorité ^3). Etait-il toujours enfermé
(i) Voir la lettre signée Bourgoing et datce.du i i germinal an VI, que nous reproduisons plus loin.
(2^ Voir aux archives delà Sarihc (I i8o) lettre écrite le 27 frimaire an VI, par le ministre de la police générale Sotin au commissaire du Directoire près le département delaSarthe.
(3) Nous sommes heureux de profiter de l'occasion qui s'offre à nous pour exprimer au général et à M""^^ de Roincc, propriétaires
dans cefto iiicomniodo rotrailc c[uari(I, dans iino Ipltro ccrite par elle à la date du 13 nivosc an VI (3 janvier 1708), à sa cousine de la Chenardière, M"" de Musset disait à cette dernière : a ... mon mari n'est pas encore de retour; sa santé est bonne; il nous dédommage de son absence en nous écrivant le plus souvent possible ». Certes, si l'on prenait ces lignes au sens littéral, on serait en droit de supposer (|ue Musset avait de nouveau repris le chemin de l'exil. .Mais nous croyons i)lutùt (jue celui-ci était caché dans quehju'endroit du voisinage et (jue sa femme ne parlait ainsi de son absence (jue pour nneux dépister les recherches de la police dans le cas, plus que probable, où sa lettre tomberait sous les yeux curieux de celte dernière. Et ce qui rend cette supposition d'autant plus vraisemblable, c'est ce que la correspondante de M^'® de la Chenardière dit un peu plus loin des troupes qui occupaient alors la contrée : «... il y a toujours des troupes dans le pays. Elles font un service très actif afin de veiller à la tranquillité des bons citoyens et pouvoir s'assurer des personnes en contravention à la loi » (1). Evidemment, en parlant ainsi, la châtelaine de Cogners n'exprimait pas le fond véritable de sa pensée, mais ce qu'elle avait intérêt à faire croire à la police.
Cependant, cette situation pour Musset ne pouvait durer indéfiniment. Ce qu'il désirait pour en sortir,
actuels de Cogners, notre reconnaissance pour le trcs aimable accueil qu'ils nous ont fait l'été dernier, quand nous sommes allé visiter l'ancienne demeure du marquis de Musset, pour la grande obligeance avec laquelle il nous y ont montré tout ce qui pouvait nous intéresser, entr autres choses, le pont en question, dont il nous ont confirmé la curieuse histoire à l'époque révolutionnaire.
(i) Lalettre delà marquise de Musset à M"<= delà Chenardière doù sont extraits ces deux passages est conservée en original aux archives de la Sarthe (l.. 238, n» i5); mais notre ami le V'* d'Elbenne en possédait une copie qu'il a eu l'obligeance de nous communiquer; nous ne pourrions trop l'en remercier.
c'était, étant bien certain de son innocence, un nouveau jugement d'après l'examen des nouvelles cliarges que l'on énonçait contre lui. Aussi, avait-il vers celte époque trouvé le moyen de quitter secrètement sa cachette de Cogners pour se rendre à Paris oîi il espérait pouvoir plus facilement, grâce à la connivence d'un ami, échapper aux recherches des représentants de l'autorité.
Précisément, son vieil ami Jean-François deBourgoing, dont la Terreur avait interrompu la brillante carrière diplomatique, habitait alors la capitale où il entretenait les relations les plus cordiales avec un personnage dont nous ignorons malheureusement le nom, mais qui tenait de près, soit par sa situation, soit tout au moins par son crédit, aux membres du gouvernement. Est-ce chez son ancien camarade aurégiment l'Auvergne, que Musset trouva un sûr abri en attendant que, grâce aux démarches faites en sa faveur, il pût obtenir le nouveau jugement qu'il désirait? Ce qui est certain, c'est que ce dernier s'employait avec le plus louable empressement à faire parvenir en haut lieu, au nom de son malheureux ami, une pétition où celui-ci demandait formellement à comparaître le plus tôt possible devant ses juges. Cette pétition, il l'avait adressée au ministre de la police dès le 11 nivôse, et comme elle était restée sans réponse, il avait renouvelé sa démarche le 25 ventôse, en remettant lui-même au ministre, (ju'il avait pu rencontrer chez le personnage auquel nous venons de faire allusion, une seconde pétition analogue'à la première (I).
Cependant, la situation de l'infortuné Musset, déjà si critique, allait le devenir encore davantage. M"!" de Musset venait en effet d'aciiuérir la certitude que le
(i) Toutes les démarches de Jean-François de Bourgoing auprès du gouvernement du Directoire, résultent de sa lettre que nous citons plus loin.
commissaire du Directoire près riHlininislration centrale (le la Sarlhe se proposait de iiicllrc le séijiieslre sur tous les biens de son mari si, dans une décade, il ne produisait pas de certilicat de résidence (1). Il fallait donc pour ce dernier choisir entre ces deux alternatives : ou voir sa femme et ses enfants privés de tout moyen d'existence, ou se livrer aux mains de ses ennemis acharnés en se présentant pour demander le certilicat en cjuestion.
Dans cette terrible et angoissante conjoncture, la chAtelaine de Cogners eut recours une fois de plus à M. de Bourgoing en lui mandant à la date du 8 germinal la grave mesure dont elle était menacée (2).
Instruit ainsi de ce qui se passait dans la Sarlhe, l'aLui de Musset écrivit aussitôt au personnage important, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, la lettre suivante, non sans faire un émouvant appel à sa puissante intervention :
Paris, le II germinal an VI.
J'avais espéré, mon cher citoyen, que le Décadi d'hier seroit celui où ma femme et moi aurions le plaisir de vous posséder quelque tems dans noire modeste ménage. PeuLètre serons-nous plus heureux Décadi prochain. Mais je ne saurais différer jusques là de vous demander un service auquel j'attache un grand prix. L'ami dont je vous ai parlé est dans un danger pressant qui demande le prompt secours de votre ohligeance. C'est Louis-Alexandre-Marie Musset, domicilié à Cogners, près Sainl-Calais, dép' de la Sarthe, contre lequel le cil. Solin expédia un mandat darrèl le 3 frimaire dernier et qui a trouvé moyen d"y échapper. Sa femme, chargée de trois enfants en bas âge, me mande, en date du 8 germinal, qu'elle a la certitude que le commissaire du Direcloire près l'administration centrale de la Sarlhe se propose de mettre le séquestre sur tous les biens dudit Musset, si, dans une décade, il ne produit pas un certificat de résidence.
(i) Voir la lettre de Bourgoing.
(2) Voir la lettre de Bourgoin.
Le voilà donc réduit à lallernative de voir sa femme et ses Irois enfants privés de subsistance ou de se livrer aux mains de ses ennemis acharnés en se présentant pour demander un certificat de résidence.
Daignez de grâce travailler sans retard à le sauver de ce danger imminent. Mettez-moi d'ici à la poste de demain à portée de tranquilliser sa pauvre femme en m'écrivant deux lignes.
Croyez-vous qu'un commissaire du Direcloire puisse de son aulorilé privée mettre le séquestre sur les biens d'un citoyen contre lequel il n'y a pas de sentence? Echapper à une prison de quatre mois et plus, est-ce un crime qui puisse mériter une pareille punition ? Y a-t-il une loi qui la prononce? Et, s'il n'y en a pas, un fonctionnaire public peut-il, sans ordre du ministre, sans arrêté du Directoire, sans jugement d'un tribunal, se permettre un pareil acte d'autorité ? Convenez, vous, mon cher citoyen, qui êtes bon et juste, qu'il n'y a qu'une animosité aveugle qui puisse expliquer une pareille violence.
Ces sentimens de haine, mon malheureux ami les a excitez chez une demie-douzaine de citoyens essentiellement malfaisans qui certainement ne sont ni dans le sens du Ministre ni dans celui du Directoire. Ce sont, par exemple, un Bossé, curé de Saint-Calais, qui, lui presque seul, fait trembler cette petite ville. C'est un Blavette, administrateur du département de la Sarthe. C'est un Bazin, rédacteur d'une gazette du Mans. Et comment Musset a-t-il mérité cet acharnement? C'est par ses talents qui font ombrage. C'est par la sévérité inflexible avec laquelle il a fait exécuter les lois lorsqu'il était procureur syndic du district de Saint- Calais. C'est par l'ascendant qu'on suppose que sa capacité lui donne dans son canton. De là les dénonciations vagues qui ont provoqué ce fatal mandat d'arrêt du 3 frimaire cl dans lesquelles on revient sur des inculpations de chouui.nerie dont il a déjà été lavé par un jugement. Bien certain de son innocence, il ne demande pas mieux qu'on en prononce un nouveau d'après l'examen des nouvelles charges que l'on énoncecontre lui. Tel était l'objet de la pétition que j'ai présentée le II nivôse dernier au nom de sa famille, et de celle que j'ai remis moi-même au ministre actuel la première fois que j'eus le plaisir de vous voir, c'est-à-dire le 23 ventôse.
Pardon de tant de détails que vous n'aurez peut-être pas même de temps de lire. Excusez-les en faveur de l'amitié
allarmée et de l'intérêt qu'ins|)i[-(' im innocent persécuté. \'niis ùtes loin (rètrc étranger à ces sentiments et vous accorderez à mes instances quelques démarches auprès du Ministre et quelques lignes que je puisse trasmeltre demain à la l'aniille éplorée.
Salut fraternité.