BOURGOING
Rue neuve S'«-Croix, n° iGO, Chaussée d'Antin (1).
C(3 pressant appel de Bouigoiiig fut-il eiiltMidu de celui à (jui il s'adressait. Nous ne saurions en douter. Toulclois son intenlion, si elle s'exerça, resta, senible-t-il, sans elïet. (^e n'était pas à liourgoing qu'était réservé le bonheur de tirer Musset de la terrible situation où il se trouvait, mais à un autre de ses amis. Georges Menjot d'Elbenne (2), comme le prouve la relation suivante (jue le petit neveu de celui-ci, le vicomte d'Elbenne, a bien voulu écrire à notre intention d'après ses souvenirs de famille :
(( Le marcjuis de Musset, ancien seigneur de Cogners, poursuivi par des vengeances particulières, se cachait à Paris... M""*^ de Musset et sa fille Odille,... de qui je tiens ces détails, accoururent à Gouléon où se trouvaient M"^ de la Chénardière et mon grand oncle Menjot d'Elbenne, leur Conseil et leur ami.
« Leurs inquiétudes et leur désespoir augmentèrent de jour en jour. Ln matin mon oncle part pour Paris, décidé à tout risquer pour sauver son ami. H va trouver un représentant (jui lui est connu, el obtient de lui, sous la promesse formelle qu'il ne le trahirait
(il Arch. nat. F. 7, 3202, Jossier Musset.
(2) Georges-Joseph-Augustin Menjot d'Elbenne, né en 1748, cni-Hg ancien officier d' irtillerie au régiment d'.\uxonne, ancien lieutenant colonel d'infanterie, chevalier de Saint-Louis, seigneur de Gouléon, depuis, membre du Gonseil des Ginq-Gents (1797), président du Conseil d'arrondissement de Mamers et du canton de Tuffé, membre du collège électoral du département delà Sarthe, correspondant des arts dece département et de celui du Rhône, membre de l'Académie Celtique (iSoS), mort en 1829.
pas en cas d'insuccès, sa carte de député. Ces cartes n'étaient pas nominatives, mon oncle va trouver le citoyen ministre et se présente comme représentant de la Sarthe. 11 sollicite de lui la radiation du citoyen Musset, forcé par des haines particulières de se cacher en France, et inscrit à tort sur la liste des émigrés. (( Es-tu bien sur, citoyen, » dit le ministre, « (jue Musset est en France? » Mon oncle rafïirme, il propose d'en donner la preuve en l'amenant le lendemain au ministère. Immédiatement averti, M. de Musset se présente le lendemain devant le ministre, lui exhibe ses papiers, obtient sa radiation de la liste (ou plutôt la levée du mandat décerné contre lui), et il entre (ou plutôt reste) en possession de ses biens. »
Comme on le voit par cette relation éiiuuiée de la fille du marquis de Musset, et qui, sauf la question de la radiation, dont il ne s'agissait pas alors, doit être regardée comme l'expression même de la vérité, c'est bien Menjot d'Elbenne qui sauva Musset en cette circonstance. C'est donc en souvenir de son entrevue avec le ministre, laquelle avait dû avoir lieu le 18 floréal, que Musset dira plus lard, après avoir rappelé les persécutions que nous venons de raconter : (( La vérité perça bientôt ce voile tissu de mensonges grossiers, et le 18 floréal dernier le mandat d'arrêt fut levé (1).
Il voyait enfin, à cette date du 18 floréal an VI, le terme de son trop long martyre, et pouvait, selon sa propre expression, « retourner dans le sein de sa famille, partager le sort et essuyer les larmes de sa femme et de ses trois enfants en bas âge » (2).
Mais dans quelles conditions retrouvait-il la liberté ? Etait-il toujours sous la surveillance de la muni-
(i) Arch. nat. F. 7. 5202, dossier Musset. Pétition adressée le 8 prairial an VI, par Musset au ministre de la police générale.
(2) Arch. nat. F. 7, b7.ob, dossier Musset. Pétition adressée le 8 prairial an Vi, par Musset au ministre de la police générale.
cipalité de Bcssé, ou bien le mandat d'arn-l du .'{ frimaire en avait-il été une révocation tacite? Dans le triste temps où il vivait, cette surveillance était plulcM une sauvegarde pour lui ; aussi n'iiésita-l-il pas à la réclamer de nouveau . 11 adressa an ministre de la police, le 8 prairial an VI, par son fondé de pouvoir Vaugelade qui demeurait à Paris, rue Neuve du Luxembourg, n° 149, une demande à l'elTet d'être maintenu sous la surveillance de la municipalité de Bessé, (1) ce qui lui fut accordé.
Quant à sa radiation, c'était une affaire plus compliquée. Il avait pourtant recommencé une fois de plus les démarches nécessaires pour l'obtenir. Dans les premiers jours de vendémiaire an Vil, il avait fait parvenir au ministre de la police générale, appuyée des certificats de résidence qu'il croyait les plus probants, une demande de radiation définitive (2). Mais cette nouvelle démarche n'eut, hélas ! pas plus de succès que les précédentes. Il paraît que les certificats qui l'accompagnaient étaient insutlisants. C'est là du moins ce que le ministre, en faisant sur cette affaire son rapport aux Directeurs, avait eu soin de leur faire remarquer (3). Or la réponse de ceux-ci, que nous connaissons au moyen d'une simple apostille placée en tête du rapport qui leur était soumis, fut l'ajournement. Cette apostille porte la date du 13 vendémiaire (4).
Louis de Musset n'était pas au bout de ses malheurs ; l'an VII devait lui apporter encore de sérieuses alarmes. C'était le moment où, favorisée par la récente loi établissant la conscription, la chouannerie relevait la tète et profitait du mécontement des jeunes gens
(i) Arch. nat. F. 7, 5202, dossier Musset.
(2) Arch. nat. F. 7, 2602, dossier Musset.
(3) Arch. nat. F. 7,2502, dossier .Musset.
(4) Arch. nat. F. 7, 25o5, dossier Musset.
de nos campagnes pour grossir ses contingents. Or, au mois de prairial de cette année là, notre personnage fut dénoncé au commissaire du pouvoir exécutif près l'administration centrale du département de Loir-et- Cher comme s'occupant d'embaucher les conscrits de sa région au profit de la cause royaliste et de les diriger sur la Vendée. Voici en effet ce que, à la date du 17 prairial, ce commissaire écrivait à son collègue de la Sarthe, Baudet du Bourg :
Je vous préviens qu'un conscrit de la commune de Mazangé, canton de Villiers, m'a déclaré qu'un particulier à cheval avec un domestique s'arrêta ces jours derniers dans lad. commune et qu'en montant à cheval le domestique lui demanda si le tirage des conscrits était fait pour le canton; que, sur sa réponse, qu'il étoit lui-même tombé au sort et obligé de partir, ce domestique lui dit que, s'il voulait se soustraire aux recherches, il n'avait qu'à suivre son maître dans les départements insurgés, où il y avoit déjà environ quatre cent mille jeunes gens qui ne manquoient pas d'ouvrage, et qu'il n'en manqueroit pas non plus; que, pour rendre sa démarche plus sûre, il falloit qu'il se rendit d'abord chez M. Musset, propriétaire à Cogners, canton de Bessé en Saint-Calais, mais que, pour entrer, il devoit frapper trois coups à la petite porte, et qu'introduit, il lui seroit donné les secours nécessaires et une petite carte pour suivre sa route, qu'il offroit même de lui donner, et que le conscrit refusa.
Il est à observer que le personnage principal est entré en conférence avec ce militaire, et qu'il lui dit être venu pour chasser des loups, qu'il avoit servi sous Rochambeau et qu'il étoit parent de Marescot.
Cette découverte, cit. collègue, ne vérifie que trop les soupçons conçus par le ministre de la police générale à l'égard de votre département. Je ne doute pas que vous ne preniez promptement des mesures pour surveiller et même visiter la maison de M. Musset, qui paroît être le lieu de la correspondance. J'ai fait part de cet événement au ministre de la police et j'ai cru devoir vous en prévenir pour que vous avisiez aux moyens de déjouer les projets des contrerévolutionnaires qui veulent faire de votre département le foyer d'une guerre civile. Je serai charmé de correspondre avec vous sur la manière d'éloigner tous les dangers qui
— loi —
menacent notre arrondissement, et sur runilormité avec lat|uelle il faïuira établir la surveillance dans nos cantons respectifs.
Salut et fraternité.
Chenu.
Pour le Commissaire (1).
Telle était la lettre par laquelle, le 17 prairial, le commissaire de Blois avait" cru devoir dénoncer à son collègue du Mans les soi-disant agissements de Mus.set ; le lendemain 18, il écrivait de nouveau à ce dernier pour lui donner connaissance de l'existence d'une cachette au château de Cogners, détail qu'il venait d'apprendre depuis sa lettre de la veille :
Depuis ma dernière qui vous prévient d'une déclaration faite par un conscrit, il m'est parvenu un renseignement qui n'est pas à négliger dans le cas où vous feriez effectuer une visite chez le nommé Musset à Cogners. Il paraît qu'il s'y tient une correspondance active, et il est important de vous donner toutes les indications capables devons la faire découvrir, ainsi que tous les agents.
Je sais, par le canal d'un particulier quia demeuré dans cette maison, que l'on y praticque une cache en entre sol dans laquelle on ne peut entrer que par une trappe qui est sous le lit de la chambre k coucher. Quoique la fenêtre soit visible du côté du jardin, il seroit possible qu'au moyen de la difficulté de trouver l'entrée de ce lieu, on se rebutât dans la recherche; mais je vous avertis que c'est le principal endroit de la maison où l'on puisse se promettre de faire quelques découvertes. Je vous transmets cet avis, et je suis persuadé que vous en ferez tout le cas possible (2,i.
Non content d'avoir ainsi attiré l'attention de son collègue de la Sarthe sur Cogners et celui qui y habitait, le commissaire près l'administration centrale du département de Loir-et-Cher pous.sa son zèle dénonciateur jusqu'à rendre compte sans tarder au ministre de la police générale à Paris du danger qui, croyait-il,
(i) Arch. de la Sarthe, L. 3oi.
(2) Arch. de la Sarthe, L. 3oi.
menaçait la République dans l'arrondissement de Saint-Galais du fait de L. de Musset. De là, la lettre suivante écrite par ce ministre, à la date du 25 prairial, à Baudet du Bourg :
Voire collègue près l'acinninistration du dép^ de Loir-et- Cher me rend compte, citoyen, des manœuvres conlre-révolutionnaires dont on fait usage dans son arrondissement pour empêcher les conscrits de se rendre aux armées.
Il paroîtrait même que le but de ces ennemis de la République est non seulement d'exciter les jeunes militaires à la désobéissance, mais de les entraîner dans le dép' de la Sarthe pour y organiser des rassemblemens.et des troubles. Un nommé Musset, ex noble et propriétaire à Cogners, canton de Bessé, en Saint-Calais, sembleroit être l'agent des contrerévolutionnaires et chargé par eux du soin d'accueillir les conscrits rebelles, de leur fournir les secours pécuniaires, et de leur assigner le lieu de leur destination. Déjà votre collègue a dû vous donner sur ce Musset des rensei gnements propres à provoquer votre surveillance. Je vous recommande de la fixer de plus en plus sur cet individu. Si vous approuvez qu'en effet il soit justement prévenu d'embauchage, vous le ferez poursuivre conformément à la loi du 21 brumaire an V.
Vous voudrez bien me rendre compte de toute cette affaire.
Salut et fraternité.