ANATOMIE PATHOLOGIQUE
nous l'avons vu dans l'observation clinique précédente, les grains se forment toujours dans le tissu cellulaire où ils se trouvent isolés au milieu d'une petite loge. La photographie ci-jointe (fig. 3) montre l'aspect de la tumeur sur une coupe transversale, cel aspect est totalement différent de celut que présente le mycétome à grains noirs ordinaire
— Comme
(comparez avec les figures 6 et 7).
Les figures 14 et2 (planche XVI) et 4 (planche XV) montrent l'aspect typique que présentent au microscope les cou:
pes fines passant par les grains; ces derniers, toujours isolés dans leur nodule inflammatoire, se montrent sous
Fig. 3. — Aspect macroscopique
d’une coupe dans les tissus envahis d’Aspergillus Bouffardi. Les grains voluminieux et lisses sont enchàtonnés dans leur follicule SA
des aspects divers que l'on retrouve facilement dans nos planches. La photographie 7 de la pl. XIX représente le follicule tout à fait à ses débuts, au centre se trouve le Champignon, fortement pigmenté à la périphérie; en suivant la série des coupes, on constate que le grain possède un hile par lequel des leucocytes polynucléaires, assez nombreux, ont pénétré. Autour de lui se rencontre une série de volumineuses cellules géantes et des cellules épithélioïdes de toutes dimensions qui établissent une transition insensible entre les cellules géantes, les macrophages et les
lymphocytes-qui abondent dans le tissu inflammatoire qui entoure le grain et dans lequel on rencontre aussi quelques rares capillaires néoformés. Autour de ce nodule inflammatoire, le tissu conjonctif fibrilllaire s'est condensé pour former la coque caractéristique. Aux environs de cette capsule, on rencontre des cellules chargées de volumineux grains de pigment brun, on les distingue très nettement sur la photographie. Nous avons retrouvé ces cellules dans plusieurs autres cas de mycétome. Autour du nodule. quelques artères sont en voie d'oblitération; certaines sont entièrement oblitérées par suite du développement extrème de la cou che élastique, qui forme une série de zones concentriques dépourvues de capillaires. Dans les tubercules un peu plus âgés, les cellules épithélioïdes et géantes onttout à fait disparu; il ne reste que le tissu inflammatoire avec ses nombreux lymphocytes, ses macrophages, ses capillaires nombreux et présentant, en certains points, des amas de polynucléaires beaucoup plus abondants que dans les grains jeunes. Les photographies 5 et 6 de la planche XVIII, montrent l’épaisse zone de polynucléaires qui entoure chaque grain.
ÉTUDE DU GRAIN. — Les grains du mycétome à Aspergillus Bouffardi sont tout à fait caractéristiques. Leur couleur est noire, ils sont élastiques et se cassent quand on veut les écraser. Leur volume varie entre la grosseur d’une tête d’épingle et celle du plomb de chasse n° 0. Le grain est mûriforme, brillant et lisse. Sa structure, bien étudiée et bien décrite par Bouffard, est des plus curieuses. Si l'on met les grains tirés de l'alcool à macérer dans l’eau pendant 24 heures, on constate que le grain se déroule. Il est en effet formé par l'enroulement d'une masse que l'on peut comparer assez exactement à une Limace enroulée en spirale et d'une façon plus ou moins complexe sur elle-même.
Ce grain curieux est pigmenté sur toute sa surface, sauf sur un point plus où moins étendu qui constitue le hile; c'est par ce point que sortent les jeunes filaments mycéliens qui permettent au grain de s’accroître. Cette forme enroulée du grain explique comment il peut être coupé en cinq ou six endroits différents par le rasoir. La photographie 4 de la planche XV : montre un grain enroulé en spirale régulière et présentant en plusieurs points des solutions de continuité de la couche pigmentaire, ces solutions de continuité représentent le hile.
sh =
On peut étudier ce très curieux Champignon par dissociation ou sur les coupes. En dissociant simplement avec des aiguilles un grain ramolli dans l’eau, on constate que, à l'exception de la couche périphérique qui est pigmentée, le reste du grain est constitué par un feutrage mycélien très dense d'une coloration blanc argenté.
L'ébullition dans une solution de potasse caustique permet de mieux étudier le Champignon, car elle détruit le cément noir qui unit d'une façon intime les filaments périphériques. La figure #4, ci-jointe, donne l'aspect du mycélium. La masse mycélienne centrale blanche est formée de filaments presque rectilignes (1 fig. 4),
Fig. 4. — Filaments mycéliens de l’Aspergillus Bouffardi constituant les grains parasitaires. 4, filament du hile ou de centre du grain; 2, 3, 4 filaments irréguliers de la périphérie; 5, chlamydospore intercalaire; 6, 7, 8, 9 chlamydospores périphériques ; 10, conidiophore trouvé dans un grain; 11 chapelot de conidies ; 12, conidies de diverses dimensions. X 1000.
à peine ondulés, ayant 1 » 1/4 de diamètre en moyenne; les cloisons y sont relativement rares et se voient beaucoup plus difficilement que dans l'espèce étudiée dans le chapitre précédent. Vers la périphérie, les filaments deviennent irréguliers, moniliformes, leur paroi s'imprègne de pigment brun et les cloisons se rapprochent (2,3, 4 fig. 4). Sur le trajet des filaments, on trouve quelquefois des renflements qui sont des chlamydospores intercalaires (5, fig. 4); généralement ces formes de reproduction se rencontrent à la périphérie dans la zone pigmentée (6, 7, 8, 9, fig. 4). En dissociant le grain dans l’eau, on trouve également, surtout au-dessous de la zone corticale, des amas de granulations blanches de 14: 1/2 à 2 » de large; ces granulations sont les conidies du Champignon.
Des coupes transversales faites dans les grains complètent l'étude
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de ceux-ci. Les figures 5 et 6 de la planche X VIIT nous renseignent à ce sujet, on y aperçoit nettement le feutrage central lâche formé par les filaments blancs et grêles, et on reconnait, à la périphérie, la zone pigmentée où abondent les chlamydospores terminales à parois pigmentées réunies, les unes aux autres par un ciment brun intersticiel.
Quand on examine les coupes de grains volumineux, on estfrappé par la coloration intense que prennent certains petits îlots granuleux, qui sont particulièrement abondants au-dessous de la couche corticale. Ces îlots ont été vus par Bouffard (12) qui en donne la description suivante :
« À l'immersion, on observe généralement à la périphérie du sclérote, quelquefois au centre, des granulations mal définies, qui sont polymorphes et toujours extramycéliennes ; elles se colorent en bleu avec le bleu coton, en violet avec le violet de gentiane, en rouge avec le bleu Borrel, la thionine phéniquée, le Ziehl, le Giemsa, le bleu Marino. Nous ignorons ce que peuvent être ces granulations. Leurs formes si multiples nous ont fait renoncer à l'idée de Bactéries qui, pénétrant par le hile du selérote et cheminant le long du filament, seraient venues se grouper près de la périphérie ».
En multipliant les coupes et les examens de grains de ce mycétome, nous avons fini par élucider ce point laissé en suspens par Bouffard, ces amas de granulations sont des amas de conidies détachées des appareils reproducteurs et s'accumulant en certains poins. Ces îlots sont faciles à voir sur plusieurs de nos microphotographies, en particulier la figure 1 de la planche XVI ou les grains en sont bourrés. La photographie 2 de la planche XXI montre à un fort grossissement, un point où abondent les îlots de conidies; enfin la photographie 6 de la planche XXI montre avec la plus grande netteté trois têtes tout à fait caractéristiques d'Aspergillus ; la tête du milieu présente son hyphe sporifère aboutissant franchement au milieu de la touffe de spores. L'identification est donc absolu ment certaine, même sans Culture, nous avons affaire à un Aspergillus. Les conidies sont blanches, quelquefois en chapelets de hüit ou dix, leur diamètre varie entre 1 #1/3 et 2 v. Mais quelle est cette espèce d'Aspergillus? Dans la monographie classique de Wehmer (107) on trouve la description de 11 espèces d'Aspergillus à spores
blanches. Il est de toute évidence que notre espèce doitse cultiver et pouvoir se reproduire à 37°; or, parmi les espèces à spores blanches qui ont été étudiées au point de vue de leur optimum cultural, aucune ne peut végéter à cette température, il est bien probable que nous avons affaire à une espèce exotiquenon décrite et, de toutes façons, en l'absence de cultures, nous nous voyons obligé de lui donner le nom provisoire d'Aspergillus Bouffardi, le dédiant à notre aimable confrère, qui a fait déjà de si intéressants travaux sur plusieurs sujets de pathologie exotique.
Nous donnerons de cette espèce la diagnose suivante :
Aspergillus Bouffardi, n. sp. Brumpt, 1906.
Mycélium jeune blanc argenté, mycélium périphérique brun, formant une zone corticale; conidiophore dressé, simple, continu, blanc, de 2 » de large, terminé par une tête claviforme de 4 - 1/2 de large sur 6 de haut, portant des conidies en chapelets de 1 z 1/3 à 2 » de diamètre, rondes, lisses et blanches. Chlamydospores terminales sphériques de 5 à 10 » de large, brunàtres; chlamydospores intercalaires non teintées. Le grain ne constitue pas à proprement parler un sclérote, puisqu'il donne des conidiophores dans son intérieur. Champignon parasite de l'Homme, ayant par conséquent la faculté de croitre à 37°, non pathogène pour les animaux. Ce parasite n'a pu être cultivé.
Distribution géographique: Djibouti; pays somali.
Les nombreuses conidies qui sont produites dans le réseau mycélien tombent entreles mailles de celui-ci et forment des amas où leur forme est facile à reconnaître. Après un temps impossible à évaluer, elles germent, puis sont résorbées en devenant méconnaissables.
CuzrurE. — Bouffard a essayé en vain de cultiver ce Champignon sur les différents milieux; il pense que ses insuccès sont dus à ce qu'il semait le grain entier au lieu de le dilacérer au préalable dans une solution stérile, pour mettre le mycélium en liberté. Des inoculations de grains à divers animaux: Singe, Chien, Chat, Gazelle n'ont donné aucun résultat.
Dracxosric. — Avec des caractères cliniqueset microscopiques tels que nous les avons décrits, le diagnostics'impose. On peut rapprocher à certains égards de ce cas une observation publiée par le chirurgien italien Paolo Bovo (93), qui a observé chez un vieillard italien une mycose superficielle du pied, produisant des nodules. Comme, dans cette observation, il y avait une infestation secondaire
du ganglion de l'aine correspondant à la tumeur, on avait fait le diagnostic de mélanosarcome. L'examen histologique a démontré que le tissu noir, analogue à du feutre, qui constituait les tumeurs, était constitué par les filaments d'un Champignon que cet auteur n'a pas cultivé et q'u’il considère comme un Aspergillus. Les figures qu'il donne et les explications du texte ne nous semblent pas suffisamment démonstratives pour autoriser une pareille identification. L'excision des tumeurs a produit dans ce cas comme dans celui de Bouffard, une guérison radicale.
Proxosric. — Il semble peu grave, à en juger par les résultats obtenus par Bouffard, mais à condition que l'intervention chirugicale ne soit pas trop tardive et que le Champignon n'ait pas eu le temps d'envahir des organes plus profonds. ce qui aurait pu nécessiter l'amputation du pied.