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CHAPITRE II

LES PETITS MYSTÈRES d'AGRA LES GRANDS MYSTÈRES : PARTIE NON SECRÈTE

La préparation des candidats à l'initiation et les rites

d'Agra.

La première procession des objets sacrés. — Les cérémonies

dans Athènes. — La course à la mer et le sacrifice du

porc. — La grande procession et le retour des objets

sacrés à Eleusis.

Les survivances de la religion primitive dans ces diverses

cérémonies.

Il nous faut maintenant jeter un coup d'œil sur le rituel d'Eleusis et indiquer la suite des cérémonies (i). Dans les fêtes, telles du moins

(i) Il y a des contestations entre les savants sur des points particuliers, sur l'exact emploi du temps pendant les fêtes et sur la place de certaines cérémonies ; mais les grandes lignes en sont fixées, et pour qui ne veut voir que l'ensemble, le calendrier même en est assuré. L'historien attitré des fêtes attiques, Aug. Mommsen, qui est parfois en désaccord avec M. Foucart pour le détail, donne cependant un tableau général qui concorde assez avec le sien {Feste der Stadt Athen im A Uertum, Leipzig, 1898, partie, p. 244-245). Le calendrier s'établit surtout grâce à une

LES MYSTÈRES d'ELEUSIS 6i

qu'elles se présentent à l'époque classique, tout semble ordonné à l'initiation des mystes et par suite au bonheur que cette initiation leur procurera dans la vie future; mais sans doute n'en a-t-il pas toujours été ainsi ; l'élément ancien, le rite destiné à agir directement sur la fécondité du sol, dont il reste d'ailleurs des traces nombreuses, ne semble avoir que peu à peu cédé la place à d'autres soucis, à l'initiation qui assurera le bonheur d'outre-tombe et qui visiblement finit par passer au premier plan, du moins dans l'esprit des initiés.

Il existe d'abord une sorte de << préparation éloignée >> des candidats, au cours des Petits Mystères, que l'on célébrait dans un faubourg d'Athènes, à Agra, au mois d'Anthestérion (janvier-février). Ces mystères, nous dit un scoliaste (i), avaient été institués pour assurer l'initiation d'Héraklès, désireux de participer à la religion d'Eleusis, et par conséquent ils étaient plus récents que les Grands Mystères. On peut tenir en effet pour à peu près certain qu'ils ont été

inscription d'époque tardive (début du iii<' siècle ap. J.-C.) mais qui conserve ou mieux restaure en leur rigueur des pratiques plus anciennes {Inscr. Graecae, III, 5). (i) Schol. ad Aristoph. Plut., 845.

fondés à l'imitation et sans doute en concurrence d'Eleusis, avant là réunion de cette ville à l'Attique ; après la réunion ils ont été agrégés à Eleusis et ont pu se charger de nouveaux éléments. Ils semblent avoir été consacrés particulièrement, sinon même uniquement, à Korè, comme l'indique la scolie que nous venons de citer et que M.Foucart récuse trop facilement. Une curieuse plaque de terre cuite, le « pinax de Nannion >>, qui commémore la double initiation de cette femme — peut-être une courtisane connue — à Agra et à Eleusis, est un témoignage précieux à cet égard et semble manifester le rôle que jouait Korè dans les Petits Mystères (i). Il est vrai qu'un tel document n'est peut-être pas décisif ; on abuse des bas-reliefs ou des vases peints et on leur fait tenir des discours subtils auxquels leurs auteurs sans doute n'ont guère songé. Le même monument corrobore un texte sur le rôle de Dionysos, — un dieu récent, dont la

(i) Journal inlern. d'archéologie mutnismatique, 1901, pi. I, — avec un pénétrant commentaire de M. Svoronos, qui n'est pas le premier, mais sans doute le plus exact et le plus ingénieux interprète de ce petit monument. Reproduit et discuté dan^ Famell, op. ci/., pi. XVI et p. 241 sq.,et Miss Harnson, Proie, gomcna*, p. 557 sq., fig. 158. Au point de vue artistique, le pinax (un du v« siècle) est d'ailleurs médiocre.

venue est fort postérieure à celle des grands Olympiens, — dans les mystères d'Agra. D'après ce texte, M. Foucart juge, non sans raison, qu'on représentait une sorte de drame liturgique où l'on aurait mis en scène une partie de la légende dionysiaque. On ne sait d'ailleurs que fort peu de chos^, et rien de très précis, sur les fêtes d'Agra (i).

Ce qui est certain, c'est qu'on y procédait à une première série de purifications et à l'instruction des futurs initiés. Primitivement la préparation des candidats était confiée au seul hiérophante (le prêtre suprême d'Eleusis) ; plus tard, comme le nombre des mystes augmentait sans cesse, elle fut confiée à des« mystagogues », choisis dans les familles sacrées des Eumolpides et des Kéryces. L'enseignement qu'on y donnait n'avait sans doute rien de moral ou de philosophique ; nous avons déjà noté, à rencontre de certaines théories, que la religion d'Eleusis ne montrait pas des préoccupations fort élevées (2) ;

(i) M. Foucart, qui dans son livre s'attache surtout aux Grands Mystères, en parle assez brièvement (p. 297-299) ; h\ question est traitée plus longuement et minutieusement dans Mommsen, Feste, p. 405-421.

(2) M. Salomon Reinach, dans l'étude déjà citée {Rev. arch., juillet-octobre 1919, p. 191- 196), croit devoir réagir contre cette

issue, comme je le crois, de la magie et d'un culte agraire fort peu << spirituel », cette religion en avait conservé l'esprit, même quand il s'agissait des espérances d'outre-tombe, et elle se confinait principalement dans l'accomplissement scrupuleux des rites transmis par la tradition et regardés comme efficaces ; c'est ce rituel assez compliqué, ou du moins difficile à pratiquer, — car la moindre erreur de détail aurait compromis tout l'ensemble, selon une conception courante dans les religions << magiques» (i), — que l'on devait avant tout (sinon exclusiveopinion et, sans aller certes jusqu'aux illusions qui avaient cours -autrefois, enclôt dans cet enseignement une partie morale et peut-être même « philosophique » assez importante: en général, le savant auteur attribue aux Mystères d'Eleusis une portée morale plus grande que nous ne le faisons dans le cours de ce travail. D'ailleurs il faut se garder aussi d'aller trop loin dans la tûese inverse. Tout est nuances.

(i) C'est ainsi que les formules liturgiques devaient être prononcées d'une certaine façon, sur un certain ton ou avec certaines inflexions de voix pour avoir leur plein effet. C'est une croyance et im usage attestés pour l'Egypte. M. Foucart explique, comme ses prédécesseurs, le nom d'Eumolpides par eu jjL£).7te<T6at,étymologie quasi évidente, et il traduit, non pas simplement « ceux qui chantent bien *, mais plus précisément « ceux qui récitent (ou modulent) avec l'intonation juste» (cf. p. 149 sq.). Ici l'analogie avec l'Egypte, sinon l'origine égyptienne, est assez nette. On connaît au surplus les théories (particulièrement celles de J. Combarieu, d'ailleurs trop systématiques) sur les origines magiques de l'art musical.

ment) faire connaître aux mystes. Comme le remarque j\I. Foucart, les mystagogues veillaient sans doute à l'observance de certains jeûnes et de certaines prohibitions qui étaient imposées aux initiés (il en allait de même avant et pendant l'initiation des Grands Mystères) ; si le jeûne est rare, l'interdiction de certains aliments est fréquente dans les cultes grecs (et d'ailleurs est loin de leur être particulière) ; les auteurs anciens et les inscriptions placées dans les temples nous en ont conservé de nombreux et antiques exemples. Mais ni ce jeûne ni cette abstinence n'étaient inspirés par des motifs analogues à ceux que le christianisme nous a rendus familiers ; c'est im de ces cas, si fréquents dans l'histoire des religions, où des ressemblances extérieures dissimulent des idées non pas seulement différentes, mais opposées. Il n'y a pas trace d'ascétisme à Eleusis, et je crains qu'il ne faille voir ici de simples << tabous >>,... en tout cas, des interdictions rituelles de la même catégorie que les tabous polynésiens. L'explication par lalégende, — je veux dire l'intention d'honorer, en imitant ses actes, la déesse qui se priva de manger dans sa douleur d'avoir perdu Korè, la défense de goûter à la grenade parce que ce fruit

avait été fatal à Perséphone, et celle d'absorber d'autres aliments soit parce qu'ils répugnent à Déméter, soit parce qu'ils sont sous sa protection, — explication déjà ébauchée par les auteurs anciens, ne me semble pas satisfaisante (i). Ici comme ailleurs, la légende est postérieure au rite et cherche à en rendre raison ; le rite ne copie pas la légende. Au surplus les jeûnes et les interdictions d'aliments se retrouvent dans les autres religions agraires, en des contrées fort diverses, et ils ont pour but, comme la continence, souvent imposée dans ces cultes, d'assurer par << magie sympathique » la fécondité de la terre. Manquer à ces prescriptions, pendant une certaine période qui précédait l'initiation, c'était se rendre impur et s'exposera ne pas être admis. D'autres «fautes», bien entendu, à Eleusis comme dans les cultes les plus différents, entraînaient aussi l'impureté rituelle ; on a dressé des listes rassemblant les cas d'impureté connus en Grèce ; l'un des plus fréquents est le contact avec un mort ou l'action de ver-

(i) M. Salomoii Reinach (art. cité, p. 173-182) rejette aussi cette théorie, mais il pense que les mystagogues donnaient aux candidats des explications légendaires (et par suite relativement récentes) des interdictions, ces légendes d'ailleurs étant différentes de celles que connaissait le vulgaire.

ser le sang (ainsi Héraklès, ayant tué les Centaures, dut se purifier, selon la légende, avant de pouvoir être initié), ^- souillure tout extérieure, indépendante des dispositions morales (i), identique selon que le meurtre est volontaire ou involontaire, criminel ou légitime, et qui s'efface d'une façon toute matérielle aussi, sans aucune exigence de « contrition >> ; cette notion, presque universellement répandue, est, comme on le voit, fort distincte de la notion de péché telle que l'entend le christianisme — c'est-à-dire infraction à la loi morale, coupable seulement quand la volonté l'a sanctionnée, outrage gratuit fait à Dieu, ou encore, pour en donner la conception la plus élevée, réponse négative opposée à l'appel de l'amour divin. Cependant certains théoriciens prétendent faire sortir, par voie d'évolution, l'idée de péché au sens moral de la notion d'impureté << magique >>, qui l'aurait toujours précédée, qui seule serait vraiment primitive. Mais je doute fort qu'aucun mécanisme, surtout dans le domaine religieux, puisse tirer d'un

(i) Opinion différente (en ce qui concerne Eleusis, mais non au regard de l'origine de ces cas d'impureté) dans S. Reinach, loc. cit.

concept le concept opposé, et je croirais volontiers que les deux idées ont pu coexister dès l'origine, — ne se coudoient-elles pas encore ? — l'une prévalant sans doute ou voilant l'autre.

Six mois après les fêtes d'Agra, le 13 du mois Boédromion, c'est-à-dire vers la fin d'août, commençaient les Grands Mystères (i), qui devaient durer jusqu'au 23. Ils s'ouvraient par une sorte de procession. Le 13, les éphèbes (jeunes gens accomplissant une période d'instruction que l'on peut comparer, mais non pas fort exactement, à notre service militaire) arrivaient à Eleusis pour former le cortège des objets sacrés ou hiéra, qu'on transportait solennellement à Athènes, d'où l'on devait ensuite les ramener à Eleusis (2). C'étaient les prêtresses de Déméter et Korè (il semble,

(i) C'est le nom qu'il faut donner à l'ensemble de ces fêtes, comme l'a bien montré M. Foucart dans un mémoire antérieur et dans son livre (p. 143 sq.). Le nom d'EUusinia, qu'on leur donne parfois, désigne en réalité une autre fête avec des jeux publics, qui en forment la partie principale, mais sans « mystères » ; les Eleusinia, que M. Foucart considère comme très anciens, avaient lieu avant les Grands Mystères, peut-être dans le mois qui les précédait. Cf. les ingénieuses remarques de Rutgers van d. LoefiE, De ludis eleusiniis, Leyde, 1903, p. 74-100 (oh. II).

(2) La participation des éphèbes à cette cérémonie ne peut remonter à une époque très ancienne. L'éphébie n'est pas men-

comme nous le verrons plus loin, que les sacerdoces féminins représentent l'état le plus ancien du culte à Eleusis) qui étaient chargées de cette importante fonction. Les hier a sont un élément essentiel des mystères. Si l'on se rappelle la théorie de Miss Harrison et d'autres auteurs sur les mystères, on comprendra mieux leur rôle ; la << révélation » qu'on faisait aux initiés et la faculté de les << manier >> pouvaient constituer primitivement la partie principale du rituel. On a beaucoup discuté sur la nature de ces hiéra qui naturellement restaient voilés pendant le trajet. 11 est possible, comme l'admettent M. Foucart, M. Farnell et d'autres savants, qu'ils aient compris certaines statues de culte très anciennes et d'unç technique grossière, de ces agalmata sans art, de ces xoana qu'on vénérait en de nombreux sanctuaires. Mais on peut croire que ces statues ne formaient pas l'élément primitif des hiéra ; la statuaire, même rudimentaire, indique une civilisation relati-

tionnée dans les inscriptions et les textes littéraires avant l'année 334-3 av. J.-C. {Inscr. Gr., II, 5, 5635) et beaucoup de savants admettent qu'effectivement son institution remonte à peu près à cette époque (cf. Wilamowitz v. Moellendorf, Aristoteles und Athen, I, p. 193). Toutefois il n'est pas impossible que l'éphébie ait existé auparavant et peut-être déjà au v*' siècle.

vement développée, — nous savons qu'en Grèce elle ne remonte pas fort loin, — et le culte de dieux personnels et bien distincts, qu'elle suppose, n'existait pas au début, du moins dans la religion agraire ; les hiéra primitifs, conservés par la tradition, devaient être des objets plus simples et plus purement «magiques» (i).

Il va sans dire que cette procession ou ce voyage (car Eleusis est située à vingt- deux kilomètres d'Athènes par la route actuelle, qui suit presque constamment la voie antique) (2) n'est pas extrêmement ancien comme élément du culte, n'ayant pu être institué qu'après la réunion des deux villes. Mais il comportait de très vieux rites, antérieurs à son institution, et qu'on a dû déplacer.

Arrivés à Athènes, les hiéra étaient hébergés (après une cérémonie spéciale de réception aux portes de la ville) dans un sanctuaire appelé

(i) Cf. Harrison, op. cit., p. 157.

(2) On se rappelle la brillante description du paysage entre Eleusis et Athènes dans V Itinéraire de Chateaubriand. Description moins poétique, mais plus précise!, de M. Foucart, P- 331-336 sq. Cf. aussi le Guide de Grèce de M. Fougères. L'ouvrage de Lenormant, Monographie de la voie sacrée éleusisienne (Paris, 1864), savant, touffu et aventureux, est vieilli, mais toujours intéressant.

l'Eleusinion, dont on a recherché l'emplacement au cours de fouilles toutes récentes sans arriver à des résultats absolument certains.

Le 15, commençait la fête proprement dite. On convoquait les mystes au portique du Pœcile (c'est ce qu'on appelait Vagyrma ou rassemblement), et les prêtres d'Eleusis, sans doute par l'intermédiaire du hiérokèryx, le héraut- sacré, l'un des principaux dignitaires du culte, prononçaient l'interdiction solennelle ou prorrèsis, contre les candidats que certaines raisons excluaient des mystères. Nous sommes très mal renseignés sur les cas d'exclusion : quelques allusions dans les auteurs chrétiens et une parodie racontée par le grand railleur qu'était Lucien ne nous éclairent que fort peu. En tout cas nous ne pouvons guère trouver d'interdiction pour des fautes proprement morales ; des développements tardifs ont pu, il est vrai, se glisser dans le formulaire, mais le conservatisme religieux des Athéniens empêcha sans doute qu'ils fussent très nombreux. On sait que Néron fut exclu — ou n'osa se présenter aux

Mystères (i) — après le meurtre de sa mère : y eut-il là une question d'opposition politique, comme on l'a pensé ? Faut-il faire honneur au sacerdoce éleusinien de son indépendance? Le fait matériel d'avoir versé le sang (criminellement ou non), qui était un cas d'exclusion prévu, doit-il simplement être invoqué ici? L'anecdote, toute célèbre qu'elle soit, reste assez obscure et il est difficile de rien décider. — Il n'y avait surtout aucune profession de foi dogmatique et aucun Credo à réciter, aucun « catéchisme >> à méditer. — Il s'agissait donc principalement d'impuretés extérieures et rituelles. Nous savons qu'étaient exclus ceux dont les mains étaient souillées, c'est-à-dire les meurtriers qui ne s'étaient pas purifiés, qu'ils fussent d'ailleurs coupables ou non, parce que le sang répandu constituait à lui seul, nous l'avons dit, un état d'impureté. Exclus aussi, les candidats dont la voix n'était pas << intelligible >>; M. Foucart a sans doute raison, encore qu'on l'ait contesté, de ne pas comprendre dans cette catégorie les étrangers ou les « barbares >> inca-

(i) Su.HoiU', Sèro, XkXtW

pables de parler le grec, mais d'y voir simplement les gens qui ne pouvaient prononcer les formules consacrées d'une façon nette et peut-être dans le ton exigé.

Le lendemain prenait place un rite de purification extrêmement curieux. Chaque myste, entraînant avec lui un porc plus ou moins docile, courait selon l'expression grecque, ou du moins marchait assez vite et non pas processionnellement, jusqu'à la mer où il se baignait avec son animal, sorte de << bouc émissaire >> chargé des impuretés humaines (i). Ce bain singulier avait lieu sans doute à Phalère, qui est l'endroit du rivage le plus proche d'Athènes, mais n'en est pas moins distant de quelque dix kilomètres. Nous sommes ici en présence d'une cérémonie fort ancienne, dont vraisemblablement les contemporains de Périclès ne comprenaient plus le sens exact et

(i) On n'ignore pas que cette conception est très répandue dans les religions « primitives » ; c'est un élément essentiel des cultes magiques et rien en soi n'est plus « magique /. On en trouve d'assez nombreux exemples en Grèce, où le » bouc émissaire » est parfois un homme ; tel est le célèbre et curieux « pharmakos » de la fête des Thargélia (une fête agraire, très ancienne) à Athènes; il y a peut-être là des souvenirs de sacrifices humains. Cf. sur l'ensemble de la question Sir J. Frazer, The scapegoat, Londres, 191 3 (6» partie du Golden Bough^).

la signification toute magique. Il est intéressant de noter que la ville d'Eleusis, quand elle battit monnaie pendant une partie du iv^ siècle, choisit un porc pour décorer le droit de ses pièces de bronze (i) ; ce petit fait montre l'importance de ce rite, qui donnait son nom à la journée du i6 Boédromion : c'était l'aXace li.jizxi, c'est-à-dire : << Mystes, à la mer >>, sorte de commandement liturgique que sans doute les prêtres adressaient aux mystes.

Les deux jours suivants étaient consacrés à une fête spéciale qui n'a rien à faire avec les mystères proprement dits et qui est une << interpolation >> récente : les Epidauria (ou Asclépiéia), célébrés en l'honneur d'Asclépios (Esculape). Le grand guérisseur d'Epidaure fut introduit dans Athènes pendant la seconde moitié du v^ siècle av. J.-C, à la suite d'une peste que les dieux-médecins de la cité n'avaient pu conjurer. Ces réceptions de dieux, assez fréquentes dans la religion grecque, en forment un des traits les plus curieux. On racontait d'ailleurs qu'Asclépios, à son arrivée, n'ayant pas encore de sanctuaire préparé

(i) Cf. Harrison, op. cit., p. 153, fig. 13.

dans la ville, avait reçu l'hospitalité du poète Sophocle ; mais des inscriptions découvertes dans TAsclépiéion d'Athènes nous apprennent qu'un certain Télémachos contestait cet honneur à Sophocle, et se l'attribuait à lui-même (i). Une phrase trop concise d'Aristote dans la République des Athéniens (2) semble indiquer que, pendant la durée des Epidauria, les mystes restaient confinés chez eux en une sorte de « retraite » préparatoire ; telle est du moins l'interprétation de M. Foucart; mais, selon M. Farnell (3), le texte signifie simplement que «les mystes ne partaient pas encore pour Eleusis >>, explication séduisante, car, les prêtres d'Eleusis jouant un rôle important dans les Epidauria, on ne voit pas pourquoi les mystes n'y auraient pas assisté; toutefois il paraît assez difficile de traduire ainsi la phrase d'Aristote. En tout cas on profita de ces deux jours pour établir une seconde purification destinée aux mystes qui n'avaient pu être présents dès l'ouverture des fêtes ; on créa naturellement une légende

(i) Inscr. Gr., II, 1649, cf. 1442 et 1650.

(2) Ch. LVI, 4.

(3) Op. cit., p. 171.

pour rendre raison de cette cérémonie : Asclépios serait arrivé en retard aux Mystères et on aurait institué en sa faveur cette purification supplémentaire ; c'est, on le voit, le même type de légende qui serv^ait à expliquer les mystères d'Agra.

La procession qui ramenait les hiéra et conduisait les mystes à Eleusis était des plus magnifiques. Le long cortège, précédé par les prêtres et les prêtresses portant les objets sacrés, comprenant tous les hauts fonctionnaires d'Athènes, la garde d'honneur formée par les éphèbes, la théorie des mystes et la foule des curieux, s'avançait avec lenteur et dans un chatoiement de couleurs vives ; du côté religieux, la somptuosité, souvent célébrée, des vêtements liturgiques, les chants, l'ordonnance heureuse de la procession où triomphait le sens artistique des Athéniens, — du coté profane, le luxe que déployaient les particuliers en dépit des lois (i), et la coquetterie

(i) La plus connue est une loi de l'orateur Lycurgue (cf. Plutarque, Vies des dix orateurs, Lycurgue, XIV) au iv« siècle, qui interdisait aux femmes de se rendre en char à Eleusis ; la femme du législateur aurait d'ailleurs été la première à violer cette loi ot son mari n'aurait pas hésité à la faire condamner :

des femmes, dont Aristophane nous a laissé un plaisant témoignage (i), faisaient un spectacle fort brillant. Le programme comportait des stations en divers sanctuaires le long de la Voie Sacrée, et de nombreuses cérémonies. Un auteur grec du iii^ siècle, Polémon, avait consacré à la description de la route et des épisodes qui marquaient la procession tout un ouvrage, malheureusement perdu. Parmi les rites que nous connaissons, il faut citer du moins l'un des plus célèbres et des plus curieux. Au pont du Céphise, humble et illustre torrent tout voisin d'Athènes (2), il y avait

type d'anecdote « morale » fréquent chez les rhéteurs, ce qui peut faire douter de la réalité de cet épisode.

(i) Dans le Plutus (1013).

(2) Il existe un autre Céphise, ou Céphise éleusinien ; plusieurs auteurs pensent, non sans quelque fondement, qu'en l'occasion il s'agit de celui-pi ; j'ajouterai que l'antiquité du rite, certainement antérieur à la réunion d'Eleusis et d'Athènes, milite en faveur de cette opinion ; mais l'endroit où se passait le rite a pu changer, comme a changé sans nul doute celui de la purification dans la mer ; et certains textes, dont M. Foucart tire un heureux parti, semblent lui donner raison en faveur du Céphise athénien. On peut discuter aussi sur la date de ces géphyrismes dans le calendrier des fêtes éleusiniennes et les placer par exemple pendant la première procession d'Eleusis à Athènes. — On se rappelle que Chateaubriand but avec piété l'eau du Céphise, comme il le faisait, nous dit-il, de toutes les « rivières célèbres », y compris la Tamise...

y^ LES MYSTÈRES d'ELEUSIS

entre les fidèles et les assistants un échange de railleries et de plaisanteries grossières, qu'on appelait les « géphyrismes >> (i), — ou, peut-être, si l'on en croit un lexicographe, était-ce un seul homme, assis sur le pont, qui était chargé de lancer, au passage de la procession, ces injures traditionnelles. Je ne pense pas qu'on les ait « improvisées >> ; c'était un acte rituel et la fonue en devait être fixée. Je ne saurais non plus suivre l'opinion de M. Foucart, qui leur dénie toute signification religieuse et y voit simplement « une satisfaction donnée aux instincts démocratiques de la foule >> (2). Sans parler du langage fort grossier tenu gravement et traditionnellement par d'honnêtes Athéniennes pendant la fête des Thesmophories, cet usage se rencontre dans bien des religions et particulièrement dans - les cultes agraires et le rituel des moissons ; on le retrouve aux fiançailles chez des << primitifs >> de nos

(i) Du mot <i géphyros », pont. Toepffer {Att. Gen., p. 2gy\ propose une autre étjonologie ; le nom devrait son origine au clan des Gephyraioi, venus de Tanagra (qu'on appelait aussi Gephyra) et qui apportèrent en Attique le rulto de [Déméter] Gephyraia.

{2)J)p. cU., p. 335.

jours (il y a d'ailleurs des analogies entre les rites agraires et les rites matrimoniaux) ; les injures adressées à leur général par les soldats romains au cours du triomphe étaient sans doute originellement de même nature. En ce qui concerne les géphyrismes athéniens, il est possible que leur but ait été de préserver les mystes contre ce qu'on appelle << le mauvais œil >>, comme le pense ]\I. Farnell ; dans les rites agraires cependant cette pratique est surtout entendue comme exerçant une influence magique sur le sol et sur la végétation.

Quand on était arrivé sur le territoire d'Eleusis, on faisait sans doute station dans chacun des endroits qu'a illustrés la légende, — au milieu de cette plaine Rharia où Triptolème apprit de la déesse à semer le premier blé du monde (i), — devant l'autel marquant l'aire sacrée où il battit

(i) On y célébrait tous les ans un labourage sacré, fête qui avait lieu également à Athènes où elle était le privilège d'un clan particulier, celui des Bouzygai, ou «laboureurs ». Le rite athénien, est indépendant d'Eleusis ; ce sont des pratiques fort anciennes, qui n'ont pas dû être propres à un pays ; Athènes avait d'ailleurs son culte agraire et sa déesse du blé, — identifiée plus tard avec Athéna, — sans doute aussi anciennement qu'Eleusis.

les premières gerbes, — et partout enfin où Déméter avait laissé sa trace.

Cette procession, ou mieux la journée entière du 19 Boédromion, était appelée lacchos, empruntant le nom du dieu qui conduisait le cortège et dont on transportait l'image d'Athènes à Eleusis : car ce lacchos, dont nous dirons plus loin quelques mots, était un dieu athénien, qui pendant plusieurs jours allait être l'hôte d'Eleusis, comme les hiéra l'avaient été d'Athènes ; mais, n'ayant pas de temple propre dans la ville des deux déesses, il était logé dans le sanctuaire de Pluton.

On l'y recevait solennellement après le chant d'un hymne, dont Aristophane, dans ses Grenouilles, nous a laissé une libre et magnifique paraphrase (i). Le soir était venu (2). A la lueur des torches, des chœurs de danse se formaient autour du puits Callichoros, le puits où s'était assise la déesse en deuil de sa fille disparue, l'endroit aussi

(i) Vers 324 sq.

(2) Le jour antique commençait avec le coucher du soleil ; on était donc déjà au 20 Boédromion et un acte nouveau du drame commençait.

LES MYSTÈRES d'ELEUSIS 8i

OÙ les jeunes filles d'Eleusis pour la première fois avaient chanté et dansé en son honneur. Les torches jouaient un grand rôle dans la religion éleusinienne et c'est un des symboles les plus fréquents des mystères sur les monnaies, les vases ou les bas-reliefs ; les initiés portaient des torches ; un des prêtres, le plus important après le hiérophante, s'appelait le porte-flambeau (dadouque) ; Korè partout est représentée avec la torche, qui est son attribut essentiel et suffit à la distinguer. La légende en a donné diverses explications, en particulier les recherches nocturnes de Déméter à la lueur des flambeaux (on observera que, dans" ce cas, ce serait la déesse et non sa fille qui devrait les porter) ; mais le rite est antérieur et c'est essentiellement un rite agraire : les flambeaux semblent avoir été destinés à réveiller, à réchauffer les puissances de la terre.

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