LES PRÊTRES ET PRÊTRESSES D'ÉLEUSIS
Les divers clans auxquels ils appartiennent. — Ces sacerdoces et ces clans considérés dans leurs rapports avec les diverses étapes de la religion éleusinienne.
Le personnel sacerdotal d'Eleusis répond, par sa complication et par le grand nombre des prêtres et des prêtresses, à cet assemblage bigarré de personnages divins : car les dieux n'arrivent pas seuls, ils suivent les peuplades et les clans qui les vénèrent, et leur intrusion dans un culte est presque toujours le résultat d'une invasion ou d'une émigration humaine. C'est dire qu'ici 'encore on peut distinguer ou entrevoir des courants d'époques et de provenances diverses. Sans entrer en aucune façon dans les détails du sacerdoce éleusinien, qui ressortissent plutôt à l'étude des institutions, il suffira de mentionner ici quelques prêtres et quelques^familles.
Si l'on voit dans la prétresse de Daeira ou daeiritis (et peut-être dans le prêtre du dieu et de la déesse : mais les prêtres semblent, à Eleusis en particulier, plus récents que les prêtresses) un représentant du culte le plus ancien qu'il nous soit donné d'atteindre, d'un culte autochthone... autant qu'on peut être autochthone et si ce mot a quelque sens pour des périodes aussi primitives, — il faut admettre que la prétresse de Déméter est arrivée aussitôt après ce stade, — et pour ma part c'est ainsi que je me représenterais volontiers l'histoire religieuse d'Eleusis. Nous avons déjà noté que les rites dont la prêtresse de Déméter a le privilège ou auxquels elle préside (notamment dans la fête des Haloa) ont une couleur très archaïque. Mais les dieux anciens pâlissent à chaque période devant les dieux nouveaux, et comme la daeiritis s'éclipse peu à peu devant sa rivale plus jeune, à son tour la prêtresse de Déméter — encore qu'elle ait toujours conservé une grande autorité (i) — doit céder de son prestige et de ses fonctions à un
(i) Elle reste notamment éponyme à Eleusis, c'est-à-dire que l'on datait officiellement les documents d'après le nom de la prétresse en charge ; l'éponymat marque en général l'importance ou l'antiquité d'rnie fonction.
nouvel arrivant. Elle garde moins d'éclat que n'en acquiert le hiérophante, le prêtre suprême, venu sans doute de Thrace avec Eumolpos, l'éponyme et le fondateur légendaire du clan des Eumolpides (i) ; son arrivée marque en religion la prédominance des hommes supplantant les femmes, même dans ces cultes agraires qui, semble-t-il, leur étaient d'abord réservés, à Eleusis comme ailleurs (du moins c'est une hypothèse qui explique assez bien les faits) . Il semble que nous ayons, dans tous ces cas, des exemples d'empiétements successifs, qui ont réussi, et de luttes ou de rivalités terminées par la victoire, plus ou moins complète, du nouvel envahisseur. Il n'en est d'ailleurs pas toujours ainsi, car il en va dans ce domaine comme dans l'évolution des espèces en biologie : certaines tentatives réussissent beau-
(i) Texte formel d'un scoliaste de Sophocle, Œd. à Colone, 1048, sur l'origine thrace des Eumolpides. Cf. Miss Harrison, Prol.^, p. 553 sq. — Mais peut-être en venant sont-ils passés d'abord par Athènes. Voir une discussion de la légende des Eumolpides dans Toepfîer (Attische Généalogie, p. 38 sq.), qui arrive à la même conclusion d'ensemble. Les Eumolpides d'ailleurs furent ensuite les plus acharnés à se proclamer autochthones. — On a vu plus haut quelle étymologie on devait attribuer au mot Eumolpides et qui manifeste leurs fonctions cultuelles de chanteurs ou récitants sacrés.
coup moins, et il peut se produire des régressions, comme dans la nature. Même après le traité de paix, si Ton ose dire, des conflits d'attributions subsistent encore entre les hommes comme entre les dieux et, en certaines circonstances, se font jour à l'époque même où le culte est << stabilisé >>. Chacun défend jalousement ses antiques privilèges, quitte à empiéter, quand il s'en trouve une occasion, sur ceux des autres. C'est ainsi qu'au iv^ siècle (d'après un discours attribué à Dinarque, dont le texte ne nous a pas été conservé), une prêtresse de Déméter intenta un procès au hiérophante pour empiétement ; de même, au témoignage de Démosthène (i), le hiérophante Archias, s'étant permis de sacrifier à la fête des Haloa, — réservée à la prêtresse, — ' fut condamné pour << impiété >>. Le hiérophante a la haute main sur les mystères proprement dits, où la prêtresse en général semble ne pas intervenir, — du moins en ce qui concerne l'initiation proprement dite ou eschatologique : cet élément du culte est évidemment postérieur à la période où régnait seule la prêtresse de Déméter (2). Mais elle jouait un rôle dans les
(i) Ou plutôt du Pseudo- Démosthène, car le discours n'est pas de Démosthène (Contre Néète, ii6).
(2) Il est possible que les Eumolpides aient été (du moins en
l66 LES MYSTÈRES D'ELEUSIS
drames liturgiques, — particulièrement dans la hiérogamie, comme nous l'avons vu, — c'est-àdire dans les rites agraires, plus anciens que l'initiation proprement dite ; inversement, et bien qu'il se soit introduit dans ces cultes, le hiérophante n'a qu'un rôle peu important, — parfois n'a aucun rôle, — dans certaines cérémonies agraires fort anciennes, comme la fête des Thesmophories. Ce partage d'attributions, qui semble réserver au hiérophante, comme domaine propre, la partie la plus récente du culte, montre bien que les Eumolpides sont des nouveaux venus à Eleusis. Ni ce partage d'attributions, ni les conflits dont nous avons parlé ne se comprendront bien si, comme on l'a cm longtemps et comme certains savants le pensent encore, la prêtresse de Déméter (souvent confondue avec une autre prêtresse, la hiérophantide, et c'est ce qui a pu d'abord occasionner cette erreur) appartenait elle-même à la famille des Eumolpides : M. Foucart a montré qu'il fallait se fier à une glose, d'ailleurs bien nette, de
partie) les introducteurs mêmes de cet élément ; c'est une hypothèse que je ne fais que hasarder, car les documents fout défaut..., mais qui me paraîtrait intéressante à examiner.
Suidas (i) et la ranger dans la famille des Philleidai, dont l'origine serait plus ancienne.
A côté des puissants Eumolpides, avec leur hiérophante, leur hiérophantide et leurs exégètes ou « casuistes >>, interprètes attitrés des lois de culte éleusiniennes, une autre famille, placée à un rang un peu inférieur — encore qu'elle ait revendiqué une noblesse égale et même une origine plus haute, puisqu'elle prétendait descendre d'Hermès, le héraut des dieux (il va sans dire que cette légende est une explication très récente et purement << mythologique >> du nom du clan) — la famille des Kéryces (ou hérauts) semble être venue d'Attique alors que les Eumolpides étaient déjà installés solidement à Eleusis (2). Je croirais volontiers que l'introduction des Kéryces à Eleusis date au plus tôt de l'unification de l'Attique et de l'annexion définitive du territoire éleusinien, ou mieux encore
(i) Suidas, s. v. <t>tA>.£Ïûac. L'opinion de M. Foucart — soutenue par lui bien avant la publication de son livre — a été suivie par Toepflfer {op. cit., p. 93).
(2) L'origine athénienne des Kéryces, défendue par M. Foucart et qu'il corrobore par un document récemment découvert à Delphes, paraît indéniable. Sur les Kéryces, voir encore l'étude remarquable et bien connue de Dittenberger dansV Hermès, XX, p. I sq., et Toepfifer, op. cit., p. 80 sq.
l68 LES MYSTÈRES d'ELEUSIS
qu'elle est postérieure à ces événements (i). C'est parmi les Kéryces qu'étaient pris notamment le second prêtre d'Eleusis, le dadouque, c'est-à-dire << le porte-flambeau >> (on se rappelle le rôle des torches dans ce culte et d'ailleurs dans les religions agraires en général) (2), — et très vraisemblablement le hiérokéryx, ou héraut sacré (son nom indique assez la relation probable avec cette famille). Ces deux clans, Eumolpides et Kéryces, — qui a l'époque classique agissent constamment de concert, et fréquemment portent ensemble des décrets intitulés << décrets des Eumolpides et des Kéryces >>, où ils sembleraient même ne former qu'un seul corps, — constituent l'élite de la noblesse éleusinienne. Mais un certain nombre d'autres familles, soit éleusiniennes, soit ayant leur centre en divers endroits de l'Attique, ont une part dans le culte
(i) La légende a conservé divers souvenirs des luttes entre Athènes et Eleusis, qui semblent avoir été longtemps incertaines et s'être étendues sur une assez longue période. Notons que les Eumolpides, venus de Thrace, auraient aidé Athènes dans l'une de ces guerres, ce qui revient à dire qu'ils se sont établis par la violence à Eleusis.
(2) Il y a des dadouques ailleurs qu'à Eleusis ; notamment à Leme (Niisson, Gr. Feste, p. 290, note 2) ; on remarque une femme dadouque à Gort>'ne d'Arcadic {Inscr. Gr., V^ 491. Cf. Foucart, p. 211).
OU fournissent quelques fonctionnaires religieux, soit qu'elles conservent ainsi de très anciens privilèges, soit que leur situation à Eleusis résulte d'empiétements heureux. Étant donné le dessein de ce livre, il n'y a pas lieu, comme nous l'avons remarqué, d'entrer ici dans des détails qui, en l'état de notre documentation, se rapportent plus encore à l'histoire des institutions et du culte extérieur qu'à celle de la religion proprement dite (i). Ce qui serait particulièrement intéressant à cet égard, ce serait de savoir à quelle famille appartenait la prêtresse de Daeira, que nous avons cru devoir considérer comme fort ancienne ; bien que les textes que nous possédons ne l'indiquent pas nettement, il n'est peut-
(i) Voir Foucart, p. 160 sq. — Ces familles sont étudiées dans Toepflfer, op. cit., V^ partie (« La noblesse éleusinienne ») et passim, particulièrement (dans la 3^ partie), p. 247 sq. (Phytalidai) et p. 136 sq. (Boitzygai). Il est remarquable qu'en général le nom des clans éleusiniens ou en rapports avec Eleusis semble indiquer une fonction religieuse ou une « spécialité » magique. Nous avons déjà dit comment il faut entendre le titre Eumolpides ; les Kéryces désignent une famille de hérauts sacrés, fonction de culte usuelle ; les Phytalidai peuvent se rapporter à un culte phytolâtrique, peut-être celui du figuier (ingénieuses conjectures de Toepfifer) ; les Bouzygai à un culte du taureau (culte d'ailleurs fort répandu). Ces faits, si on peut les établir nettement, favoriseraient l'hypothèse sur l'origine des genê que nous avons proposée plus haut.
être pas impossible de le trouver, et la recherche mériterait d'être tentée.
Nous avons déjà noté la différence entre les prêtres d'Eleusis et les prêtres attiques ordinaires, simples citoyens, pris quasi au hasard, le plus souvent tirés au sort parmi ceux qui rempHssent les conditions légales, revêtus temporairement d'une charge très précise et plutôt fonctionnaires de la cité que serviteurs du dieu. A Eleusis, les prêtres sont de vrais prêtres : il y a des castes sacerdotales et des privilèges de caste — ce qui se voit bien plus ordinairement en dehors de la Grèce qu'en Grèce même, du moins à l'époque classique. Mais le cas était usuel dans l'état social primitif (où chaque famille avait son culte particulier) (i), état que
(i) Il est important de noter que, lorsqu'on parle de familles sacerdotales, il ne faut pas donner à ce mot sa signification moderne, pas même celle qui s'attache à des expressions comme « la famille des Bourbons ♦ par exemple. Ce sont des gêné (^ivr,), des clans, dont sans doute les membres se prétendent apparentés parce qu'ils croient descendre d'im ancêtre commun (construction mythique et postérieure à la formation du clan), mais qui en. fait ne le sont pas. On peut se demander s'ils ont été parents à l'origine, autrement dit si le yiyo; est une famille élargie ; c'était l'opinion d'Aristote et c'est encore celle de beaucoup d'hellénistes, mais, pour ma part, je ne le crois guère, et je penserais plutôt que le seul lien qui dès le commencement ait
LES MYSTÈRES d'ELEUSIS I7I
l'organisât ion toute politique et, si l'on peut dire, laïque de la cité grecque, de la polis, a peu à peu fait disparaître, sans en étouffer toutes les survivances. On voit donc quel intérêt nous offre le sacerdoce éleusinien pour l'étude des origines, non seulement religieuses, mais sociales de la Grèce.
existé entre les membres d'un goQos. — comme entre les raeini res d'une phratrie (c'est le degré immédiatement supérieur et au-dessus duquel à son tour se trouve le groupement plus large de la tribu ou phylè, qui est de même nature), — a été un lien religieux, ime communauté de culte ; ces groupements, à la fois religieux et sociaux (parce que les deux éléments étaient à l'origine intimement mêlés), sont des divisions de la population, qui se réunit autour d'un culte spécial.