CHAPITRE QUATRIÈME
Les diplomates.
Nous savons que le signe type du génie diplomatique, c’est la ligne onduleuse, serpentine, que suit l’écriture dans son mouvement. Il serait curieux de
placer, les unes près des autres, ces formes si variées de l’instinct diplomatique, depuis Talleyrand jusqu’à quelque actrice rusée tendant ses filets sur les planches.
Talleyrand, Louis XVIII, Cavour, Dupin, Guizot, La Guéronnière, Nisard, Sophie Cruvellier, ont la ligne serpentine.
De Talleyrand à Sophie Cruvellier, en y comprenant Dupin, qui se plia à tous les régimes, et l’académicien Nisard, qui est un fin compère, les formes sont variées ; mais certainement le signe type se montre avec une évidence qu’il n’est pas possible de contester.
Pour que la démonstration soit plus éclatante encore, cherchons des contrastes.
11 y a des écritures où l’absence de diplomatie est frappante.
J. -J. Rousseau, Lamennais, Garibaldi, Pélissier, Albert de Broglie, Diderot, Montalembert, madame Ristori ont la ligne droite. Certaines écritures ont la rigidité de la barre de fer.
Si Jean-Jacques Rousseau, Lamennais et Garibaldi étaient des génies de l’ordre diplomatique, et si Talleyrand, Louis XVIII et Dupin étaient des types de franchise, tout le système de l’écriture serpentine s’écroulerait à l’instant.
DE L’ÉCRITURE. 387
Heureusement il n’en est rien.
Vous trouverez perpétuellement ces deux lignes types : ou des lignes onduleuses qui vous disent l’habileté diplomatique, ou des lignes droites qui vous disent l’absence de toute ruse, de toute habileté dans la négociation des affaires.
Il ne faut pas oublier qu’il y a certaines natures qui ont des finesses, mais qui n’ont pas l’habileté ' diplomatique ; ce sont des nuances bien tranchées.
Et cette faculté de diplomatie se rencontrera dans nos études sur les écritures, depuis les hommes de cour jusqu’aux grossiers marchands de l’Auvergne, comme nous trouverons la ligne droite chez les personnes qui s’appellent Diderot et Jouffroy et en même temps chez de simples femmes du monde, de bonnes et simples provinciales.
Nous n’avons pas besoin de dire que le premier type, le type le plus connu et le plus parfait du génie diplomatique est le célèbre Talleyrand. Celuilà reste dans l’histoire des habiles, comme Harpagon et Tartufe sont, dans le théâtre, la plus haute expression de l’avarice et de l’hypocrisie.
Avoir bien étudié la rouerie, les ruses, les détours, les mouvements brusques, les volte-face, les marches souples dans cet idéal du genre, c’est
avoir un type auquel il sera facile de rapporter les personnalités qui lui ressemblent.
Nous regrettons de ne donner qu’un fragment de cette curieuse écriture, si caractéristique.
PREMIER SPÉCIMEN
TALLEYR AND.
Talleyrand avait pour principe de ne jamais écrire, et c’est en effet le procédé le plus sûr : Verba volant. On peut nier avoir dit une chose, et nul ne vous prouvera matériellement que vous l’avez dite. Mais Scripta manent. Sans cette lettre qui est le chefd’œuvre de l’écriture diplomatique , l’histoire n’aurait pas su jusqu’à quel degré cet homme, qui a joué un si grand rôle dans les événements du commencement de ce siècle , poussait la mesquinerie domestique et la ladrerie.
1° L’écriture est ascendante. Donc c’est un ambitieux. Excepté les trois dernières lignes, tout est en lignes montantes. Donc ardeur, activité, persévérance à suivre un plan, une négociation, sans se lasser, sans se fatiguer des difficultés, sans tenir compte des obstacles.
2° Cet homme , qui était né sensible ( voyez sa signature), redresse perpétuellement ses lettres et s’efforce de prendre la forme verticale. On voit à
chaque mot cette curieuse lutte entre deux instincts : l’un celui de la nature, l’autre celui de la vie artificielle. Et, quand l’homme officiel s’oublie, l’écriture tout à coup devient inclinée et sensible. Voyez le dernier mot Grammont. Talleyrand, tout habile homme qu’il était , n’aurait pas soupçonné que nous irions là deviner qu’il lui était resté un peu de cœur.
C’est cette lutte qui produit, dans cette écriture et celles qui lui ressemblent, la forme lourde, boiteuse et bizarre que donne le mélange perpétuel de la lettre couchée et de la lettre verticale.
Donc- cet homme travaille perpétuellement à ne pas se montrer ce qu’il est, à ne pas se laisser pénétrer.
Vous trouverez ce signe type dans toutes les lettres des hommes politiques, des ambitieux, des hommes qui ont fait leur fortune à force de se roidir contre eux-mêmes et de ne jamais laisser pénétrer le fond de leur pensée.
3° Il évite les majuscules, les grands mouvements de lettres, tout ce qui est imagination, poésie, grandeur intellectuelle, épanouissement du beau, du généreux dans l’âme. Les lettres sont sèches, mortes, juxtaposées : il ne faut pas trop dire. La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée ;
l’écriture de même par conséquent. Pour être fidèle à cette belle théorie, il ne doit y avoir aucune inutilité dans l’écriture. Les noms propres qu’il a occasion de citer ne feront pas exception , tout passera sous le niveau de fer de la minuscule : lui-même se signera le plus petitement que possible lalleyrand par un petit t. Il a pourtant fait grâce au M qui commence l’abréviation de madame.
Le serpent glissera mieux sans l’attirail des grandes lettres. (J/de de Dino qu’il écrivait marchande de Dino j au lieu de J/"'c.)
li° Le roué emploie par instinct le trait du procureur. Tous* les hommes de loi ont pour usage de ne pas laisser de blancs, de crainte que la plume d’un faussaire habile ne vienne intercaler un mot, un chiffre, un ne, un que , qui viennent changer le sens du diplôme. Ils ne vont pas à la ligne sans terminer par un trait la ligne précédente ; et ces traits, ils les intercalent souvent entre les phrases.
Dix fois dans la lettre, Talleyrand a mis ce trait du procureur. Pour éviter les alinéa, si dangereux pour la falsification des diplômes, il n’en a pas fait un seul. Et à la fin de sa lettre, pour que nulle ligne ne pût être placée, il a fait, à la suite du mot Grammont, et un peu au-dessous, un long trait descendant terminé par un coup de plume dur et obstiné.
Tout cela, frayeur d’être trompé, précaution minutieuse pour qu’il n’y ait pas une erreur, une intercalation possible.
C’est ainsi que procède cet habile homme.
5° Les points, les virgules sont mis à leur place rigoureuse dans cette lettre, où il ne s’agit que d’affaires de ménage, exactement comme si c’était un protocole entre Londres et Paris.
11 est très-curieux qu’ayant, par inadvertance, laissé un peu d’espace vers la fin de sa lettre entre ce membre de phrase : elle sait , et celui-ci : mieux que moi, il est venu après coup, et a mis un trait d’union pour indiquer que le tout formait la même phrase.
Prudence, toujours prudence ! Ne rien laisser à l’avenir, prévoir tout.
6° Cet homme a une volonté de fer. Il la dissimule. Il faut, en diplomatie, avoir le goût des cours. Les t minuscules sont barrés très- bas, quelques-uns barrés à peine. Pas une ligne exubérante qui laisse soupçonner de l’obstination, de la raideur : cela compromettrait tout. Il faut être d’une conciliation apparente extrême. Une seule de ses lettres est barrée durement : c’est un oubli ; on n’est pas parfait, quoique Talleyrand.
7° Il est avare et pingre ; et sa plume économe
DE L’ÉCRITURE
ne se permet pas une finale un peu longue ; elle retient l’encre, comme le maître ménage à Charlotte le bois, la bougie et la chandelle.
Une seule fois, il a une velléité apparente de générosité. Il va se payer un superflu. Il ordonne qu’on solde l’abonnement du club de la rue de Grammont. Comment a-t-il fait? Son de a eu un prolongement où l’encre a été mise inutilement. Quel dissipateur ! Il se permet la dépense d’un abonnement au club. Après cet acte de prodigalité excessive, qui oserait dire que M. de Talleyrand est un harpagon? Il vient de prendre ses sûretés pour cet acte d’incroyable dissipation. Les fils de famille qui se marient ne font pas mieux. On pourra rire à la barbe des avares, des crasseux, des pingres ; il en rira le premier, et mieux que les autres. Ne vient-il pas, en payant son club, de se placer parmi les dissipateurs?
8° Enfin suivez la marche tortueuse de ses lignes : les unes ont de petits mouvements presque invariables; c’est le serpent qui se glisse sans faire agiter un brin d’herbe. Les autres ont tout à coup des saccades répétées : il y a eu des mouvements subits dans les affaires; il a fallu monter avec elles. D’autres fois un seul bond a été fait : un volte-face complet. Puis l’habile homme a semblé, le plus
innocemment et le plus bourgeoisement du monde, suivre sans bruit son petit chemin.
Telle est l’analyse de cette merveille d’autographe. Tout y est calculé pour ne réveiller aucun soupçon : rien de plus bonhomme que ce brave monsieur. Il a, tout grand seigneur qu’il est, un parafe bien bourgeois. Il se garde bien de signer comme un petit-fils de Henri IV. Il se fait honneur de n’être rien en apparence ; et ce parafe, c’est une échappée serpentine par laquelle, tout à coup, il se rend invisible et insaisissable.
Cet homme, si avare, si dur, si vulgaire de forme, avec son écriture pâteuse, boiteuse et d’une inharmonie absolue, est pourtant un homme de génie. Beaucoup de ses d minuscules ont un petit crochet d’horrible personnalité, de violent égoïsme. Mais quelques-uns ont la simplicité des grandes intelligences.
Ses lettres, juxtaposées comme des caractères d’imprimerie, disent une étonnante facilité de conception, le coup d’œil, le puissant coup d’œil. Il burine ses pensées : c’est un maître.
Du reste, il se courbe et fléchit quand en vient
le besoin. Ne croyez pas que le signe de la fatalité ait
quelque prise sur cette destinée. Les deux dernières
lignes sont descendantes. Mais de tels hommes sont * •
DE L’ÉCRITURE
habiles, même avec Dieu; car à l’heure dernière, ils s’arrangent pour aller à, leur suprême juge-
ment, avec un passeport signé par quelque prêtre à l’âme indulgente, qui ne veut pas la mort du pécheur.
PREMIER SPÉCIMEN