ÉCRITURE DE M. S I B O II R , ARCHEVÊQUE DE PARIS
Ce prélat, tombé sous le poignard d’un pauvre prêtre poussé par l’exaltation de la folie, n’était pas sans valeur : il appartenait à ces idées moyennes dans le clergé, qui ne font pas marcher beaucoup les esprits, mais qui empêchent de se jeter dans les excentricités de l’ultramontanisme et de la théocratie.
C’était une nature un peu dominée par l’imagination. Bonté , douceur, générosité, tels sont les caractères de son écriture. Ses velléités d’indépendance vis-à-vis de Rome tombèrent vite devant quelques cajoleries des hommes du Vatican, qui firent miroiter à ses yeux le pauvre chapeau de cardinal, et donnèrent à son cousin, l’abbé Sibour, un évêché in partibus.
Le triste cachet de cette écriture c’est qu’elle est
descendante, et porte le signe type de la fatalité. Le couteau de Verger donne raison à ce signe fatal.
^ cm- "D *-'/}> crUs) D utJlj -^ox-
Non- seulement l’écriture est descendante, mais la signature l’est encore davantage. Fatalité !
Cette écriture est petite, a quelques finesses, mais indique une nature droite. Elle manque d’habileté diplomatique.
Elle est aussi sans élévation : parmi les petitesses de cet homme se trouvait celle de se faire reproduire en miniature, en aquarelle, en peinture, en sculpture.
Son règne devait être court. 11 demandait aux artistes son immortalité. Il aura eu la gloire d’avoir lutté pendant tout son épiscopat contre le parti ultramontain. Il a sauvegardé cette part de la liberté religieuse.
Parmi les prélats contemporains, nous ne devons pas oublier le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux. C’est un homme d’esprit, et c’est un homme habile.
La prédiction populaire à Rome que le cardinal d’Andréa serait pape ne s’est pas réalisée.
En France, on a prédit au cardinal Donnet qu’il serait pape un jour. Attendons ! Un pape français, cela pourrait arranger bien des choses. Mais la graphologie trouve un signe fatal dans son écriture. La tiare est donc bien compromise.
Dans un spécimen qui nous a passé sous les yeux, son écriture est singulièrement diplomatique. Les lignes sont sinueuses. De plus elles ont toutes les allures : écriture ascendante, l’ambition ; écriture descendante, les mauvaises chances.
Écriture descendante d’abord , — l’homme se courbe sous un échec; — ascendante ensuite, — l’homme se relève, s’accroche à de nouvelles ressources et réussit.
Les lignes de petite écriture — procédés patients et minutieux — sont bien espacées. Les mots sont bien distincts ; ils ont de la lumière.
Tout cela dit , une intelligence claire et pénétrante.
Le cardinal Donnet est un des évêques de France dont l’administration est la moins tracassière. Il est donc aimé de son clergé.
S’il ne s’est pas montré énergiquement, comme les archevêques de Paris, Sibour et Darboy, contre la coterie ultramontaine qui fait une église dans l’Église, — il est trop politique pour ne pas ména-
LF- S MYSTÈRES
ger tous les partis, — du moins il n’en a pas soutenu et favorisé les tristes errements; et il a été, autant que cela était possible, un peu de son temps et de son pays.
11 se fit, dit-on, l’énergique défenseur de Bossuet, au concile de La Rochelle, où se trouvaient des évêques fougueux ultramontains.
Ceux qui recueillent les chroniques ont su, par le ministère de l’instruction publique, avec quelle extrême énergie, à l’issue d’un grand dîner officiel, dans une petite ville de province où l’on venait de consacrer une église, il releva quelques mots un peu blessants de son collègue ultramontain, l’évêque de Tulle.
Nous venons de voir dans M. Donnet le personnage, le cardinal, le sénateur. Nous l’avons jugé sur l’écriture appliquée et officielle. Voyons - le dans l’écriture intime.
QUATRIÈME SPÉCIMEN
L’écriture est ascendante. C’est l’homme d’acti-
DE L’ÉCRITURE
vite; il a un but : il le poursuit. C’est l’homme ambitieux : toutes les démarches sont en raison de son avenir; mais ici l’homme se montre; le côté naturel et sensible s’épanouit : P homme de cœur paraît (l’écriture est penchée). C’est le mouvement de l’abandon.
Si nous prenons son écriture officielle et que nous la comparions avec celle-ci, qui est tirée d’un billet intime, nous trouvons qu’elles nous disent deux hommes : P un raide, sec, qui se tient, qui s’observe, qui a peur de lui-même, et qui craint de se trahir en s’abandonnant; l’autre, simple, doux, aimant.
Celui-ci a été étouffé constamment par celui-là.
Si l’homme nature Peut emporté, l’Eminence serait aujourd’hui un bon curé du Lyonnais , aimé de ses paroissiens, oublié du monde. L’homme artificiel l’a emporté : il est aujourd’hui de ceux dont on fait les papes. Un petit grain d’ambition dans une cervelle de séminariste; et celui qui n’eût été qu’un honnête pasteur baptisant et enterrant, a sa place parmi les grands de ce monde. Cela s’appelle chance. Mais l’homme, par son ardeur dévorante d’avancer, fait la chance.
N’oublions pas, pour tout dire sur ce personnage, que son écriture accuse fortement l’instinct de la
possessivité ; l’Eminence doit être d’une remarquable économie.
Celte seconde écriture est une preuve nouvelle de l’importance des écritures intimes et naturelles pour de bonnes photographies graphologiques.
2e SÉRIE. — LE CLERGÉ INFÉRIEUR.
Nous avons de très -nombreux spécimens dans notre collection , depuis l’écriture du curé de la Madeleine, le célèbre M. Deguerry, jusqu’à celle du pauvre curé de village.
Nous serons forcé de faire un choix.
PREMIER SPÉCIMEN
l’ABBÉ DECIERRY.
L’abbé Deguerry n’est pas le premier venu dans le clergé. Il s’est fait connaître comme orateur, et de plus c’est un très-habile homme.
Ses collègues l’appellent Mylord. C’est en effet le lord des curés de Paris : la cure de la Madeleine rapporte plus qu’un archevêché.
Lui-même cependant eut échangé avec le plus grand bonheur cette cure fructueuse pour le plus modeste évêché. 11 a toujours travaillé dans ce sens, et, attentif au côté d’où venait le vent, il a dressé aussi habilement qu’il l’a pu ses batteries.
DE L’ÉCRITURE. 433
Sous le second Empire, cette heure de triomphe arriva, et l’empereur le nomma à l’un des beaux évêchés de France. Mais restait la ratification de Rome. Or ce digne abbé s’était un peu teinté de libéralisme, et, ministre du Dieu de paix, il avait cru pouvoir assister au congrès de la paix. Là se trouvaient des hommes de la libre pensée, des protestants, des juifs, des hommes de tous les coins de l’Europe et de toutes les croyances. Ces honnêtes citoyens du globe avaient cru faire action louable de s’entendre pour propager dans notre vieux monde civilisé la sainte idée de ne plus s’entre-tuer de peuple à peuple.
M. Deguerry avait trouvé que l’idée n’était pas absolument antichrétienne. Il y allait de la meilleure foi du monde. C’était d’ailleurs une bonne occasion de se poser ; et l’on ne rejette pas toutes ces occasions. Il parla donc en faveur de la paix dans un vocabulaire un peu libéral. Or, à Rome, libéral veut dire révolutionnaire, ennemi de Dieu et des hommes.
Avoir parlé en faveur de la paix, quel crime abominable ! M. Deguerry oubliait les intérêts du Dieu des armées, pour ceux du pacifique Galiléen.* Et dans la phase présente, c’est le Galiléen qui à Rome a le moins de chances, et c’est le Dieu de& armées, le Dieu Sabaoth qui l’emporte. Donc cette pensée de paix est une pensée révolutionnaire , impie, anticatholique. Donc celui qui la professe n’a pas une doctrine bien pure, bien orthodoxe; donc Rome doit y regarder h deux fois avant de lui accorder ses bulles, même quand il est nommé par l’empereur.
Tant et si bien que, malgré cette belle nomination insérée au Moniteur et parfaitement officielle, M. Deguerry voulut savoir à quoi s’en tenir sur les dispositions de Rome. Il fit prendre des informations . sérieuses ; elles lui apprirent que Rome ferait des difficultés à peu près insurmontables.
L’homme habile ne se le fit pas dire deux fois; il se hâta de proclamer qu’attendri par les regrets et l’amour de ses ouailles, il préférait renoncer à un évêché brillant que de faire couler tant de larmes, et il annonça en pleines colonnes du Moniteur qu’il donnait sa démission de cet évêché.
C’était bien joué ; et c’est toujours ainsi qu’il faut colorer les choses, pour que le bon public ne les voie que sous leur bel aspect : c’est l’édifier.
DE L’ÉCRITURE. 435
Tel est donc l’homme que nous allons soumettre à no^re scalpel.
M. Deguerry a été, sous Charles X, aumônier du 6° régiment de la garde, c’est dire qu’il peut avoir quelque chose des allures militaires. Nous trouvons en effet dans les mots qu’il trace un mouvement ascendant, cet entrain que nous avons vu être normal dans l’écriture des hommes de guerre.
Son écriture est magistrale ; malheureusement nous n’avons de lui que l’écriture officielle.
Clarté, espace , ampleur la distinguent. C’est très-bon intellectuellement. L’esprit qui trace ces lignes est au-dessus du vulgaire.
Le long autographe dont nous n’avons tiré que deux lignes nous donne toutes les lettres caractéristiques.
Les t minuscules y sont barrés fortement et durement : volonté tenace et persévérante.
L’écriture est serpentine : ambition.
Plusieurs lignes sont descendantes : fatalité.
Le congrès de la paix ! malheureux congrès ! Si peu de chose perd un homme. Les d minuscules, par cette fioriture très-prononcée , accusent une grande prétention vaniteuse, et les petits crochets des autres d un certain égoïsme. Cette nature a cependant ses générosités à ses heures, ces généro-
sites qui retombent sur la personnalité dominante en hommages et en considération.
La signature est formée par une majuscule inharmonique et bizarre : manque de simplicité. Elle se termine par un parafe extrêmement dur, à courbe qui baisse, parafe bourgeois et plein de roideur et qui dit fatalement que les grandes chances ne reviendront pas *.
Nous n’avons jugé dans l’abbé Deguerry que l’homme officiel.
Mais une écriture officielle, cela seul dit l’homme : ambition et déguisement.
DEUXIEME SPECIMEN
AxAMnL* •
l'abbé cratry.
Celui-ci appartient franchement au libéralisme catholique. Tant que vivra Pie IX, il ne sera pas
1. Toutes ces lignes tristement prophétiques étaient dans le manuscrit composé en 1869.
DE L’ÉCRITURE
évêque. Il s’est fourvoyé à une réunion de la ligue de la paix avec le P. Hyacinthe, dont nous étudierons l’écriture au chapitre des orateurs, en compagnie de rabbins et de ministres protestants. On ne fait pas de ces fautes quand on n’a pas un noble courage et un grand cœur.
Voici encore une écriture magistrale. Elle est redressée, et c’est le signe des natures manquant de sensibilité. Nous faisons à l’abbé Gratry l’honneur de ne pas le classer parmi ces natures.
Son écriture intime doit contraster au point de vue de la sensibilité avec celle-ci. Cependant l’homme a beau faire, il a beau vouloir poser, se tenir, jouer un rôle, chasser dame nature, celle-ci revient au galop et montre toujours un petit bout de son oreille. Malgré lui, malgré son système de théorie, de précaution, contre lui-même, l’écriture naturelle reparaît. A côté des lettres péniblement redressées, arrivent des lettres inclinées normalement et disant l’homme ce qu’il est.
C’est une étude très-curieuse à faire. Quoique tous les caractères ne se ressemblent pas, il y a bien peu d’écritures officielles et travaillées où le premier homme, qui est le bon, ne reparaisse pas pour se montrer h côté de l’homme factice, qui sera toujours le mauvais.
Ces petites lignes d’écriture très-lisible et trèsnette sont serpentines, et disent un certain esprit de diplomatie.
Tour à tour ascendantes, — elles disent l’ambition, et descendantes, — c’est la mauvaise chance. Elles peignent ces natures bonnes et vraies qui veulent ménager les contraires.
Heureusement que l’Académie française, où les hommes du libéralisme catholique ont la majorité et l’influence, a remarqué ce prêtre, écrivain intelligent, et lui a fait une auréole littéraire qui le dédommage un peu, si les prêtres peuvent consentir à cet échange, de ses déceptions épiscopales. Mais il est encore jeune; Pie IX est vieux. II. peut donc attendre.
Les majuscules de cette écriture sont inharmoniques. L’ensemble manque de' cette placidité et de cet ordre qui disent les écrivains de génie. Mais l’abbé Gratry n’a pas dit son dernier mot.
La signature est très-belle, et sa noble simplicité n’est gâtée que par un tout petit parafe d’une seule ligne presque horizontale1.