GOETHE ET LAVATER
La rencontre du savant graphologiste leva tous mes doutes et m’aida surtout à triompher d’une hésitation que tout le monde comprendra, puisqu’elle venait de l’appréhension de me trouver en rivalité avec deux célébrités géantes.
Jusque-là, justement défiant de moi-même, je ne voulais pas entreprendre à la légère une science, si difficile à définir, qu’elle a occupé longtemps et sans pouvoir
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établir une méthode véritable, des gens aussi forts, aussi remarquables que Goethe et Lavater.
Il fallait, pour ne pas entrer en lutte avec ces grandes intelligences, leur abandonner le côté poétique et intuitif, et chercher par d’autres moyens.
Puisque ceux-là n’avaient pas rencontré par l’imagination et la poésie, il fallait chercher terre à terre par l’observation des formes des lettres plus encore que par l’aspect général dont ces grands hommes s’étaient occupés, comprenant mais ne pouvant définir. J’attendais un allié pour me contrôler, pour me comprendre, me dire si j’étais dans le droit chemin.
Comme d’habitude, tout en suivant un plan, je voulais réunir à mes études un faisceau de connaissances acquises et à mes- observations particulières les découvertes faites récemment par quelques personnes réellement douées comme l’était M. d’Arpentigny, comme j’ai pu l’être moi-même en Chiromancie, puisque j’ai trouvé une nouvelle route, et prouvé qu’elle était réelle.
Et je venais de rencontrer justement ce que je cherchais. Je me mis aussitôt sérieusement à l’œuvre, car jusque-là le graphologiste allemand ne m’avait inspiré qu’une demi-confiance.
Parce qu’il n’établit pas une seule fois une méthode.
— Ne yeut-il, ou ne peut-il pas en indiquer une?
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je l’ignore. — Mais les réponses qu’il publie dans la Gazette de Leipzig aux questions qu’on lui adresse sont encore plus vagues que les démonstrations de Lavater.
Elles sont originales, souvent spirituelles, ambiguës comme les sentences des sibylles, et peu sérieuses par le fait.
11 me suffira d’en citer quelques-unes pour donner une idée de sa manière de rendre les oracles. Ainsi sur un seul mot envoyé Schriflzuge ( trait d'écriture) écrit d’une main lourde et épaisse, et livré à son interprétation, il répond en vers :
Il porte un habit de peau, un chapeau de chasse orné de quelques plumes sauvages ; cela sied bien au chasseur.
A une écriture de femme susceptible il répond : Noli me tangere. {Ne me louchez pas.)
A une personne qu’il juge être vive, il répond :
Un lièvre ne se noie pas dans les marais.
A une personne peu facile à émouvoir :
Si cela n’arrive pas aujourd'hui, ce sera pour demain.
A une personne inconstante :
Une plante souvent déplantée et qui pour cela réussit peu. Et à cela il mêle de temps en temps quelques historiettes, comme par exemple en définissant
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une écriture où il croit voir le type du sang-froid :
« Le sévère Marcus Porcius Caton avait une écriture dans ce genre, lui qui disait que dans sa vie il n’avait regretté que trois choses : d’avoir confié un secret à sa femme, d’être resté tout un jour sans rien faire, et de s’être rendu par mer à un endroit où il pouvait aller par terre. »
Que répond-il à une- personne qui lui paraît distraite?
« Cette écriture,- dit-il, ressemble à celle du professeur F..., qui, dans un voyage àpied, prit en s’en allant, la grande corne du veilleur de nuit, en place de son bâton de voyage, et la rapporta au bout de quatre heures de marche, dès qu’il remarqua sa méprise.
Une autre fois, il vint après un soir de promenade sonner à sa propre porte. Le domestique, qui ne l’avait pas reconnu dans l’obscurité, lui cria : « M. le profes- « seur n’est pas à la maison. » Ce à quoi il répondit tranquillement : « C’est bien, je reviendrai. » Et il s’en retourna en effet. »
A une personne changeante il répond en vers :
« La faveur du prince, les temps d’avril, l’amour d’une femme, les feuilles de rose, le jeu de dés et le bonheur des cartes varient à chaque instant. »
S’il a à répondre à un étourdi, il dit toujours en • vers :
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a Je fouille clans ma poche où était pourtant ma bourse.
« Oh! malheur! là où je cherche ma bourse, je trouve un vaste trou. »
Ou bien :
« Aussitôt que le ciel est bleu, la foudre est oubliée. »
Et une foule d’exemples et historiettes de ce genre qui tombent quelquefois à peu près juste, — comme j’ai pu le vérifier depuis, puisqu’il y a déjà près de six ans que je fis ce voyage en Allemagne, — mais qui sont souvent, presque toujours très -spirituelles et assez amusantes pour faire du livre une récréation pour le lecteur le plus indifférent au système de l’écriture, — mais une œuvre trop incomplète pour un chercheur.
Il répond à une chose qu’il pense être l'aptitude principale de la personne qui le consulte, et il répond avec esprit sans doute, mais sa science ne semble pas aller plus loin, puisque son livre n’est autre chose que la collection des réponses faites publiquement dans un journal.
Ces consultations font très-bien dans une gazette illustrée, et peuvent, après tout, contribuer au succès de la feuille, surtout en Allemagne, où l’on aime assez ces jeux d’esprit, malgré leur tournure, précieuse, ou à cause de cela même.
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Mais chez nous elles ne seraient pas sérieuses. Il nous faut donner une étude portée aussi loin que possible et que nous élargirons chaque jour; et c’est pour cela même que nous demanderons aux consultants, non pas un simple mot, comme le fait notre auteur de la Chirogrammatomancie, mais, s’il est possible, une lettre ou une page assez longue d’écriture courante, parce que, le système étant basé sur la forme des lettres et sur une foule d’autres signes encore, il faut nous laisser toute latitude pour retrouver à peu près toutes les lettres de l’alphabet et tous les incidents qui nous sont utiles.
On pourrait certainement deviner bien des choses sur un seul mot, comme fait notre Allemand; mais nous voulons et nous prétendons donner beaucoup plus.
Je ne veux pas dire toutefois que l’auteur allemand m’ait été complètement inutile. 11 m’a confirmé dans le moment dans mes recherches, et m'a conduit — en me forçant à deviner ses énigmes — à trouver à côté de lui des choses importantes.
Et pour rendre à César ce qui est à César, je donnerai tout d’abord pour régler mes comptes au plus vite, ce que j’ai trouvé chez lui, la quintessence de son livre. Le bagage est léger sans doute, mais il s’y trouve parfois d’intelligentes remarques, et je me garderai bien, en tout cas, d’encourir le reproche trop souvent
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fait et avec justice aux Allemands d’avoir accaparé nos découvertes à leur profit. Dans ce résumé rapide je devrai nécessairement signaler des principes généraux que nous présenterons aussi sous une antre forme. Comme toute science véritable, la Graphologie a ses bases naturelles contre lesquelles chacun vient s’appuyer. De là d’inévitables rencontres. Mais s’il s’y trouve quelques contradictions avec notre système, c’est parce que je trouve inutile, dans cette lutte avec l’Allemagne, de mettre le lecteur à môme d’apprécier par la comparaison la supériorité de notre méthode.
Mais je ne crois pas inutile, avant d’en arriver là, et dans le but de faire comprendre l’importance de nos travaux , de prouver par d'authentiques autographes qu’une foule de savants, et à leur tête Lavater et Goethe, ont fait à ce sujet de consciencieuses études; et je citerai tout d’abord une lettre que l’auteur de Faust et de Werther écrivit en son temps à Lavater, en réponse sans doute à une lettre qu’il avait reçue de son ami.