DES NOTABLES
Le caractère saillant de cette écriture est sa grande régularité.
Les lignes sont droites. Pas le moindre mouvement sinueux. Nous sommes à cent lieues de toute diplomatie. C’est donc la candeur naïve d’une âme honnête qui se déduit de ce premier aspect.
Ce qui frappe ensuite, c’est la simplicité (le d minuscule dans le mot indigente, avant-dernière ligne, est le signe type de cette simplicité), nul mouvement de la plume ne dénote un écart de l’imagination, toutes les lettres sont régulières, d’une hauteur égale, ce qui donne le beau caractère de la loyauté, de la droiture d’âme, de l’absence de toute dissimulation (pas un mot se terminant en lettres plus basses que les premières, ce
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qui est le signe type de l’habileté et de la ruse).
Les majuscules des alinéa sont harmoniques (messieurs , telles), indice d’une intelligence cultivée.
Dans beaucoup de mots, les d minuscules se lient à la lettre qui suit, indiquant la liaison des idées.
Tel est cet homme : intelligence, droiture d’âme, loyauté, simplicité.
Mais la monotonie de cette écriture petite ne dit, comme élévation, aucune grandeur. On y cherche quelque mouvement de plume magistral. Impossible de le saisir. Les majuscules harmoniques dénotent l’intelligence que la culture a mise au niveau des connaissances du temps, mais elles ne disent que cela. C’est la régularité d’un esprit soumis à la discipline d’une étiquette, ce n’est pas l’élan d’une âme qui ait le sentiment de sa force.
Bonne écriture d’honnête homme, mauvaise écriture de roi.
C’est par la volonté que faiblit cette nature. Étudions en effet le côté volontaire de cette écriture; voyons le signe type, les barres des T. Elles sont accentuées le moins possible. Voyez les mots où se trouvent les T : la barre est petite, se perd un peu en haut, ne fait que toucher le côté extérieur de la hampe sans la couper vigoureusement.
Il y a des lignes où la barre ne touche même pas la hampe. Cela se voit au mot circulation, où la barre forme un crochet aigu qui ne touche pas la hampe et va se perdre inharmoniquement dans la lettre qui suit. 11 y a même des mots où le signe type de la volonté (la barre du T) a complètement disparu.
Ce fut cette faiblesse de volonté qui perdit Louis XVI. Il eut l’âme assez grande pour être sûr de sa conscience et pouvoir dire : Mettez votre main sur mon cœur, il ne bat pas plus fort qu’à l’ordinaire. Il n’eut pas l’énergie des fortes déterminations.
Aussi tous les caractères de son écriture n’ont qu’une valeur moyenne. Cette absence du mouvement vital paralyse tout. Pour être homme, et surtout roi, il faut vouloir.
Les signatures de Louis XVI eurent deux formes.
Celle-ci date des jours de la prospérité, 1775. Elle est gracieuse et garde la majesté de celle de Louis XIV. Cette nature est tellement éloignée de toute finesse, de toute habileté, qu’à l’inverse de
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Louis XIV qui ne manquait pas de ruse, les lettres de la signature semblent, à partir de la première, s’élever en hauteur.
La seconde porte la date fatale du voyage de Varennes.
Quel épanouissement de grandeur royale! Il y a dans cette signature deux fois la grandeur de celle de Louis XIV. Bien loin de se rapetisser, la royauté s’étend, et le S final, contrairement à toutes les lois harmoniques de l’écriture , atteint en hauteur la lettre majuscule initiale. On veut monter trop haut. Cette grandeur n’est qu’un étiolement et se prend aux dépens de la force vraie de la réelle puissance.
Le L majuscule (formant un angle obtus avec le reste de la signature et ne se liant pas avec le mot lui-même) est d’un disgracieux choquant.
Force apparente, faiblesse réelle.
Grandeur qui s’étale, amincissement qui annonce la chute dernière.
Cet honnête homme, l’un des plus honnêtes de cette illustre dynastie, craint d’être trompé. Il ne sait que faire. Et, comme un procureur, il met un point après son nom. Heureusement cette royauté ne tombe pas sans dignité; l’échafaud donne quelquefois de la gloire. La signature se défend du parafe bourgeois que nous allons voir bientôt à la signature de Louis-Philippe.
Mais nous devons placer ici auparavant l’écriture de Marie-Antoinette.
LETTRE DE M A R I E - A N TO I N E TT E A Mm' ELISABETH.
Comme nous n’avons à étudier ce document ni au point de vue des idées ni au point de vue du style, nous ne le reproduisons pas en entier.
Nous le prenons au commencement jusqu’à la ligne où le papier se mouille de larmes, et nous donnons la fin où la victime prête et résignée s’incline (et incline son écriture) pour accepter la douloureuse expiation.
Au point de vue de l’intelligence, l’écriture de Marie-Antoinette est singulièrement remarquable.
Elle n’a pas de ces caractères harmoniques qui indiquent les génies supérieurs. Mais il y a une netteté,
une simplicité, une grandeur, qui rappellent quelque chose des caractères antiques. ’
Ce qui est saillant, c’est la fidélité avec laquelle
le tracé tourmenté des lignes trahit l’agitation inévitable de l’âme dans ce moment terrible.
Pendant les quatre premières lignes, l’écriture descend d’abord sous le coup de la fatalité implacable, mais elle se relève constamment et devient ascen-
dante à chaque ligne. Il vient un moment où
l’énergie morale est si grande, où la conscience est tellement dans l’énergie de son droit, que toute la
ligne devient ascendante tout à coup pour proclamer que l’on est innocente.
Voyez ces deux lignes :
« Calme comme on l’est quand la conscience ne « reproche rien ; j’ai un profond regret. »
Pendant quatre lignes, cette force de conscience a soutenu la marche ascendante de l’écriture; mais bientôt la nature l’emporte. La mère a parlé des enfants, l’atLendrissement saisit tout le cœur, les larmes viennent : elles mouillent le papier sur lequel s’écrivent ces adieux déchirants et dans la ligne sinueuse: « Position, je vous laisse! J’ai appris par... » Cinq fois le mouvement de la plume s’élève pour reprendre la direction ascendante, cinq fois le mot s’incline.
Si nous arrivons aux dernières lignes, il n’y a plus de lutte. Après le cri sublime : « Mon Dieu! qu’il est déchirant », l’âme s’affaisse, la ligne curieuse : « Déchirant de les quitter pour toujours! » tourmentée et sinueuse montre au regard la iorture de l’âme. C’est quelque chose de grandiose comme la douleur du Laocoon.
Mais après les mots : « Adieu, adieu! » la lutte se ralentit : quelques mots, quelques fins de mots se relèvent, mais toutes les lignes sont descendantes. L’âme sent bien que la résistance est impossible.
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Cependant, tout en se courbant sous la fatalité, elle a une dernière protestation contre le prêtre assermenté qu’on pourrait lui offrir pour les consolations religieuses. Elle se garderait bien de lui dire un mot. La politique peut-être peut accepter des transactions, la religion jamais; et dans la dernière ligne si inclinée qu’il semble voir la victime se courber sous le couteau du sacrificateur, les dernières lettres du mot étranger se relèvent comme une protestation.
Elle signe ensuite royalement, majestueusement, sans un trait quelconque, sans une fioriture, sans un paraphe.
Seulement les trois dernières lettres du mot s’inclinent comme une complète impuissance devant la fatalité.
C’est un touchant spécimen des mouvements spontanés de l’àme trahis par l’écriture dans les moments solennels de la vie.
Mais arrivons à la partie capitale de cette écriture,'son caractère au point de -vue de la volonté. Quelle admirable énergie ! Pas un de ces mots n’est écrit à moitié, tourmenté, peu lisible; la plume n’a pas une hésitation, à part ses inflexions nombreuses sous la main de fer de la fatalité. Voyez ces caractères si nets, si fermes. Elle surveille son orthographe ; pas une virgule n’est omise où elle peut mettre la
virgule. Les d minuscules, qui ont une grande simplicité, une absence rigoureuse de toute personnalité, se recourbent un peu plus dans les dernières lignes. (L’àme se replie sur elle-même, et la plume fait ces crochets toujours disgracieux qui accusent le moi.)
L’écriture de Marie-Antoinette ne dit pas une sensibilité exquise, encore moins la sensibilité de l’abandon. Quand elle écrit pauvres en parlant de ses enfants, la mère se penche un peu plus : il en est de même au mot pour toujours. Mais la femme, la reine, la chrétienne se redresse dans les tortures mêmes de son cœur. Marie-Antoinette n’emploie de majuscules que pour les deux initiales de sa signature. L’écrit que nous étudions commence par une minuscule, signe classique, nous le savons, ou d’instruction incomplète, ou de simplicité, ou d’inattention. Remarquez ces barres fermes, rigides et épaisses qui coupent les l minuscules dans la ligne : « Avez par votre amitié tout sacrifié »; voyez le même signe de puissance de volonté et d’énergie intraitable dans le mot prêtre. Et dans la dernière ligne, cette nature inébranlable et héroïque se sert du même trait dur, implacable, inexorable, pour barrer deux T, qui appartiennent à deux mots distincts.
Telle est cette écriture, sur laquelle nous voudrions nous arrêter longtemps, tellement elle rend
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avec une spontanéité étrange les sentiments élevés de cette fille des césars allemands, descendant du trône des fils de saint Louis pour monter, avec le plus infortuné de cette race, sur un échafaud.
Nous voici rendus à l’époque contemporaine. La royauté a subi une transformation. Louis XVIII revient de l’exil avec des idées de gouvernement constitutionnel , et la monarchie se restaure sous cette forme nouvelle.
L’écriture de Louis XVIII est des plus curieuses à étudier. Nous pouvons la placer au chapitre des diplomates, comme écriture type à côté de celle de Talleyrand.
LETTRE DE LODIS WIU AU COMTE d’aVARAT.
L’écriture de Louis XVIII est magistrale. Les grandes lettres, qui gardent constamment leur hauteur, appartiennent à ce type.
Elles disent les grandes situations sociales et intellectuelles. .
Il y a donc de l’élévation intellectuelle dans cet homme. Il est au-dessus des intelligences moyennes.
Tel est le premier jugement.
Mais si l’on considère les formes roides et anguleuses des mots, leur entassement, leur juxtaposition
trop serrée, l’idée d’une certaine grandeur attachée
à ce caractère d’apparence magistrale disparaît. Le signe d’étroitesse surgit, et l’on voit qu’il est le fond de cette nature , puisque cette lettre est bien de l’écriture inappliquée et intime de Louis XVI II.
La simplicité, dont le signe type est le d minuscule s’élevant sans aucun crochet, manque complètement à cette écriture. Et il n’y a pas de grandes intelligences sans ce signe type de simplicité. Le génie, n’importe dans quelle carrière, dans quel genre de travail intellectuel, ne se comprend pas sans elle. Ce beau signe nous fait ici défaut. Voyez
tous les d minuscules : ils se terminent en haut par
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un crochet qui vient se cramponner à la hampe montante et qui est l’un des signes types de la personnalité et de l’égoïsme.
Les majuscules des alinéa sont dures, vulgaires et inharmoniques. (L’âme ne prend pas de suite son premier vol.) La forme tortueuse donnant l’écriture serpentine est des plus caractérisées. Impossible de trouver (avec celle de Talleyrand) un type plus parfait. Il est vrai aussi que Louis XVIII fut un trèshabile diplomate, que les ressources adroites, les calculs secrets et impénétrables, les mouvements variés et serpentins qui forment cette aptitude dans certains esprits, s’étaient développés considérablement chez lui.
La signature semble calquée sur celle de Louis XIV, moins une certaine aisance, une certaine ■allure gracieuse indiquant le grand seigneur. Et, à l’exemple du pauvre Louis XVI, qui ne voyait dans sa fuite à Varennes que des pièges autour de lui, Louis XVIII a la petitesse de mettre un point après son nom, imitant ces procureurs et ces hommes d’affaires qui craignent toujours une falsification de leurs actes et de leurs signatures. Ce signe type indique la prudence, la crainte d’être trompé.
Ce prince si habile, si diplomate, n’était pas un homme de volonté et d’énergie. Le signe type des
grandes volontés lui manque. Il a sur ce point la même infériorité que Louis XVI. Ses t minuscules sont barrés par un trait qui ne coupe jamais la hampe de la lettre et qui reste toujours maigre et sans étendue. On dirait une volonté énervée.
Le signe type de la générosité manque également à cette écriture, qui, sous ce point de vue, a une ressemblance singulière avec celle de certains harpagons.
A cette écriture spontanée et intime nous allons joindre une autre écriture antérieure de quelques années, beaucoup moins appliquée et montrant moins les côtés mauvais de cette nature.